<Épisode 110>
Les mauvaises herbes avaient envahi les parterres, comme si personne ne s’en était occupé depuis longtemps, et des fissures lézardaient plusieurs pans du mur.
« Tu m’as dit qu’on venait récupérer un objet. C’est vraiment ici… ? »
Je regardai les alentours avec inquiétude en posant la question.
Je ne m’attendais pas forcément à trouver une boutique comme au Marché des Chasseurs, mais j’avais au moins imaginé un vrai magasin.
« Ça ressemble à la maison où tu vivais avant, nya. »
Hanyang marmonna d’un ton nostalgique, comme s’il se remémorait le bon vieux temps.
Cela dit, les murs de notre ancienne maison n’étaient pas fissurés.
« C’est bien ici. Attends un instant. »
Comme si nos réactions ne l’affectaient pas, Hyunwoo s’approcha du vieux portail dont la peinture s’était presque entièrement écaillée.
À peine eut-il sonné que le portail rouillé s’ouvrit tout seul dans un grincement sourd.
« L’atelier se trouve au sous-sol. Prends ma main, s’il te plaît. »
De peur de rater une marche, je m’agrippai fermement à la main solide de Hyunwoo et nous descendîmes prudemment l’escalier de béton escarpé.
Après avoir marché un bon moment et ouvert une porte en fer, nous découvrîmes un tout autre monde.
« Waouh… »
On aurait dit le laboratoire d’un scientifique dans un film.
Des câbles impossibles à identifier s’entremêlaient au plafond comme des serpents, des étincelles jaillissaient de toutes parts et les machines émettaient un bourdonnement incessant.
« Entrez, je vous en prie. »
Nous nous frayâmes prudemment un chemin dans le dédale des machines et nous enfonçâmes dans l’atelier.
Tout au fond, un homme était courbé sur un établi, éclairé uniquement par la lueur de son écran.
Toc, toc.
Hyunwoo tapota légèrement l’établi, et l’homme finit par relever la tête.
Son regard vague se posa sur nous.
Des cheveux en bataille qui n’avaient pas dû être lavés depuis des jours.
Une longue frange qui lui tombait devant les yeux.
Derrière, d’épais verres reflétaient la lumière de l’écran.
« Je te présente le chasseur Pyeon Gyutae. C’est le meilleur chasseur de production de Corée après toi, Haneul. C’est aussi lui qui a fabriqué mon épée. »
Après la présentation de Hyunwoo, l’homme s’avança lentement vers nous.
Puis il me regarda et marmonna :
« Oh. Chasseuse Jung Haneul. »
« Vous savez qui je suis ? »
« Si un chasseur de production ne sait pas qui vous êtes, autant qu’il prenne sa retraite… Enfin, asseyez-vous où vous voulez. »
Il répondit avec lenteur.
Était-ce sa façon de dire qu’il était ravi de me rencontrer ?
Ou pas ?
Je penchai la tête, perplexe, et Hyunwoo esquissa un sourire.
« Il a une personnalité un peu particulière, pas vrai ? Moi aussi, j’ai été surpris au début, mais je m’y suis vite habitué. Il n’a pas de mauvaises intentions. »
Après m’avoir soufflé ces mots, Hyunwoo se tourna vers Pyeon Gyutae.
« L’objet que je vous ai commandé est prêt ? »
« Ah, ça. Bien sûr. C’est terminé. »
Il bâilla à s’en décrocher la mâchoire, comme s’il était épuisé, puis sortit avec précaution quelque chose enveloppé dans du velours noir d’un coffre-fort.
« Ça m’a demandé beaucoup de travail. Tu avais vraiment une tonne d’exigences… »
Malgré son ton grincheux, ses yeux brillaient étrangement.
Les commissures de ses lèvres étaient elles aussi légèrement relevées.
Il avait clairement l’air satisfait du résultat.
« Elle s’appelle Silvair. Sa particularité, c’est qu’elle tire dans un silence absolu. »
Hyunwoo retira lentement le tissu. Une arme de poing en argent, éblouissante, apparut dessous.
« Waouh… »
Un hoquet d’admiration m’échappa.
Son corps, aux lignes lisses et élégantes, était doté d’une poignée gainée de cuir noir.
On aurait davantage dit une œuvre d’art qu’une arme.
« Pas mal. »
Hyunwoo fit tourner nonchalamment l’arme, plutôt lourde, pour en vérifier l’équilibre et le poids.
Puis il en pointa le canon vers le sol et me tendit la poignée.
« Tu veux la tenir ? »
« … Moi ? »
Hyunwoo hocha la tête avec un doux sourire.
« Tu as perdu ton arme précieuse en me sauvant. Je t’ai préparé ça en cadeau, Haneul. »
Il déposa la poignée dans ma main et poursuivit ses explications.
« Comme son nom l’indique, sa principale qualité, c’est qu’elle ne fait presque aucun bruit quand elle tire. Elle est plus utile pour atteindre des cibles à longue distance qu’en combat rapproché. J’ai aussi demandé à ce que le recul soit réduit autant que possible, donc elle devrait être agréable à utiliser. »
Je sentis le poids de l’arme se poser dans ma main.
Comme on pouvait s’y attendre d’une arme à feu puissante, elle était plus lourde que le pistolet de défense que j’avais utilisé auparavant.
Pourtant, la poignée épousait si bien ma main qu’elle me semblait étonnamment facile à manier.
Il s’en souvenait.
Dans le donjon de rang S, le Tombeau souterrain du Millénaire, où était apparu le Basilic, j’avais détruit mon pistolet en essayant de sauver Hyunwoo après qu’il eut été victime d’une Manipulation mentale.
Dans le donjon, je n’avais pas eu le loisir de m’inquiéter pour une arme cassée.
Ensuite, les événements s’étaient enchaînés à un tel rythme que j’avais complètement oublié.
Je fis lentement glisser mes doigts sur la poignée.
« Je ne m’attendais pas du tout à recevoir un cadeau pareil. Merci. Je l’adore. »
« Je suis content qu’elle te plaise. »
Je tournai la tête vers le chasseur Pyeon Gyutae, qui s’était déjà recroquevillé devant son écran, comme aspiré par celui-ci.
« Merci beaucoup à vous aussi, chasseur Pyeon Gyutae ! Pour avoir fabriqué une arme aussi incroyable. »
« Euh… oui, enfin. C’est normal qu’un artisan réponde aux exigences de son client. »
Il refusa toujours de croiser mon regard et se contenta d’acquiescer.
Je laissai échapper un petit rire et sortis de mon inventaire un sac en papier encore chaud.
« Ce n’est pas grand-chose, mais c’est un cadeau de ma part. Régalez-vous pendant que vous travaillez. »
« Qu’est-ce que c’est ? »
Ce n’est qu’alors qu’il se retourna pour regarder dans le sac.
En apercevant les pâtisseries en forme de poisson, dorées à souhait, ses yeux s’agrandirent derrière ses lunettes.
« Oh… C’est un objet fabriqué par une Chasseuse de rang SS ? C’est la première fois que j’en vois un en vrai. »
« Ce sont des bungeoppang à la crème pâtissière et des bungeoppang épicés. Je les ai faits moi-même à la boutique. »
Il s’approcha lentement, ajusta ses lunettes et examina les pâtisseries sous toutes les coutures, comme s’il venait de découvrir un minéral rare.
« Comment le mana est-il agencé pour produire de tels effets à partir d’une simple pâte à la farine ? Fascinant. Il faut que j’étudie ça tout de suite. »
Serrant contre lui le sac de bungeoppang comme un coffre au trésor, il disparut au fond de l’atelier sans même nous dire au revoir.
« …… »
Nous fixâmes la porte fermée d’un air absent, puis Hyunwoo et moi haussâmes les épaules en même temps.
« Il est vraiment à part. »
« Il a échangé son sens des relations sociales contre du talent, à raison d’un pour un. On y va ? »
Nous quittâmes le vieil atelier et retournâmes à la voiture.
« J’ai réservé dans un bon restaurant du coin. On y va ? »
« Oh, oui ! J’avais justement faim. »
Au lieu de rentrer directement, nous décidâmes de dîner dans le quartier.
Hyunwoo avait réservé dans un restaurant occidental avec des salles privées.
« Comme tu es devenue une personnalité publique, Haneul, je me suis dit qu’une salle privée serait plus agréable pour toi. »
Il n’avait pas tort.
Depuis mon éveil de nouveau au rang SS et mes apparitions répétées dans les médias, rares devaient être les Coréens qui ne reconnaissaient pas mon visage.
La dernière fois que j’avais dîné avec Shinhye, j’avais été tellement gênée par toute l’attention qu’on nous avait accordée.
C’est pour ça que les chasseurs préfèrent entrer dans les donjons ?
Vu sous cet angle, les donjons ne semblaient finalement pas si terribles.
Tout en me laissant aller à ces pensées dangereuses, j’enroulai des pâtes autour de ma fourchette et en pris une bouchée.
Heureusement, tous les plats que nous avions commandés étaient parfaitement à mon goût.
Bzzz !
À cet instant, le téléphone posé sur la table vibra.
Je regardai l’écran : Ari m’avait envoyé un message.
[Grande sœur~ J’ai enfin trouvé ce que j’ai envie de manger ! +_+]
Un sourire me vint naturellement aux lèvres.
En face de moi, Hyunwoo reposa sa tasse de café et me demanda :
« C’est qui ? Tu as tout de suite pris un grand sourire. »
« Oh, c’est Ari. Je lui avais dit il y a quelque temps de me prévenir si elle avait envie de quelque chose ou d’un plat en particulier. Je crois qu’elle a enfin trouvé. »
« Elle a envie de manger quoi ? »
Hyunwoo me le demanda avec un réel intérêt.
Tout en tapant ma réponse, je passai mentalement en revue les plats auxquels elle pouvait penser.
« Qui sait ? Peut-être une soupe mala, vu que c’est à la mode en ce moment. Ou alors le nouveau tteokbokki rosé ? C’est l’âge où les jeunes raffolent de ce genre de trucs. »
Ari avait toujours aimé les plats épicés et relevés.
J’étais certaine que ce serait quelque chose dans ce goût-là.
Partant de cette idée, j’ouvris tranquillement sa réponse.
Et là…
« … Hein ? »
J’écarquillai les yeux.
[Le restaurant de gukbap que ta tante est censée tenir ! J’ai entendu dire qu’il est presque impossible d’y réserver. Tu pourrais m’y emmener ?]
Un restaurant de gukbap ?
Et ma tante était censée le tenir ?
« Je… je n’ai pas de tante… ? »