Chapitre 512
Au-delà de la fenêtre, deux lunes apparurent en même temps et répandirent leurs lumières respectives sur l’Île flottante.
Tous les docteurs sorciers se tournèrent vers la fenêtre.
« C’est la Lune de Dieu ? »
« C’est la Couronne de la Sagesse ! »
Les deux lunes brillèrent dans les yeux des docteurs sorciers. Vue depuis le Royaume astral, la lune ressemblait peu à celle que connaissait le monde d’en bas.
Leurs regards semblaient percer l’un des disques argentés et lumineux pour atteindre l’antique couronne dissimulée au plus profond de la lune. Chaque Graine de Sagesse ressentait son lien profond avec cette couronne et brûlait de s’agenouiller devant elle.
Leur pouvoir, leur conscience, jusqu’à chacune de leurs pensées, n’existaient que grâce à la couronne.
Elle était le pilier même de la sagesse.
Le Créateur demeura silencieux tandis que la Lune de Dieu s’ouvrait comme une porte.
La vision laissa tous les docteurs sorciers sans voix.
Les volontés d’innombrables millions d’êtres vivants affluaient dans les radicelles comme un flot de lumière argentée. Des fils sans nombre parcouraient l’immense arbre divin, tandis qu’une vaste lumière ruisselait de sa cime comme un fleuve.
Ils étaient les racines de cet arbre, son tronc, ses branches et ses feuilles.
Mais nul ne savait quel fruit il finirait par porter.
Incapables de se retenir, les docteurs sorciers relevèrent la tête et s’avancèrent à petits pas.
« Un Fruit de Sagesse ! »
« Le rang d’un vrai dieu… »
Aussitôt, les docteurs sorciers reculèrent. Ils baissèrent la tête et s’adressèrent au Créateur.
« Dieu Yinsai, pouvons-nous condenser notre propre Fruit de Sagesse ? Les Artefacts Mythiques peuvent-ils eux aussi devenir de vrais dieux ? »
Assis devant la fenêtre, Yin Shen regardait les deux mêmes lunes au-dehors.
« Le rang de vrai dieu signifie ne faire qu’un avec la Source de la Sagesse. »
« Une vie de sagesse au Rang mythique ne possède qu’un corps mythique. Elle a dépassé les limites de sa forme mortelle, mais, en un sens, elle reste une créature vivante d’une espèce particulière. C’est pourquoi on parle de demi-dieu. »
« Un artefact divin au Rang mythique est un esprit lié à un artefact, qui acquiert une longue existence grâce à ce réceptacle. Ce n’est qu’un Esprit de Mythologie. Sans l’artefact, il n’a rien. »
« Seul un vrai dieu peut atteindre la source elle-même et partager son éternité. »
« Seules les Quatre Autorités souveraines et la puissance d’un pacte permettent de communier avec la Source de la Sagesse. »
Yin Shen baissa les yeux vers les docteurs sorciers.
Ces serviteurs les suivaient, tous les trois, depuis l’âge primordial de la Lignée Royale. À présent, en les observant, il leur révéla comment un Artefact Mythique pouvait emprunter la voie de la vraie divinité.
« Devenez le précurseur d’une race, ou sa source même. Jurez un pacte devant la Source de la Sagesse, puis fondez-vous en lui. »
« Vous deviendrez alors l’incarnation du pacte. »
« Rassemblez la volonté de votre race et condensez votre propre Fruit de Sagesse sur les branches de l’arbre divin. »
« Il ne représente aucune autorité souveraine. Il représente l’accord entre la Couronne de la Sagesse et tous les êtres vivants. »
« Les quatre fruits déjà présents ont été condensés à partir des Quatre Autorités souveraines et des quatre lois fondamentales contenues dans chaque Graine de Sagesse : la spiritualité, la sagesse, le désir et la mémoire. »
« Un nouveau fruit sera un fruit de la loi de la sagesse, condensé à partir de la volonté et de l’accord d’une seule race. »
« Ainsi, un pacte est bien plus qu’un accord. C’est une loi de sagesse établie par une race de sagesse. »
« Il est la source du pouvoir de cette race, le fondement de son existence et la destination ultime qu’elle atteindra un jour. »
Les docteurs sorciers écoutèrent sans un mot.
À cet instant, leurs pensées se tournèrent vers l’Abysse.
Tout à coup, ils comprirent à la fois l’origine de la puissance de l’Abysse et la façon dont cet effroyable Artefact Mythique avait grandi si vite tout en demeurant au Numéro de Séquence trois.
Ils comprirent aussi ce que Yafuan avait voulu dire lorsqu’il s’était écrié sans réfléchir : « Je suis le côté sombre de tous les esprits. »
L’Abysse avait été le premier à bâtir un royaume d’une ampleur inimaginable autour d’un Artefact Mythique. Aujourd’hui, ses sept strates formaient le plus vaste domaine de Royaume Divin jamais élevé par une mythologie.
Il avait aussi été le premier à devenir la source d’une race, donnant naissance à l’immense système et aux peuples de la race abyssale.
Il avait été le premier à conclure un pacte et à s’ancrer dans la Source de la Sagesse.
L’Abysse abritait une mythologie et de nombreux rois des abysses, qui avaient tous posé le pied sur la Voie de la Mythologie. Il possédait déjà les contours d’un système divin.
Si les Artefacts Mythiques avaient leurs propres rangs, l’Abysse avait parcouru plusieurs étapes de plus que tous les autres, les laissant loin derrière lui.
Pourtant, Xiao n’était pas son seul esprit d’artefact. Les autres rois des abysses étaient eux aussi des esprits d’artefact de l’Abysse, et chacun en détenait une part de l’autorité, même si celle de Xiao était la plus grande.
Dans la volonté chaotique de l’Abysse, les docteurs sorciers discernèrent vaguement le grand combat qui éclaterait un jour pour sa possession ultime.
Tout en écoutant, les docteurs sorciers reconstituèrent la Voie de la Mythologie complète d’un Artefact Mythique.
« Forger un Artefact Mythique et établir un royaume mythique. Devenir la source d’une race et créer une race de sagesse, ou la représenter directement. »
« Puis conclure un pacte par l’intermédiaire de cette race de sagesse, se fondre en lui, condenser un Fruit de Sagesse et établir un système divin. »
Ainsi se déploya devant les docteurs sorciers une voie complète et ininterrompue, propre aux Artefacts Mythiques.
L’autre voie, celle du demi-dieu, suivait à peu près le même parcours. Il fallait condenser une Porte de la Mythologie, établir un Royaume Divin, faire de serviteurs une Profession extraordinaire, atteindre le Fruit de Sagesse à la source, puis établir un système divin.
Le Créateur poursuivit :
« Une fois votre propre système divin établi et ce fruit véritablement cueilli, vous deviendrez de vrais dieux de sagesse. »
« Dès lors, un vrai dieu n’est plus une forme de vie. Il devient l’incarnation d’une loi de sagesse, une branche de la Source de la Sagesse. »
Les docteurs sorciers ne purent contenir leur enthousiasme.
« Voilà donc la voie vers la divinité pour un Artefact Mythique ! »
Le Créateur secoua simplement la tête. Hila prit alors la parole pour les corriger.
« Pas un dieu des artefacts. »
« Un dieu des races ! »
Les docteurs sorciers ne saisirent pas la nuance.
Yin Shen leur expliqua : « Cette voie peut commencer par un Artefact Mythique, mais vous ne deviendrez pas de vrais dieux en tant qu’Artefacts Mythiques. »
« Vous deviendrez de vrais dieux en tant que dieux d’une race de sagesse. »
« Le pacte que vous concluez. Les Graines de Sagesse que vous créez en faisant d’un Artefact Mythique la source d’une race. L’accord que vous établissez avec tous les êtres vivants. »
« Voilà le fondement de votre existence. »
« Dès lors qu’ils se fondent dans le contrat, les esprits mythologiques qui empruntent cette voie incarnent le contrat indélébile entre la volonté de tous les êtres vivants et la Source de la Sagesse. Ils conduisent aussi leur race de sagesse jusqu’à sa destination ultime. »
Enfin, les docteurs sorciers comprirent tout. Ils s’aplatirent au sol en signe de révérence.
Nul autre n’aurait pu exposer aussi clairement le pouvoir et le rang d’un vrai dieu, ni expliquer avec autant de clarté la voie vers la vraie divinité.
Les docteurs sorciers se relevèrent et levèrent la tête ; quelque chose s’éveillait dans leurs yeux.
Si Dieu s’exprimait ainsi, c’est qu’il avait déjà entrevu la route qui les attendait.
D’un seul regard, Dieu sembla lire dans leurs pensées.
« À l’avenir, nombreux seront ceux qui emprunteront cette voie. »
« Certaines races, bien sûr, sont condamnées à disparaître avant d’en atteindre le terme. »
« Si vous voulez voir la forme ultime des Graines de Sagesse, vous devrez la créer de vos propres mains. »
« Lorsque vous vous engagerez sur votre propre voie, votre destin prendra lui aussi un nouveau cours, et il sera entre vos mains. »
Le Créateur n’avait pas révélé cette voie aux six docteurs sorciers seulement. Dès qu’un Être Divin Suprême prononçait des paroles, elles étaient vouées à se répandre dans le monde entier.
Cela signifiait aussi qu’à partir de cet instant, la deuxième voie vers la vraie divinité était véritablement apparue dans le monde.
Lorsqu’il eut terminé, Yin Shen se leva.
Debout devant la fenêtre, le Créateur contempla la lune au-delà.
« Nous devons partir. »
À ces mots, l’Esprit de la Mythologie Vellen s’approcha en tanguant de la table de l’Être Divin Suprême, comme un astronaute. Il prit place à côté des docteurs sorciers, dans l’attente apparente des ordres de l’Être Divin Suprême.
Un instant, les docteurs sorciers restèrent figés. Alors seulement, ils comprirent ce que Dieu Yinsai avait voulu dire.
Leur long voyage touchait à sa fin.
Ils avaient toujours su que ce jour viendrait, mais, à présent qu’il était là, ils peinaient encore à l’accepter.
Certains instants échappaient à toute répétition, aussi souvent qu’on les eût vécus en rêve.
Quand ils arrivaient pour de bon, impossible de cacher le chagrin du cœur, ne serait-ce qu’un instant.
Les larmes montèrent aux yeux des docteurs sorciers, l’un après l’autre. Incapables de se retenir, ils avancèrent en traînant les genoux.
« Dieu, est-ce vraiment la fin ? »
« Si un jour, et nous voulons seulement dire si, nous sera-t-il possible de revenir ? »
Debout à côté de Shelly, Hila, Souveraine des Rêves, les rassura.
« Ne vous attristez pas. Nous nous reverrons. »
Shelly, elle, n’était pas inquiète le moins du monde.
« Devenez simplement plus forts, rendez-vous utiles et arrêtez de vous faire tuer si facilement. Alors, bien sûr que vous nous reverrez. »
Toujours agenouillés, les docteurs sorciers rendirent hommage à Hila et à Shelly.
Ils prenaient congé des deux souveraines suprêmes.
Ils savaient qu’un jour, peut-être, ils reverraient les divinités souveraines suprêmes.
Mais jamais plus ils ne passeraient des jours aussi proches d’un Être Divin Suprême, sans rien entre eux.
Avec le temps, ils ne seraient plus ceux qu’ils étaient à présent, et ils ne resteraient pas non plus libres de tout lien et de tout souci.
D’ores et déjà, ils ressemblaient peu à ceux qui avaient quitté pour la première fois le Royaume Divin de la Création aux côtés d’un Être Divin Suprême.
Le temps était une chose terrible. Il changeait même les divinités immortelles.
Le Créateur ne leur donna donc aucune réponse. Il ne dit rien du tout.
Même s’ils revenaient un jour, ils ne pourraient jamais retrouver ce qui avait été, ce qui était à présent, ni cet instant précis.
Chaque séparation marquait un tournant du destin et un adieu à tout ce qui l’avait précédée.
Devant le Mont de Dieu
Six silhouettes se tenaient parmi les fleurs. Elles s’agenouillèrent et s’inclinèrent encore et encore, puis relevèrent un peu la tête pour contempler les trois grandes figures rayonnantes encadrées par l’embrasure de la cabine.
Du haut de sa position, le Créateur Yinsai leur adressa ces dernières paroles :
« Si un jour vous trouvez vraiment la réponse, nous vous attendrons sur la lune. »
Hila, Souveraine des Rêves, salua ceux qui se tenaient en contrebas.
« Adieu ! »
Shelly, Souveraine de la Vie, baissa les yeux vers eux.
« Vous avez intérêt à vous rendre utiles ! »
Les six docteurs sorciers hochèrent la tête à plusieurs reprises. En un instant, ils furent trop accablés par les larmes pour parler.
Le Créateur, Dame Hila et même les derniers mots de Dame Shelly, tout les bouleversait.
Le cœur serré, ils regardèrent la porte de la nacelle du ballon se refermer lentement, puis les grandes silhouettes disparaître l’une après l’autre derrière un jaillissement de lumière colorée.
Dans la cabine, le Créateur leva la main. Une lumière éternelle balaya toute chose.
L’Esprit de la Mythologie Vellen annonça la prochaine destination.
« Notre prochaine escale est la Lune de Dieu ! »
Sous les yeux des docteurs sorciers, le ballon multicolore s’éleva lentement vers la lune qui les surplombait.
On aurait dit un rêve splendide.
Pourtant, tandis que les docteurs sorciers contemplaient cette vision magnifique, ils se sentaient s’éloigner toujours davantage du rêve.
Longtemps, ils restèrent agenouillés et immobiles au milieu des corolles argentées, incapables de chasser leur chagrin.
À bord du Bateau Montgolfière irréel, Shelly et Hila regardaient en contrebas tandis qu’il s’enfonçait plus profondément dans le Royaume astral. Soudain, une chose à laquelle ni l’une ni l’autre ne s’attendait se produisit.
Shelly la remarqua la première. Elle releva la tête et scruta le lointain.
« Quelque chose de familier approche. »
Au loin, des points lumineux clignotèrent l’un après l’autre, telles des étoiles scintillantes.
Bientôt, il devint évident que ces étoiles fonçaient vers eux.
Elles étaient bien plus d’une ou deux : des volées entières s’étendaient dans les ténèbres.
Shelly les reconnut aussitôt et s’écria, ravie :
« Vite, regardez ! »
« Ce sont les enfants du Grand Météore ! »
Une nuée de lumières stellaires fila dans le ciel obscur, passa devant les fenêtres et s’élança vers la planète bleu foncé.
Le spectacle était d’une beauté et d’une grandeur sans pareilles.
Une fois encore, la pluie annuelle de météores de l’Étoile de la Mort descendit sur le monde mortel.
Peut-être la gravité de la planète les avait-elle attirées. Peut-être l’Étoile de la Mort les avait-elle délibérément laissées à ce point de passage, pour qu’elles foncent vers la terre à cet instant précis.
Le Grand Dieu Ruhe connu sous le nom d’Étoile de la Mort continuait de graviter autour du soleil et ne s’était pas encore approché de la planète.
Il ne s’approchait du monde mortel qu’une fois toutes les quelques décennies, et le moment n’était pas encore venu.
En voyant une nouvelle pluie de météores, Shelly poussa un cri de joie et se précipita d’une fenêtre à l’autre.
En quelques instants, elle eut fait le tour de toutes les fenêtres de l’appareil.
Pendant ce temps, Hila demanda à Dieu Yinsai : « Dieu, que comptes-tu faire sur la Lune de Dieu ? »
Pour Hila, le fait que le mont se dirige soudain vers la Lune de Dieu ne pouvait guère être dû au hasard. Dieu avait forcément eu une idée.
Yin Shen répondit simplement : « L’idée m’est venue à l’instant. »
Comme un fantôme, Shelly apparut à leurs côtés et se glissa entre eux.
« Pourquoi allons-nous sur la Lune de Dieu ? Moi, je veux aller sur la lune. Je n’y suis encore jamais allée ! »
Shelly s’était rendue de nombreuses fois sur la Lune de Dieu, mais n’avait jamais posé le pied sur la lune elle-même.
La pluie de météores qui avait filé devant les fenêtres du mont des Êtres Divins Suprêmes passa aussi au-dessus de l’Île flottante du Royaume des Docteurs Sorciers.
Agenouillés dans la mer de fleurs, les docteurs sorciers scrutèrent les profondeurs du ciel étoilé jusqu’à ce que le mont des Êtres Divins Suprêmes disparaisse de leur vue.
Alors seulement, des lumières commencèrent à scintiller dans les ténèbres.
Des météores se ruèrent les uns après les autres depuis les confins du ciel étoilé, et passèrent à la suite au-dessus de l’Île flottante.
Ils traversèrent l’atmosphère, puis le ciel et la mer de nuages.
Ensuite, ils plongèrent dans l’Île de la Bête Ruhe et l’océan alentour.
À cette vue, même les docteurs sorciers se relevèrent et dérivèrent vers le bord de l’île sans s’en rendre compte.
« Il pleut. »
« L’Étoile de la Mort a apporté une pluie de météores. »
« Sont-ils venus saluer les Êtres Divins Suprêmes ? »
La lumière des étoiles déchira les ténèbres.
Soudain, le vaste univers ne semblait plus effrayant. On aurait dit que des miracles prenaient forme dans ses profondeurs obscures.
La lumière des étoiles jaillissait de l’univers, portant celle des miracles depuis ses profondeurs jusque dans le monde mortel.
Pendant toute une nuit, la pluie de météores s’abattit sur l’Île de la Bête Ruhe.
Au bord du Royaume Divin, les docteurs sorciers furent témoins du miracle.
La pluie de météores apportée par l’Étoile de la Mort sembla laver toute trace de tristesse de leur cœur.
Quand elle prit fin, les docteurs sorciers se regardèrent et finirent par sourire.
« À partir de maintenant, l’histoire nous appartient. »
Les docteurs sorciers traversèrent la vallée fleurie et prirent la direction de la Cité du Royaume Divin, un pas après l’autre.
Le Docteur Sorcier Crâne déclara : « Dieu nous a montré les étapes. Maintenant, nous devons nous engager sur la voie de la vraie divinité. »
La première moitié de la Voie de la Mythologie d’un artefact était désormais claire. Toutes les étapes précédant l’établissement d’un système divin s’étalaient devant eux.
Plongé dans ses pensées, le Docteur Sorcier Main Gauche déclara : « Le Créateur nous a dit de nous fondre dans le pacte, puis de rassembler la volonté de tous les êtres vivants et de condenser un Fruit de Sagesse. »
« Mais cette histoire de se fondre dans le pacte… »
Le Docteur Sorcier Main Gauche s’interrompit et regarda les autres.
« Comment sommes-nous censés nous fondre dans un pacte, au juste ? »
Ils savaient se servir d’un Artefact Mythique comme source d’une race et bâtir un peuple de sagesse. Ils l’avaient déjà fait.
Ils avaient aussi assisté de leurs propres yeux à la conclusion du Pacte de la Couronne ; cela ne leur posait donc aucune difficulté.
Même l’étape suivante — rassembler la volonté d’une race et condenser leur propre Fruit de Sagesse sur les branches de l’arbre divin — était assez claire.
Ils arrivaient plus ou moins à comprendre cette étape aussi.
En revanche, les mots « se fondre dans le pacte » ne leur apprenaient presque rien.
La formule était bien trop brève et laissait le Docteur Sorcier Main Gauche complètement perplexe.
Les docteurs sorciers se figèrent et échangèrent des regards. La question venait seulement de traverser l’esprit de l’un d’eux ; naturellement, tous les autres se la posèrent en même temps.
Les autres docteurs sorciers secouèrent la tête à tour de rôle.
« Aucun de nous ne sait. »
Le Docteur Sorcier Main Gauche les dévisagea.
« Alors, pourquoi aviez-vous tous l’air de réfléchir ? Pourquoi personne n’a pensé à poser la question ? »
Les autres docteurs sorciers dévisagèrent à leur tour le Docteur Sorcier Main Gauche.
« Toi non plus, tu n’as pas posé la question, si ? »
Les docteurs sorciers se raidirent, gênés.
C’était un peu comme si leur professeur leur donnait la réponse à un problème.
Pour le professeur, la réponse était si évidente qu’ils auraient dû la trouver au premier coup d’œil.
À mesure qu’on déroulait le raisonnement, on hochait la tête, l’air de tout comprendre.
Mais, une fois la réponse donnée, on ne pouvait que la fixer, sans comprendre comment on y était arrivé.
À présent, les docteurs sorciers ne pouvaient ni courir après le Créateur pour lui demander une réponse précise, ni trouver le courage de l’interroger.
Le Docteur Sorcier Crâne prit une décision.
« Commençons par conclure le pacte. Une fois arrivés à cette étape, la suite ne deviendra-t-elle pas claire ? »
Le Docteur Sorcier Main Droite demanda : « Quel pacte devrions-nous donc conclure devant la Couronne de la Sagesse ? »
On ne pouvait pas conclure un pacte à la légère. Une fois signé, il était impossible de revenir en arrière.
Plus encore, les indications du Créateur leur avaient appris qu’un contrat incarnait la loi de sagesse établie par une race, tout comme les ténèbres de tous les esprits le faisaient pour l’Abysse.
Personne n’avait jamais modifié un pacte après sa conclusion.
Elena, le Dieu des Esprits démoniaques, avait un jour ajouté une clause au Pacte des monstres. Même alors, la clause précédente était restée en vigueur.
Elena avait complété le pacte, elle ne l’avait pas modifié ; et même cet ajout n’avait été possible que parce qu’elle avait fait évoluer les esprits démoniaques à partir de la race des monstres.
Le Docteur Sorcier Main Gauche déclara : « Avant de le conclure, ne devrions-nous pas d’abord choisir ceux qui hériteront du pacte et le mettront en œuvre ? »
Le Torse du Docteur Sorcier se redressa, puis s’empressa de prendre part à la conversation.
« Ne devrions-nous pas commencer par fonder une académie de docteurs sorciers ? »
Le Docteur Sorcier Jambe Gauche ajouta : « Et ne devrions-nous pas aussi établir l’héritage des docteurs sorciers ? Nous n’avons encore rien réglé : ni le Second Rang, ni nos Techniques divines, ni nos arts de la Grâce divine. »
Ce n’est qu’alors que les docteurs sorciers comprirent combien d’étapes les séparaient encore de la vraie divinité.
La Montagne sacrée de la Lumière
La nouvelle de l’apparition de la Profession extraordinaire des docteurs sorciers dans le Royaume de l’Oracle parvint jusqu’à la montagne sacrée. Les Messagers du Ciel apprirent aussitôt toute l’histoire et semblèrent prendre la situation très au sérieux.
Après délibération, le roi des Messagers du Ciel convoqua Lomier et décida de l’envoyer dans le Royaume de l’Oracle pour régler l’affaire.
Lomier avait déjà rencontré les six docteurs sorciers mythiques ; il était donc le choix tout indiqué.
Dans le Temple radieux, Lomier s’agenouilla devant le roi des Messagers du Ciel, qui tenait une plume et un rouleau de tissu. Ce jour-là, Dame Duma montait la garde sous cette forme.
« Lomier, nous ignorons ce que l’arrivée des docteurs sorciers et de la race des lutins signifiera pour le Pays de la Lumière. Je ne crois toutefois pas qu’elle nous nuira. »
« Pourtant, bien des conflits naissent de malentendus dans ce monde. Nous devons trouver le moyen de découvrir les intentions de ces anciens docteurs sorciers mythiques. »
« Tu as déjà rencontré les docteurs sorciers mythiques ; je te confie donc cette mission. »
Enfin, Duma regarda Lomier avec espoir.
« À ton retour, je conduirai moi-même ton rituel de transformation en apôtre. »
Lomier quitta la Montagne sacrée de la Lumière pour la Cité de la Source sacrée, capitale du Royaume de l’Oracle.
Le Royaume de l’Oracle se trouvait près de la Montagne sacrée de la Lumière. Voyageant à toute vitesse, Lomier atteignit bientôt la Cité de la Source sacrée.
Le roi du Royaume de l’Oracle et l’archevêque se précipitèrent tous deux pour accueillir Lomier, un Messager du Ciel réputé jouir de la profonde confiance du roi des Messagers du Ciel.
Lomier se posa directement dans le Temple radieux de la Cité de la Source sacrée.
Le temple l’accueillit en grande pompe, avec chorale et musiciens.
Le Messager du Ciel descendit, ses ailes blanches battant l’air. Des plumes fantomatiques flottaient derrière lui, tandis qu’un chant sacré montait à sa rencontre.
Le roi et l’archevêque s’avancèrent et s’inclinèrent.
« Nous vous saluons, Messager Divin ! »
Pour le peuple ailé, le roi des Messagers du Ciel était leur dieu.
Les gens ordinaires ne faisaient pas la distinction entre un Élu divin et un dieu.
À leurs yeux, les Élus divins et les réincarnés étaient déjà presque immortels, et ne différaient guère des dieux.
Lomier entra directement dans le vif du sujet.
« Où puis-je trouver les apprentis docteurs sorciers ? »
L’archevêque répondit aussitôt : « Ils séjournent dans le temple. Nous avions peur que certains convoitent les enfants ou tentent de leur faire du mal ; nous les avons donc placés sous protection. »
Lomier hocha brièvement la tête.
« Conduisez-moi à eux ! »
Dans les quartiers préparés par le temple, Lomier rencontra les cinq enfants qui venaient de devenir apprentis docteurs sorciers.
Dès qu’il les vit, une silhouette familière attira son attention.
« Toi ? »
Lomier reconnut la petite Matafus. Elle était issue de la famille Matale.
Bien qu’il eût lu la liste, il n’avait découvert le nom de Matafus qu’à cet instant.
« Je me souviens de toi. Tu es l’arrière-petite-fille d’Ose, n’est-ce pas ? »
La petite Matafus le reconnut aussi.
« Messager du Ciel, je me souviens de vous. Vous êtes l’ami de Grand-père Ose. »
Lomier acquiesça.
« Pas besoin de m’appeler seigneur. Appelle-moi simplement oncle Lomier. »
Les autres enfants étaient nerveux depuis le début. Un Messager du Ciel se tenait devant eux, et aucun n’était assez à l’aise pour parler. Nul n’osait s’avancer ; tous restaient cachés au fond de la pièce.
Puis ils virent que Matafus connaissait vraiment le Messager du Ciel. Leurs yeux s’écarquillèrent de surprise, leur tension retomba et ils se mirent à chuchoter entre eux.
« Waouh, Matafus connaît un seigneur Messager du Ciel ! »
« Mais Matafus vient d’une famille de Messagers du Ciel. »
« L’arrière-grand-père de la petite Matafus était quelqu’un de très important ! »
L’interrogatoire se déroula bien plus facilement ensuite. D’autres leur avaient déjà posé la plupart des questions, mais être interrogés par Lomier en personne, c’était tout autre chose.
« La Cité des Choses anciennes, donc ! »
« Une cité entièrement peuplée de lutins. »
« Les lutins ont dit qu’ils vivaient dans un jardin botanique, sur une île, et qu’un Être Divin venait leur rendre visite de temps à autre ? »
En écoutant le récit des enfants, Lomier commença à se faire une vague idée de la situation.
L’île décrite par les lutins ne pouvait être que celle qui flottait dans le ciel.
« Ainsi, cette île était le Royaume Divin des docteurs sorciers mythiques. »
« Ray m’a écrit qu’il avait vu le Royaume Divin traverser une porte de lumière inimaginable et quitter ce monde. »
Sans s’en rendre compte, Lomier regarda dehors, vers le ciel.
« Cela signifie qu’ils se trouvent encore au-delà du monde, au-dessus des Cieux. »
Lomier se tourna vers les enfants ; quelque chose changea dans son regard.
Les enfants ignoraient sans doute que, cette nuit-là, leur conscience avait voyagé au-delà du ciel. Ils avaient atteint un lieu qu’un membre de la Race Divine comme Ray brûlait de visiter.
Lomier nota tout, du voyage des enfants à la question de leur guérison.
Enfin, il se tourna vers la petite Matafus.
De toutes les questions qu’il se posait, celle-ci l’intéressait désormais plus que les autres.
Il ignorait quels dons possédaient les autres enfants, et peut-être que personne n’avait jamais examiné leur cas ; mais il se souvenait clairement que la petite fille devant lui ne présentait auparavant pas la moindre trace d’un don pour devenir Utilisateur de capacités.
Même le pouvoir conféré par un Être Divin ne faisait généralement qu’éveiller quelque chose déjà présent chez un mortel : une spiritualité exceptionnellement forte, peut-être, ou une autre forme de puissance.
La petite fille devant lui était différente. Lomier sentait en elle un don bien supérieur à tout ce qu’elle avait possédé jusque-là.
Ce n’était pas un éveil. C’était une transformation complète.
Un don lui avait été ajouté.
D’après sa première évaluation, elle possédait un don égal à celui d’Ose, voire supérieur. Son intuition lui soufflait davantage encore : elle avait hérité du don d’Ose lui-même, car une trace de la présence d’Ose s’accrochait à elle.
Stupéfait, Lomier n’arrivait pas à imaginer comment une telle chose avait été possible.
« Quel genre de pouvoir peut accomplir une chose pareille ? »
Il commença même à se demander s’il ne s’était pas trompé lorsqu’il l’avait évaluée la dernière fois.