Chapitre 511
Une minuscule cité s’étendait autour du grand arbre, abritant des Esprits des choses anciennes de toutes tailles. De l’intérieur, l’endroit tout entier ressemblait à une jungle du monde des mortels.
Personne ne remarquait que le dôme au-dessus de leurs têtes était constitué de panneaux de verre assemblés. Au-delà, invisible à tous, s’étendait le vide froid et obscur.
Six silhouettes se tenaient près du ruisseau, à l’extérieur de la cité des lutins. Deux autres arrivèrent alors.
Les six Docteurs Sorciers mythiques s’écartèrent aussitôt et se tournèrent vers les deux déesses souveraines, l’une grande et l’autre petite.
« Dame Shelly et Dame Hila sont là aussi. »
Sachant que les docteurs sorciers faisaient passer aujourd’hui leur épreuve aux futurs docteurs sorciers de la Seconde Ère, Hila avait emmené Shelly pour y assister.
Shelly se fraya un chemin jusqu’au premier rang et s’installa à la meilleure place.
« Hila m’a dit qu’il y aurait quelque chose d’amusant à voir aujourd’hui. »
Debout à côté d’elle, Hila répondit : « C’est un jour important pour les docteurs sorciers. Ils vont choisir ceux qui hériteront de leur pouvoir et de leur volonté. »
Il y avait le lutin boîte à poudre, qui adorait se pomponner ; le lutin montre à gousset, convaincu d’être un général ; et le lutin plume, qui écrivait des lettres pour les autres.
Sous leurs yeux, cinq petites silhouettes osseuses avaient d’abord semé le chaos dans la Cité des Choses anciennes, puis dans tout le Royaume des Docteurs Sorciers. Enfin, les lutins accordèrent leur reconnaissance aux enfants, et les cinq gravirent les marches menant à la Porte du Royaume Divin pour accueillir la lumière dorée qui tombait d’en haut.
L’aube se leva.
Dans le jardin botanique, l’aube venait de la fine couche d’Argile mouvante de lumière arc-en-ciel qui recouvrait le dôme de verre. Comme une pellicule, elle passait de l’absorption à l’émission de lumière.
Cette mince pellicule modulait la couleur et l’éclat de la lumière, donnant au matin, à midi et au crépuscule leur caractère propre, comme si un vrai soleil se levait et se couchait dans le ciel au-dessus d’eux.
Pourtant, quiconque se tenait dessous pouvait encore sentir la différence.
La lumière du soleil rendait la Cité des Choses anciennes belle et irréelle, tandis que les enfants qui avaient passé l’épreuve quittaient la scène l’un après l’autre.
Hila était ravie. Elle adorait ce genre d’atmosphère.
Même si chaque lutin avait l’air un peu simplet, aucun n’était stupide. Les souvenirs dont ils avaient hérité leur permettaient de mieux lire dans le cœur des gens que la plupart des êtres.
« Comme c’est charmant ! »
« Cette épreuve est vraiment fascinante. »
Les docteurs sorciers avaient un autre avis.
« Nous ne pensons pas qu’il s’agisse d’une épreuve. Ils apprennent à se connaître, et c’est précisément là tout l’intérêt. »
Hila sourit.
« Apprendre à connaître les autres et à se connaître soi-même. N’est-ce pas là l’épreuve de toute vie ? »
Shelly suivit attentivement le vacarme de cette nuit onirique dans la Cité des Choses anciennes jusqu’à ce qu’il s’apaise, et l’envie de s’y joindre la gagna.
Tout à coup, elle se tourna vers Hila et s’écria d’une voix forte :
« Hila, moi aussi, je veux entrer ! »
« Je veux choisir un lutin rien qu’à moi ! »
Puis elle reporta son regard sur les docteurs sorciers. Elle n’eut pas besoin de parler. Un seul coup d’œil leur apprit qu’elle voulait être transformée et envoyée là-bas pour courir après les lutins dans la Cité des Choses anciennes, comme l’avaient fait les petites silhouettes osseuses.
Bien sûr, jusque-là, c’étaient les lutins qui avaient couru après les petites silhouettes osseuses. Shelly comptait inverser les rôles.
Les docteurs sorciers restèrent sans voix. Leur dame n’avait-elle pas déjà embarqué tout un service de tasses et de bols à thé pour les garder chez elle ?
Encore aujourd’hui, la Cité des Choses anciennes murmurait au sujet de ces pauvres lutins qui avaient connu un sort cruel et disparu.
Hila lui expliqua : « Tous les lutins là-bas te connaissent déjà. Si tu y vas maintenant, ils s’enfuiront tous, terrorisés, et la cité sera déserte. »
Shelly renonça alors à son idée.
Et puis, c’était déjà assez amusant de dénicher de petits lutins égarés par ici.
Hila se tourna vers les docteurs sorciers.
« Vous allez franchir une nouvelle étape ? »
« Vous avez créé une race extraordinaire, entièrement nouvelle dans ce monde, et acquis une Profession extraordinaire qui vous est propre. »
« Quelle sera votre prochaine étape ? »
Les docteurs sorciers répondirent aussitôt : « Nous n’avons pas encore pris de décision. »
Les six docteurs sorciers échangèrent un regard.
« Pour l’instant, nous comptons achever le Royaume Divin, créer davantage de docteurs sorciers dans le monde des mortels et fonder de nouvelles académies de docteurs sorciers. »
« Quant à un objectif plus ambitieux… »
Après un instant d’hésitation, les docteurs sorciers secouèrent la tête à tour de rôle.
« Il est peut-être encore trop tôt. »
Hila hocha la tête.
« Quoi qu’il en soit, nous rentrons maintenant. Venez avec moi voir Dieu ! »
Hila et Shelly conduisirent les docteurs sorciers dans la vallée fleurie, où s’épanouissaient partout des fleurs en forme de coupes argentées. Au milieu de cette mer de fleurs était amarré le Bateau Montgolfière bariolé.
Shelly venait à peine de tendre la main pour ouvrir la porte à la volée.
Mais avant qu’elle ait pu le faire, le corpulent Esprit de la Mythologie Vellen l’ouvrit le premier. Raide comme un piquet sur le seuil, il salua Shelly et Hila avec le plus grand respect.
La main de Shelly resta suspendue dans les airs et la situation devint gênante.
« Mmm~ »
Shelly fixa Vellen du regard. Il commençait à se demander s’il ne ferait pas mieux de s’agenouiller et de supplier pour sa vie quand elle prit enfin la parole.
« Si tu veux ouvrir la porte, il faut être plus rapide. »
« N’attends pas que j’aie déjà levé la main. »
Terrifié, Vellen hocha la tête à plusieurs reprises et promit de faire mieux la prochaine fois.
Shelly trottina jusqu’à la table, s’assit et lança : « J’ai soif ! »
Une tasse sur pattes accourut aussitôt, avançant avec précaution pour ne pas renverser le thé au lait qu’elle contenait.
Shelly attrapa la tasse et se mit à boire son thé au lait.
Slurp, slurp !
Tandis que Shelly buvait, un cri sembla jaillir des profondeurs de l’âme du lutin tasse.
« Aaaah ! »
On aurait dit qu’un démon terrifiant aspirait la cervelle de ce pauvre lutin tasse.
Lorsqu’elle eut fini, Shelly claqua des lèvres et se lécha le sirop sur la bouche.
« C’est à peine s’il y en a ! »
« J’en veux encore ! »
Le pauvre lutin tasse s’enfuit jusqu’à l’autre bout, où le lutin théière le remplit à ras bord. Une fois pleine, la tasse revint en courant sur ses petites pattes.
Voilà à quoi ressemblait la vie de Shelly désormais. Quand elle avait soif, la tasse venait à elle. Quand elle voulait grignoter, les assiettes et les bols accouraient.
Les tasses, théières et bols étaient bien sûr des lutins des choses anciennes qui, récemment, avaient erré seuls au-delà de la Cité des Choses anciennes avant d’être gentiment recueillis par Shelly, l’Être Divin Suprême.
Shelly s’apprêtait à reprendre ses bruyantes lampées et ses claquements de lèvres.
Non loin de là, le Créateur reposa enfin la bouteille ancienne qu’il faisait tourner entre ses mains.
« Essaie de ne pas faire de bruit quand tu bois. »
Perplexe, Shelly se tourna vers Dieu Yinsai.
Elle réfléchit à la question. Avait-elle fait du bruit, à l’instant ?
Apparemment, elle ne s’en souvenait pas.
« Oh ! »
Le Créateur se tourna ensuite vers les docteurs sorciers.
Les Docteurs Sorciers mythiques inclinèrent toutefois la tête à l’unisson. Il était impensable de croiser le regard du Créateur. Ils n’osaient même pas regarder son ombre.
Dieu Yinsai demanda aux docteurs sorciers : « Pourquoi avez-vous créé les lutins et les nouveaux docteurs sorciers ? Aviez-vous un idéal en tête, un dessein inachevé que vous souhaitiez accomplir ? »
Les docteurs sorciers répondirent au Créateur : « Nos jours au Cottage des Docteurs Sorciers nous manquent. Nos journées auprès de nos élèves trilobites nous manquent. Les voyages où nous étudiions et explorions ensemble les mystères de la vie nous manquent. »
« Nous souhaitons voir les docteurs sorciers revenir dans ce monde et de nouvelles académies voir le jour. »
Yin Shen contempla les six Docteurs Sorciers mythiques, son regard semblant percer le désir le plus profond de leur cœur.
« Est-ce vraiment tout ? »
Après avoir hésité un instant, les docteurs sorciers avouèrent : « Nous souhaitons aussi trouver une réponse. »
Yin Shen garda le silence et attendit qu’ils formulent cette question à voix haute.
Enfin, les docteurs sorciers rassemblèrent leur courage et parlèrent.
« Qu’est-ce qu’une vie de sagesse véritablement parfaite ? »
Même en la formulant, les docteurs sorciers en firent une question.
C’était le doute enfoui dans leur cœur, et la réponse qu’ils brûlaient de connaître.
« Ô Grand Créateur, lorsque Vous nous avez créés, Vous nous avez chargés de trouver un moyen de doter la vie de sagesse. Pourtant, alors que nous suivions la voie de cette mission, nous avons commencé à la remettre en question. »
« Depuis toujours, les docteurs sorciers réparent la vie, cherchant à rendre aux êtres vivants blessés leur forme originelle. Mais nous pouvons faire plus que réparer. Nous pouvons rendre une vie plus parfaite qu’elle ne l’était. »
« Pendant un temps, nous nous sommes perdus dans notre quête d’une vie parfaite. »
« Nous avons avancé l’idée d’une forme de vie parfaite. Nous croyions qu’il existait dans ce monde une forme parfaite, la forme ultime de toute vie, et que toutes les autres formes de vie étaient imparfaites. »
« Nous pensions que si nous trouvions cette forme de vie parfaite, nous pourrions rendre parfaite toute vie dans le monde, guérir chaque maladie et chaque défaut, et percer le mystère ultime de la vie. »
« Nous n’aurions jamais imaginé que cette croyance s’enracinerait chez notre élève Lester et l’égarerait dans sa quête d’un prétendu élixir universel. »
Le chagrin submergea alors les docteurs sorciers, et tout particulièrement le Docteur Sorcier Main Gauche.
Lester avait été son élève le plus proche.
« Par la suite, nous vous avons suivi dans votre grandeur à travers le temps lui-même. »
« Nous avons observé l’évolution de la vie. Nous avons vu les ères se succéder. Nous avons vu chaque être vivant évoluer, chacun poursuivant ses propres limites et son propre but. »
« Certaines de nos convictions ont changé. Nous avons commencé à nous demander si la voie que nous avions suivie autrefois n’était pas la mauvaise. Parmi les innombrables voies d’évolution des espèces mortelles, existe-t-il réellement une vie parfaite ? »
« Ce que nous appelons la perfection pourrait aussi, sous un autre angle, être considéré comme un défaut. »
« Peut-être sommes-nous incapables de voir à quoi ressemblerait une vie parfaite sur une autre voie. Peut-être ignorons-nous même si la vie recèle quoi que ce soit qui puisse s’appeler perfection. »
À cet instant, les docteurs sorciers s’agenouillèrent l’un après l’autre.
Ils levèrent légèrement la tête vers les lueurs que l’Étoile éternelle répandait sur le monde, comme s’ils espéraient apercevoir une fois encore la silhouette de cet être qui se tenait au-dessus du temps et de l’univers.
C’est là qu’avait commencé leur croyance en une vie parfaite.
S’il existait au monde quelque chose qui méritât d’être appelé parfait, c’était sûrement le grand être qui se tenait devant eux.
Avec le temps, toutefois, ils comprirent que certaines choses échappaient à toute quête. Comme l’univers, comme le temps, certains étaient voués à ne jamais voir où elles finissaient.
Les docteurs sorciers parlèrent d’une seule voix.
« Mais, ô Grand Dieu Yinsai ! »
« Pourrions-nous au moins jeter un coup d’œil ? »
« La forme ultime des graines de sagesse. La forme qui se trouve au-delà de la toute dernière limite. »
« À quoi ressemblera-t-elle ? »
« Lorsque la sagesse atteindra son véritable terme, sous quelle forme apparaîtrons-nous dans ce monde ? »
« Nous sommes nés dans ce monde avec la sagesse. Sans relâche, nous allons de l’avant et nous devenons plus forts. Sans relâche, nous poursuivons le pouvoir et la perfection. Dans quel but faisons-nous tout cela ? »
« Nous voulons voir. »
Yin Shen les observa.
« Et si, au bout du chemin, vous découvriez que la réponse n’a aucun sens ? »
Les docteurs sorciers répondirent : « Contempler la réponse est devenu en soi notre raison d’être, qu’elle soit juste ou fausse, ô Dieu Yinsai ! »
« Peu importe la réponse. Nous voulons seulement la voir. »
« C’est comme la fin d’une vie, comme la mort de n’importe quelle personne. »
« La mort elle-même n’a pas de sens. Pourtant, le voyage de la naissance à la mort, les hauts et les bas d’une vie, tout ce qu’une personne a aimé, haï et n’a pas pu abandonner, donne un sens à la mort. »
Se tournant vers Hila et Shelly, Yin Shen dit : « Dès l’apparition de la sagesse, celle-ci s’interroge sur le but de son existence et cherche le sens de la vie. »
« Les mortels comme les Êtres Divins suivent cette voie. »
« Ainsi peuvent-ils briller à jamais d’une lumière éclatante, une lumière qui surpasse toute chose. »
La voix du Créateur s’attarda, chargée d’une sorte de soupir.
« C’est merveilleux, et c’est enviable. »
En contemplant les docteurs sorciers, Hila sentit sa compréhension de leur nature se fissurer.
Ils n’étaient pas de simples créations divines, capables uniquement d’obéir à une mission. Ils n’étaient pas des serviteurs mécaniques, bons à suivre l’Être Divin Suprême. C’étaient des êtres qui exploraient les secrets de la vie depuis l’âge primordial.
Avec un sourire, Hila leur offrit ses vœux les plus sincères.
« Je suis vraiment heureuse pour vous. »
Tout en buvant son thé au lait, Shelly fit la moue à Yin Shen.
« Moi, c’est différent ! Je suis parfaitement heureuse à ne rien faire du tout. »
Yin Shen secoua lentement la tête.
« Mais la forme ultime des graines de sagesse est bien au-delà de ce qu’un demi-dieu peut espérer contempler. »
Les docteurs sorciers le savaient. Le rang de véritable dieu était hors de leur portée.
Les artefacts mythiques ne pouvaient pas non plus poursuivre le pouvoir des Quatre Autorités souveraines. Cela les empêchait d’atteindre les quatre Fruits de Sagesse déjà apparus.
Yin Shen regarda par la fenêtre. Quelque chose semblait émerger dans le Royaume astral, là-haut.
« Au-delà des Quatre Autorités souveraines, une autre voie mène directement à la Source de la Sagesse. »
« Le Pacte racial est une voie qui dépasse les Quatre Autorités souveraines. Le véritable dieu du Pacte racial est un autre chemin vers la véritable divinité. »
« Prêtez serment. Condensez un Fruit de Sagesse à partir du pouvoir d’une race. Puis établissez un Système Divin Mortel et faites mûrir ce fruit. »
D’autres avaient déjà deviné qu’une telle voie existait, qu’au-delà des quatre autorités les plus puissantes, quelque part, un chemin menait à la Source.
Il y a bien longtemps, le Pacte racial avait permis à Xiao d’entrevoir le pouvoir qui menait directement à la Source de la Sagesse. Au-delà des Quatre Autorités souveraines, lui seul pouvait toucher à la Couronne de la Sagesse.
La question était de savoir comment transformer un Pacte racial en pouvoir, et comment faire porter de nouveaux fruits à l’arbre divin originel de la sagesse, qui représentait toutes les graines de sagesse.
Personne ne le savait. Personne n’avait jamais essayé.
Se retournant vers eux, Yin Shen demanda : « Souhaitez-vous devenir de véritables dieux par cette voie ? »
À ces mots, l’Île flottante qui dérivait dans le Royaume astral se tourna vers l’autre côté de la terre et rencontra une présence plus lointaine encore.
Un rayon de lumière traversa le voile lumineux au-dessus du Domaine mythique du Royaume des Docteurs Sorciers et se posa sur l’île.
La lune était arrivée.
Le ciel n’avait jamais eu qu’une seule lune, mais lorsqu’elle apparut devant les fenêtres du Mont de Dieu, elle changea.
Sans prévenir, la lune se scinda.
Une devint deux.
La lumière de la Lune de Dieu se déversa sur l’Île flottante, ses rayons argentés ruisselant jusqu’à tout engloutir.
Ailleurs, la conscience des enfants quitta le Royaume astral et retourna au Royaume de l’Oracle.
L’aube venait à peine de se lever sur le Royaume de l’Oracle. La lumière du soleil se glissa par la fenêtre du grenier de la Forteresse médicale et inonda la pièce vide.
Les enfants s’éveillèrent l’un après l’autre, comme s’ils sortaient d’un merveilleux rêve.
Leurs souvenirs semblaient réels, mais le débarras autour d’eux rendait tout irréel.
Tout cela n’avait été qu’un étrange rêve dans le grenier de la Forteresse médicale.
Le garçon chauve prit la parole le premier.
« Je viens de rêver qu’on s’enfuyait dans un monde rempli de fourchettes, de cuillères et de bouteilles vivantes ! »
La petite Matafus se leva d’un bond et se tourna vers le garçon à côté d’elle.
« La cité des lutins ? J’en ai rêvé moi aussi ! »
Le garçon rondouillard n’avait pas encore surmonté sa peur.
« J’ai rêvé qu’une foule de fourchettes, de cuillères et une montre à gousset nous poursuivaient. J’ai failli mourir de peur ! »
Le garçon mince aux cheveux courts dit : « J’ai rêvé que j’attrapais un lutin bague. »
Les enfants échangèrent un regard. S’ils avaient tous fait le même rêve, alors ce n’en était sûrement pas un.
« C’est exact, c’est moi qui vous poursuivais. »
« Petit garnement, tu as même menacé de rayer ma pierre précieuse. »
« C’est moi, la plus jolie ! »
À cet instant, les lutins apparurent l’un après l’autre, brillant à l’intérieur du corps des enfants.
Ils faisaient déjà partie des apprentis docteurs sorciers nouvellement nés, unis à leur corps même.
Certains s’étaient fondus dans leur cœur, d’autres dans leurs ailes, et d’autres encore dans leur peau et leurs organes.
Par quelque prodige, les lutins partageaient désormais le corps des enfants.
La petite Matafus jeta un coup d’œil derrière elle. Ses petites ailes douces s’étaient transformées en une longue paire d’ailes blanches.
Sous les plumes de son dos se trouvait le tatouage d’un livre ouvert, avec un Globe en son centre.
Profondément mystérieux, le tatouage captivait le regard avec une force stupéfiante.
À cet instant, le livre s’illumina en Matafus et lui permit de se voir elle-même.
« Grand-père Ose ? »
Le lutin livre répondit d’une voix quelque peu âgée : « Je ne suis pas ton grand-père. Je ne suis que le livre d’Ose. »
La petite Matafus fut saisie de chagrin. Son arrière-grand-père n’était donc pas revenu à la vie.
« Oh. »
Le lutin livre poursuivit : « Mais ce qu’Ose espérait pour toi, je l’espère aussi. »
« Matafus, peux-tu achever ce qu’Ose a laissé inachevé ? »
La petite Matafus joignit les mains, nerveuse et incertaine.
« Je ferai de mon mieux. »
Des cris retentirent soudain parmi les autres enfants. Eux aussi avaient découvert les changements dans leur corps.
« Ma maladie a disparu ! » Le garçon chauve retira sa capuche. L’étrange éruption squameuse et les plaies qui le couvraient avaient disparu. Une ombre en forme de plume balaya sa peau encore et encore, effaçant jusqu’à la dernière trace de l’éruption.
« La mienne aussi ! » Le garçon rondouillard regarda son ventre gonflé, parcouru de veines, reprendre peu à peu une apparence normale. En lui, le fantôme d’une montre à gousset tournait en rond, comme s’il balayait tous les vers de son estomac.
« Il ne reste même pas une cicatrice ! » Une couche de poudre blanche se répandit sur la peau de la fille aux couettes, guérissant peu à peu chaque blessure qu’elle touchait.
Enfin, la poussière blanche se rassembla dans les airs et forma le visage d’une femme.
« Regarde, tu es belle maintenant. »
La fille aux couettes resta bouche bée.
« C’est toi, le lutin boîte à poudre ! »
Bien que le lutin eût beaucoup rétréci, la fille aux couettes se sentait toujours aussi proche de lui.
Le garçon aux cheveux courts contempla la bague logée dans son cœur. Tout le sang de son corps s’écoulait sans fin à travers sa pierre précieuse, et une touche de couleur revint enfin sur son corps desséché et son visage pâle.
« Un Être Divin nous a vraiment bénis. »
Les enfants demandèrent aux lutins : « Comment êtes-vous entrés dans nos corps ? »
Les lutins expliquèrent : « Au début, il n’y a pas d’autre moyen. Nous avons remplacé les parties abîmées de vos corps, ce qui a guéri vos maladies. »
« Mais vous n’êtes pas vraiment guéris. Vous ne faites qu’emprunter notre pouvoir. Dès que nous partirons, vos maladies reviendront. »
« Alors vous devez étudier et apprendre à utiliser notre pouvoir. »
« Quand vous saurez utiliser notre pouvoir vous-mêmes et guérir définitivement vos maladies, vous serez de véritables docteurs sorciers. »
« Alors nous pourrons sortir, et nous vous aiderons à devenir de meilleurs docteurs sorciers encore ! »
Les apprentis docteurs sorciers nouvellement nés ne comprenaient pas tout, mais un sentiment d’urgence s’empara aussitôt d’eux.
À cet instant, des cris pressants retentirent de l’autre côté de la pièce.
« Où sont-ils ? Comment ont-ils tous disparu ? »
« Pourquoi la pièce est-elle vide ? »
« Vite, retrouvez-les ! »
« Vous autres, dépêchez-vous de les retrouver ! »
Lorsque les enfants réapparurent, tout le monde resta bouche bée : les médecins de la Forteresse médicale qui les cherchaient, ainsi que toutes leurs familles, sans exception.
Toutes les maladies incurables avaient disparu.
L’enfant né difforme avait maintenant des ailes semblables à celles d’un Messager du Ciel. Ceux qu’on avait condamnés à mourir étaient en meilleure santé que les gens ordinaires.
« Comment est-ce possible ? »
« Que se passe-t-il ? »
« Comment ont-ils fait ? »
Les médecins n’arrivaient pas à y croire. Même un simple Messager du Ciel n’aurait pas pu accomplir pareil exploit.
Les enfants montrèrent à leurs familles les pouvoirs d’un docteur sorcier et leur racontèrent leur voyage au royaume d’un Être Divin.
Là-bas, ils avaient conclu des contrats avec d’étranges êtres vivants et gagné la reconnaissance d’un Être Divin.
« Nous sommes des êtres extraordinaires ! »
« C’est ça, nous sommes des docteurs sorciers ! »
« Un Être Divin nous a bénis ! »
L’apparition des docteurs sorciers provoqua un tollé.
La nouvelle parvint aussitôt à la Montagne sacrée de la Lumière. Un Être Divin inconnu était devenu une légende. Une Profession extraordinaire entièrement nouvelle venait de naître.
Rien n’aurait pu être plus stupéfiant ni attirer davantage l’attention.
Pourtant, personne n’osa remettre en question les Êtres Divins ni convoiter le pouvoir de ces nouveaux détenteurs d’une Profession extraordinaire.
Aucune race ne comprenait mieux que le peuple ailé le prix à payer quand on ne craignait pas les Êtres Divins.
Surtout que les lutins eux-mêmes avaient révélé que les dieux des docteurs sorciers étaient au nombre de six.
La Montagne sacrée de la Lumière
Tout en haut de la montagne se tenaient deux rois des Messagers du Ciel aux huit ailes. Ils observaient un Messager du Ciel aux quatre ailes agenouillé devant eux, et l’un d’eux posa une question.
« Des Docteurs Sorciers mythiques ? »
Même Duma n’avait jamais entendu parler d’eux, et ils ne semblaient pas non plus être des dieux de l’Île de la Bête Ruhe.
« Six êtres mythiques. Six… »
Pourtant, ce nombre fit aussitôt remonter quelque chose dans l’esprit de Duma.
Elle se souvint soudain du rapport de Lomier à son retour. Un domaine étrange était apparu au-dessus de la mer, spectacle visible depuis la Chaîne de montagnes de la Nuit Étoilée.
Lomier avait failli mourir sous le pouvoir de l’Enfant de l’Étoile de la Mort. Puis six ombres mythiques étaient apparues ensemble et l’avaient sauvé, avant de le pousser à toute vitesse vers la côte en lui interdisant de regarder derrière lui.
Ensuite, l’étoile de la mort s’était élevée au-delà des Cieux, et des vagues de météorites s’étaient abattues sur l’Île de la Bête Ruhe.
Lomier s’était tenu devant Duma pour lui raconter tout cela.
« Dame Duma ! »
« Oui. Ray m’a dit qu’il s’agissait des Docteurs Sorciers mythiques, des êtres au service de l’Être Divin Suprême. »
« Ray a dit qu’ils avaient aussi un élève, l’Homme créé par Dieu, Stuen, la plus ancienne mythologie du monde des mortels. »
« C’est sa naissance qui a permis à toutes les mythologies et à tous les apôtres venus après lui d’acquérir le pouvoir de se transformer en Forme de Dieu en l’imitant et en empruntant son pouvoir. »
Duma, reine des Messagers du Ciel, réfléchit à sa réponse.
« Alors les esprits démoniaques les connaissent. »
Les esprits démoniaques savaient peut-être effectivement quelque chose. Mais celui qui possédait un tel savoir n’était pas un esprit démoniaque ordinaire.
Or, l’un de ces esprits démoniaques traversait justement la Montagne sacrée de la Lumière.
Une ancienne marionnette métallique en forme de femme conduisait une boutique mobile. Elle s’était arrêtée sur la montagne sacrée des Messagers du Ciel pour vendre sa marchandise. Elle espérait gagner des pièces d’or magiques et des matériaux extraordinaires, retourner à la Cité des Outils magiques et améliorer sa boutique.
Les esprits démoniaques marionnettes métalliques anciennes n’avaient rien à voir avec les marionnettes esprits démoniaques ordinaires. Chacun avait été directement transformé à partir d’un membre du Peuple de l’Abysse à l’âge primordial, bien que chaque mort et chaque renaissance engendrent une vie entièrement nouvelle.
Chaque fois qu’ils s’éveillaient, cependant, ils se rendaient au temple de Yinsai, au cœur de la Pyramide des Esprits Démons. Ils y recevaient de nouveau leur héritage et étaient reçus par Elena, le Dieu des Esprits démoniaques.
Quelques images persistantes de leurs anciens souvenirs leur revenaient alors, dévoilant une partie des secrets de l’âge primordial.
L’esprit démoniaque marionnette métallique ancienne réfléchit un moment à la question de Duma. Enfin, elle se rappela un récit consacré aux docteurs sorciers.
« Les docteurs sorciers ! »
« Vous parlez de ces êtres anciens de l’âge primordial ? »
Duma lui demanda : « Vous avez entendu parler d’eux ? »
La propriétaire de la boutique mobile répondit : « Je ne les ai jamais rencontrés. J’ai seulement lu des choses à leur sujet. »
« C’était dans un document historique sur Anhofus, de la famille Samo, je crois. »
« Il y a six docteurs sorciers. La légende raconte qu’ils sont venus dans le monde des mortels pour accomplir une mission confiée par le Créateur. Si ce que vous me dites est vrai, c’est seulement la deuxième fois qu’ils mettent réellement les pieds dans le monde des mortels. »
« Il s’est passé beaucoup de choses la dernière fois qu’ils sont venus. »
« J’ai entendu dire que leurs robes divines portent des représentations du divin et qu’ils sont à l’origine de toutes les mythologies mortelles. »
« Anhofus a acquis son savoir en les voyant. C’est ainsi qu’il a créé le dieu artificiel. »
« Ce sont aussi eux qui ont élevé Stuen, la plus ancienne et la plus puissante de toutes les mythologies. »
« La dernière fois qu’ils sont entrés dans le monde des mortels, ils ont apporté avec eux le pouvoir de la mythologie. D’une certaine manière, tous les pouvoirs et tous les conflits survenus depuis sont reliés à eux par mille fils entremêlés. »
La propriétaire de la boutique mobile en raconta bien davantage à Duma et à Lomier. L’histoire ancienne et les origines des docteurs sorciers les laissèrent sans voix.
Jamais Lomier n’avait entendu le récit d’Anhofus et du dieu artificiel.
« Un dieu artificiel ? »
La reine des Messagers du Ciel médita sur ce qu’elle venait d’apprendre.
« Des robes divines gravées des secrets de la mythologie. À l’origine de toutes les mythologies du monde des mortels ? »
Par l’intermédiaire des esprits démoniaques, la nouvelle se répandit bientôt jusqu’à l’Île de la Bête Ruhe.
Le retour des docteurs sorciers dans le monde des mortels sous la forme d’une Profession extraordinaire fut rapidement annoncé aux dieux du monde des mortels.
Le Royaume de Sang des profondeurs marines
Sous l’Arbre généalogique des dieux créateurs se tenait la Déesse Écarlate, Vivien. Elle songea à son ami et compatriote Lester, qui, comme elle, venait de Cross City.
« Les docteurs sorciers sont de nouveau entrés dans le monde des mortels ? »
« Qu’est-ce que cela peut bien signifier ? »
La Déesse Écarlate, Vivien, ignorait ce qui avait ramené les docteurs sorciers cette fois-ci. Leur apparition lui rappela Lester et Stuen, Cross City et les voisins qui avaient bordé ses rues.
Des scènes d’un passé depuis longtemps disparu se succédèrent dans son esprit, jusqu’à s’achever sur l’image d’une ombre mythique filant vers la voûte céleste.
L’ombre du jeune homme qui avait tout perdu dans sa quête de médecine se détacha de l’Homme créé par Dieu et lui parla.
« Je suis désolé. »
Elle comprit que ses excuses ne s’adressaient pas qu’à elle. Il demandait pardon à tous les habitants de Cross City.
Mais à présent, il ne restait de Cross City qu’elle et Anli.
Le Jardin du Miracle Céleste
Iva tira une lettre de l’Arbre Arc-en-ciel. Après l’avoir lue, il leva les yeux vers le ciel.
Nul ne comprenait mieux que lui ce que signifiait le retour des docteurs sorciers dans le monde des mortels. Ils n’étaient plus des outils accablés par une mission. Ils étaient devenus des mythologies du monde des mortels.
« Alors, eux aussi ont trouvé leur propre raison d’être ? »