Chapitre 1 696
Un « ploc » retentit tandis que des rides se propageaient à la surface de l’étang. La ligne de pêche translucide, qui rayonnait d’un éclat semblable à celui du jade, plongea dans l’eau.
Ling Yuling observa en silence Gu Changge recourir à son vieux stratagème : il laissa tomber le bras brisé accroché à l’hameçon dans l’étang.
Elle ignorait où Gu Changge avait trouvé ce bras brisé, imprégné d’une aura divine. À ses yeux, la Divinité ancestrale Tai Xuan dont il avait parlé était une divinité ancienne qui existait depuis l’Ère d’avant le Ciel.
À l’époque actuelle, les véritables êtres d’avant le Ciel avaient presque disparu ; quant aux dieux primordiaux qui étaient des Divinités ancestrales, ils étaient encore plus rares.
Il fallait savoir que le titre de Divinité ancestrale n’était pas une simple appellation. Il désignait un être bien plus puissant que n’importe quel expert du royaume du Dao Ancestral.
Même à son apogée, elle n’aurait pu affirmer avec certitude qu’elle était capable de vaincre une Divinité ancestrale primordiale.
La Divinité ancestrale primordiale qui était encore en vie devait être bien plus puissante qu’une Divinité ancestrale ordinaire. Quand Gu Changge avait-il affronté une Divinité ancestrale et lui avait-il tranché un bras ?
De plus, elle se demandait ce que Gu Changge avait fait ce jour-là.
Au début, elle avait cru qu’il menait une vie paisible dans la cour, sans se mêler des affaires du monde extérieur.
« Tu as déjà alerté ce gros poisson. Ça te servira vraiment à quelque chose de réutiliser le même appât ? » demanda doucement Ling Yuling, qui n’avait pu s’en empêcher.
« Les poissons sont stupides. Tant que l’appât est assez attirant, ils ne retiennent pas la leçon, même si on les a alertés de nombreuses fois. Ils se jetteront quand même dessus sans hésiter », répondit Gu Changge avec un sourire.
Ling Yuling hocha pensivement la tête, puis la secoua.
Il n’y avait sans doute que Gu Changge, dans toute l’Immense Étendue, pour traiter avec autant de désinvolture une Divinité ancestrale de poisson.
« On dirait que tu comptes t’en prendre à la Civilisation du Dao Divin… » dit Ling Yuling.
Gu Changge répondit d’un ton détaché : « L’Alliance des Justes ne tiendra plus très longtemps. Même si le Système du Dao Divin a décliné, de nombreuses Divinités ancestrales se cachent encore. Même si je ne peux pas les rallier à ma cause, je ne peux pas les laisser me barrer la route. »
Ling Yuling garda le silence en entendant cela.
Gu Changge contempla la brume de son regard profond. L’eau de l’étang était si limpide qu’on en voyait le fond.
S’il avait décidé d’utiliser le bras brisé de la Divinité ancestrale Tai Xuan comme appât, ce n’était pas parce qu’il ne pouvait pas la retrouver. Il ne voulait simplement pas alerter les autres Divinités ancestrales.
Bien que ces Empires divins et ces Divinités se cachassent dans l’espace-temps infini, Gu Changge n’aurait pas eu de mal à les localiser.
Mais s’il agissait ainsi, les Divinités ancestrales s’en apercevraient plus tôt que prévu et se méfieraient bien davantage. Cela compromettrait la mise en œuvre de ses plans suivants.
Or, il avait justement le bras brisé de la Divinité ancestrale Tai Xuan en sa possession. Il pouvait donc s’en servir pour mettre au point un autre stratagème.
À l’époque, la Divinité ancestrale Tai Xuan avait décidé d’abandonner une partie de sa Source divine pour sauver sa vie. Il lui faudrait accumuler des ressources pendant des centaines d’ères avant de pouvoir se rétablir.
Contrairement aux cultivateurs, les Divinités ancestrales ne s’entendaient pas bien entre elles. Au contraire, leur rivalité était encore plus violente et cruelle. Celles qui étaient en vie depuis l’Ère d’avant le Ciel seraient bien plus difficiles à gérer.
Dans les temps anciens, il y avait eu une ère où le Dao immortel et le Système du Dao Divin s’étaient tenus à égalité. Il y avait aussi eu une époque où les adeptes du Système du Dao Divin avaient régné sur toute l’Immense Étendue.
À cette époque, les Divinités avaient morcelé l’Autorité céleste en plusieurs fragments, les Divinités. Puis, chacune avait assumé différents rôles en fonction de celles qu’elle détenait.
Les Divinités les plus puissantes, autoritaires et hautaines, pouvaient aussi dérober le pouvoir des Divinités détenues par les plus faibles.
À l’époque, ces dernières n’avaient d’autre choix que de répandre leur foi dans divers Grands Royaumes et univers, afin de raffiner leurs Divinités et de se renforcer.
La Divinité d’une puissante divinité était une ressource convoitée par les Divinités les plus faibles.
Il allait donc de soi que la Divinité d’une Divinité ancestrale attise la convoitise d’innombrables Divinités.
La Divinité ancestrale Tai Xuan était en vie depuis l’Ère d’avant le Ciel. Elle avait forcément de nombreux ennemis puissants.
S’ils apprenaient que sa Source était endommagée et qu’elle n’était plus au sommet de sa puissance, ils seraient tentés de s’en prendre à elle.
Même les Divinités ancestrales qui n’avaient rien contre elle pourraient être tentées. Après tout, il s’agissait d’une partie de la Source divine d’une Divinité ancestrale.
Tant que la Divinité ancestrale Tai Xuan était à son apogée, les autres Divinités n’osaient naturellement pas l’offenser. Mais à présent, sa Source était endommagée et elle n’avait plus toute sa force.
Dans ces circonstances, sa Divinité ne manquerait pas d’attiser la convoitise des autres.
Quelle que soit leur puissance, dès qu’elles sentiraient cette « odeur de poisson » et qu’elles apercevraient une occasion, elles se jetteraient sur elle comme des « requins ».
L’appât utilisé par Gu Changge ne servait pas seulement à attirer la Divinité ancestrale Tai Xuan. Il avait l’intention de faire s’effondrer la Civilisation du Dao Divin ; cet appât n’était qu’un prélude.
La surface de l’étang redevint calme.
Après avoir préparé du thé pour Gu Changge, Ling Yuling prit congé. La guerre acharnée entre l’Alliance Brise-Ciel et l’Alliance des Justes venait d’éclater ; elle devait prendre la situation en main.
Les hauts dignitaires de l’Alliance Brise-Ciel la considéraient comme leur cheffe adjointe. Gu Changge ne l’avait jamais reconnu, mais c’était un fait tacitement admis au sein de l’Alliance.
Les êtres des Zones interdites comme Mu Fuguang et Tong Xian n’obéissaient qu’aux ordres de Gu Changge. Ils n’écoutaient ni ne suivaient personne d’autre.
Ling Yuling était la seule exception, elle aussi capable de les tenir en respect.
L’apparition de la Tour des Contributions avait incité même ces experts des Zones interdites à commencer à accumuler des points de contribution. Mais ils se mettaient alors à agir à leur guise, sans tenir compte de la situation dans son ensemble, ce qui nuisait à la guerre.
Les hauts dignitaires de l’Alliance des Justes étaient ainsi contraints de réagir à leur tour, au risque de devoir intervenir sans se soucier des conséquences. Cela entraînait la mort d’encore plus de cultivateurs et provoquait des sacrifices inutiles.
Après le départ précipité de Ling Yuling, la cour retrouva son calme.
« La Secte de la Lune Déclinante est vraiment singulière. Non seulement elle abrite une puissance qui me surprend moi-même, mais Xian’er s’y trouve aussi. Tout cela ne peut pas être une coïncidence. » Gu Changge contempla pensivement l’étang. Bien sûr, s’il avait fait venir Chen Yi, ce n’était pas parce qu’il n’avait rien de mieux à faire.
Chen Yi avait une identité particulière. Elle était non seulement une Ancienne de la Secte de la Lune Déclinante, mais elle avait aussi aidé Gu Xian’er.
Gu Changge décida donc de mener une expérience sur elle.
Dans toute l’Immense Étendue, presque personne ne connaissait sa relation avec Gu Xian’er. C’était même le cas de ceux qui le suivaient depuis longtemps, comme Mu Yan, Ling Yuling et le Roi Ancêtre des Os Blancs.
Pourtant, quelqu’un était au courant. Si quelqu’un cherchait à découvrir ses origines en passant par Gu Xian’er, il ne manquerait pas de le remarquer.
Mais qui était donc cette personne qui connaissait le lien entre Gu Xian’er et lui ?
Quiconque, parmi ses connaissances, était au courant n’aurait pas eu besoin de chercher à découvrir ses origines par l’intermédiaire de Gu Xian’er. Pour l’heure, c’était une énigme insoluble. C’était précisément cette énigme qui avait éveillé les soupçons de Gu Changge.
La présence de Gu Xian’er à la Secte de la Lune Déclinante n’était pas une coïncidence.
Une puissance qui surprenait même Gu Changge était apparue dans la Secte de la Lune Déclinante.
Au même moment, Gu Xian’er, qui lui était liée, s’y était trouvée par hasard et était entrée en contact avec cette puissance.
Tout ce qui existait en ce monde suivait une trajectoire prédestinée.
Pour que tant de coïncidences se produisent en même temps, il fallait modifier les trajectoires du destin et les entremêler.
« C’est le pouvoir de la Restriction céleste… J’en ai été assez surpris. Cette personne cherche-t-elle à se servir de Xian’er contre moi ? Voyons combien d’autres coïncidences vont se produire. » Gu Changge revint à lui. Après réflexion, il agita la main. Le vide devant lui se tordit pour former un miroir rond, où se refléta le visage d’une femme élégante et ravissante.
C’était Ji Hanjing, qui avait pris forme humaine après avoir raffiné le Trésor suprême de civilisation pour en faire son véritable corps.
Elle était alors assise dans une salle majestueuse. Vêtue d’une robe de plumes et coiffée d’une couronne dont les perles lui voilaient le visage, elle affichait une expression froide et autoritaire. On aurait dit une impératrice puissante, qui considérait tout le monde de haut.
Dans la salle, les ministres s’agenouillaient et se prosternaient devant elle.
Plusieurs vieillards en robes brodées de dragons s’agenouillaient respectueusement et l’appelaient Grande Ancêtre.
Une pile de livres anciens était posée sur la table devant Ji Hanjing.
Le visage impassible, elle tenait un livre de ses mains blanches et le parcourait en silence. On aurait dit qu’elle cherchait à découvrir le plus vite possible tout ce qui s’était passé à l’époque actuelle.
« On dirait que les choses avancent mieux que je ne le pensais. La Dynastie Céleste du Bonheur Suprême s’est toujours considérée comme l’héritière légitime de la Cour ancestrale de la Lumière florissante. Maintenant que la Princesse de la Cour ancestrale de la Lumière florissante est apparue, ils feront tout leur possible pour la reconnaître comme leur Grande Ancêtre, dans l’espoir de tromper tout le monde. »
Gu Changge observait la scène avec intérêt. Tout se déroulait comme il l’avait prévu.
Après l’apparition de Ji Hanjing dans la Source de Dao, sur le site originel de la Cour ancestrale de la Lumière florissante, des gens de diverses puissances avaient vu les Anciens l’inviter à rejoindre la Dynastie Céleste du Bonheur Suprême.
Ensuite, la Dynastie Céleste du Bonheur Suprême avait envoyé plusieurs experts puissants protéger le site de la Cour ancestrale de la Lumière florissante, interdisant à quiconque de s’en approcher.
Si le site n’avait appartenu à personne, diverses puissances auraient eu le droit de s’emparer des trésors qui s’y trouvaient. Après tout, les occasions étaient à la portée de tous ceux qui en avaient les moyens.
À la surprise générale, une ancienne entité était scellée à l’intérieur d’une Source de Dao. On pensait qu’elle venait de la Cour ancestrale de la Lumière florissante.
Dès lors, les différentes puissances n’avaient plus aucune raison de s’emparer de quoi que ce soit, d’autant que les gens de la Dynastie Céleste du Bonheur Suprême étaient sur place.
Les Anciens invitèrent donc naturellement la mystérieuse femme issue de la Source de Dao à rejoindre la Dynastie Céleste du Bonheur Suprême.
Plusieurs puissances menèrent des recherches et finirent par confirmer l’identité de la mystérieuse femme. Elles se reportèrent également aux archives des livres anciens.
Elle était la fille aînée du Monarque du Milieu et donc la première princesse de la Cour ancestrale de la Lumière florissante. Son père, le Monarque du Milieu, était autrefois un Grand Sage qui s’était opposé au Désastre noir.
Ses origines étaient extraordinaires. Tous les membres de la famille royale de la Dynastie Céleste du Bonheur Suprême furent stupéfaits en l’apprenant.
Il fallait savoir qu’elle était littéralement leur Ancêtre. Personne ne pouvait rivaliser avec son ancienneté.
Vu son sang, tous les membres de la famille royale de la Dynastie Céleste du Bonheur Suprême étaient ses descendants.
Cette nouvelle choqua naturellement les différentes puissances et provoqua un immense émoi.
Personne ne s’attendait à ce que, après tant d’années et d’ères, la première princesse de la Cour ancestrale de la Lumière florissante revienne. La Dynastie Céleste du Bonheur Suprême se retrouva dans une situation délicate.
En effet, quiconque connaissait l’histoire de la Dynastie Céleste du Bonheur Suprême savait que son fondateur était Jiang Yun, et qu’il ne portait pas le nom de Ji. En fait, Ji était le nom royal de la Cour ancestrale de la Lumière florissante.
L’ancêtre de la Dynastie Céleste du Bonheur Suprême était l’Ancienne Dynastie de Great Yang, dont le dernier empereur était l’Empereur Yang.
L’Empereur Yang était cruel, débauché et incompétent. Durant son règne, il aimait coucher avec des femmes et tuer des innocents. Sa politique tyrannique plongea d’innombrables personnes dans la misère.
À l’époque, Jiang Sheng, le père de Jiang Yun, était un noble d’un autre nom de l’Ancienne Dynastie de Great Yang.
Les ancêtres de Jiang Sheng appartenaient eux aussi à la famille royale. De par son sang, il était apparenté à la famille royale de l’Ancienne Dynastie de Great Yang.
Jiang Sheng, mécontent de la cruauté de l’Empereur Yang, se rebella contre lui avec ses soldats.
Jiang Yun hérita des ambitions de son père. Le Ciel l’ayant reconnu, des soldats divins vinrent l’aider. Puis, avec le soutien des subordonnés de son père, il s’allia à d’autres races et fit irruption dans la capitale.
Finalement, l’Empereur Yang se donna la mort dans la salle, mettant fin à l’Ancienne Dynastie de Great Yang.
La Dynastie Céleste du Bonheur Suprême succéda alors à l’Ancienne Dynastie de Great Yang et fut rebâtie sur ses ruines.
Le nom Jiang remplaça celui de Ji et devint le nom royal de la Dynastie Céleste du Bonheur Suprême.
À présent, l’Empereur du Bonheur Suprême devait s’occuper de l’Alliance des Justes. Il n’avait donc pas le temps de gérer les affaires de la Dynastie Céleste du Bonheur Suprême.
Aussi les membres de la famille royale et les ministres de la Dynastie Céleste du Bonheur Suprême n’osaient-ils pas manquer de respect à cette Grande Ancêtre. Ils ne savaient même pas comment se comporter avec elle.
« J’ai appris tout ce qui s’est passé autrefois. Vous n’avez pas à vous inquiéter. La Cour ancestrale de la Lumière florissante n’existe plus. Que ce soit l’Ancienne Dynastie de Great Yang ou la Dynastie Céleste du Bonheur Suprême, cela m’est égal. Il en va de même pour le nom, qu’il soit Ji ou Jiang. »
Dans la salle, Ji Hanjing referma le livre ancien et promena sur les ministres un regard autoritaire. Puis, elle se tourna vers les membres de la famille royale de la Dynastie Céleste du Bonheur Suprême.
Ils furent soulagés en l’entendant. Ils eurent l’impression qu’un poids leur était ôté de la poitrine.
Ils craignaient que cette Ancêtre ne fasse passer le sang avant tout et ne les élimine pour s’être attaqués à ses descendants directs.
Pourtant, qu’il s’agisse de l’Ancienne Dynastie de Great Yang ou de la Dynastie Céleste du Bonheur Suprême, elles n’avaient qu’un lien lointain avec la Cour ancestrale de la Lumière florissante, qui avait existé dans un passé très lointain.
Leur sang était déjà très différent de celui des gens de la Cour ancestrale de la Lumière florissante.
Même si les descendants de l’Ancienne Dynastie de Great Yang étaient encore là, ils n’auraient qu’un lien de parenté éloigné avec elle.
« Où est Jiang Yun ? » demanda Ji Hanjing d’un ton impassible.
« L’Empereur est actuellement à la tête de l’Alliance des Justes. Il mobilise tout le monde contre l’Alliance Brise-Ciel et n’a pas le temps de s’occuper des affaires de la Dynastie Céleste du Bonheur Suprême. Pour l’instant, les ministres gèrent l’essentiel des affaires. » Un Ancien s’avança et lui répondit avec prudence.
Son front perlait de sueur face à Ji Hanjing.
Membre de la famille royale de la Dynastie Céleste du Bonheur Suprême, il n’avait pourtant jamais ressenti une telle pression. C’était comme s’il se trouvait devant une impératrice qui le toisait de haut.
Qu’il s’agisse de son ancienneté ou de sa cultivation, cette Grande Ancêtre était terrifiante.