Chapitre 168
Je tapotai doucement l’épaule de Selene, qui peinait à arrêter de pleurer. Elle finit par reprendre le contrôle de ses émotions et, après une hésitation, me demanda :
« Puis-je… rester aux côtés de Lord Endymion ? »
« Bien sûr. Si Selene le veut, ça me suffit. »
Quand je lui répondis d’une voix pleine d’assurance, sans la moindre hésitation, l’ombre qui assombrissait son visage se dissipa peu à peu.
« …Merci de me dire ça. »
En la voyant me répondre avec un faible sourire, je compris à nouveau que cet endroit était bien réel.
Ce n’était pas une héroïne de fiction qui connaissait une fin heureuse et menait une vie paisible, mais une personne ordinaire, comme on en croise partout, qui s’inquiétait, hésitait et avançait péniblement, un pas après l’autre, pour régler les problèmes qui se présentaient à elle.
Alors que je me perdais dans ces réflexions personnelles…
« Si ça marche… »
Elle avait retrouvé son calme sans que je m’en rende compte et reprit la parole d’un ton bien plus serein.
« Cette fois, je dirai sans faute à Lord Endymion ce que je ressens vraiment. »
« …O-oui. Je te soutiendrai. »
J’eus presque envie de la secouer en lui disant de ne pas prononcer des paroles qui ressemblaient à des présages funestes, mais je me retins de justesse et l’encourageai.
« Enfin… il ne se passera rien. C’est la réalité, après tout. »
Après m’être ainsi rassurée intérieurement, je mis fin à ma conversation avec Selene et fis signe à Fenrir.
[C’est terminé ?]
Je hochai vivement la tête pour lui répondre. Fenrir comprit aussitôt et dissipa la magie.
« Selene, je commence vraiment, d’accord ? »
« Oui ! »
Elle essuya son visage couvert de larmes avec sa manche et répondit avec détermination. Avant de commencer pour de bon à absorber son Pouvoir divin, je pris un instant pour réfléchir.
« Comme je ne sais pas si ça va marcher, est-ce que je devrais lui dire de ne pas trop se mettre la pression ? »
Quand je lui avais proposé cette méthode, Selene s’était montrée plus sceptique. Même en cas d’échec, elle ne semblait donc pas devoir être déçue. Mais à présent, elle débordait d’espoir et d’impatience, et je craignais qu’elle ne le soit si ça ne marchait pas.
« Mais lui couper l’herbe sous le pied alors qu’elle vient tout juste de reprendre du poil de la bête, ce serait un peu… »
Alors que je me débattais avec mes états d’âme, je sentis soudain une main tirer sur mes vêtements. Je tournai la tête et aperçus Yves, les sourcils froncés et les lèvres fermement pincées.
« Lord Yves, qu’y a-t-il ? »
« … »
Il semblait vouloir me dire quelque chose, mais ses lèvres, serrées en une fine ligne, ne s’ouvraient pas facilement.
Pourtant, à force de passer du temps ensemble, j’arrivais à peu près à deviner ce qu’il pensait.
« Tu t’inquiètes pour moi, pas vrai ? »
« … »
À voir les rides entre ses sourcils se creuser, j’avais visé juste.
« Ça va. Je ne fais qu’absorber du Pouvoir divin. »
« … »
J’avais pris un ton volontairement léger pour le rassurer, mais ses Yeux argentés, baissés vers moi, s’aiguisèrent aussitôt.
Je devinai rapidement pourquoi.
C’était à cause de la fois où j’avais perdu connaissance pendant une semaine en absorbant le Pouvoir divin de Huluppu.
« Mais ce n’était pas ma faute, si ? »
Bien sûr, je ne pouvais pas lui dire, à lui qui s’inquiétait pour moi, que je n’avais pas su que j’allais m’effondrer ainsi, ou que des choses imprévisibles arrivaient dans la vie et qu’il ne fallait pas trop s’en faire. Je me contentai donc d’aligner les excuses pour le rassurer.
« La dernière fois, j’ai bien perdu connaissance, mais je me suis réveillée sans problème et sans séquelles particulières. »
« Quoi qu’il arrive… je resterai à tes côtés et t’attendrai. »
En voyant Yves faire cette promesse d’un air solennel, tout en agrippant fermement mes vêtements, je fus soudain prise d’angoisse.
Après Selene, lui aussi se mettait à lancer d’étranges présages funestes.
« Il ne va rien arriver… n’est-ce pas ? »
Je chassai délibérément mon inquiétude et lui répondis d’un ton calme.
« C’est pareil pour moi. Quoi qu’il m’arrive, je sais que Lord Yves me protégera à coup sûr. »
Après lui avoir adressé un grand sourire, je posai ma main sur celle de Selene.
« Bon, je commence. »
Je me concentrai, et le Pouvoir divin de Selene se mit bientôt à affluer en moi. Je l’avais déjà fait plusieurs fois ; ce n’était donc pas particulièrement difficile.
Son Pouvoir divin se déversait comme d’une vanne brisée, sans que cela me pèse pour autant.
Comme Kephri me l’avait expliqué, il devait sans doute s’écouler directement par la Marque du dieu.
Une chose surprenante, c’était que le Pouvoir divin de Selene se reconstituait à mesure que j’en absorbais.
« J’avais des doutes, mais je ne m’y attendais pas. »
À vrai dire, je ne pensais pas que la méthode enseignée par Kephri suffirait à mettre fin aux régressions d’un seul coup. Nanna était le dieu qui régissait le temps, après tout.
Tant que nous étions à la surface, il nous était impossible d’échapper à sa surveillance.
Il suffisait de voir que Huluppu nous avait délibérément convoqués dans l’espace de sa conscience pour s’en rendre compte.
C’était pourquoi j’avais considéré que Nanna devait naturellement être au courant de la conversation que j’avais eue avec Kephri dans les monts Zagros.
Comme je doutais qu’il encaisse tranquillement le coup alors qu’il connaissait notre plan, je m’étais préparée à l’éventualité d’un long combat.
Pourtant, contrairement à ce que je craignais, Nanna déversait à présent sans cesse son Pouvoir divin dans Selene.
Comme s’il n’avait pas percé nos intentions à jour.
« Peut-être que le domaine de Lord Kephri est un endroit que même les dieux ne peuvent pas toucher à la légère. »
Après tout, même la Capacité unique de Huluppu n’avait pas fonctionné. Alors que j’analysais la situation dans ma tête, Selene chancela soudain.
Je ne l’avais pas remarqué, perdue dans mes pensées, mais en la regardant de plus près, je vis que son teint avait pâli.
« Son corps ne supporte pas tout ce Pouvoir divin qui se déverse en elle ? »
Pensant que son corps était surchargé, je m’apprêtai à interrompre l’absorption un instant. C’est alors qu’une voix familière résonna dans mon esprit.
[Tu ne dois pas t’arrêter.]
C’était Kephri.
Surprise par cette apparition inattendue, je voulus lui demander ce qui se passait, mais il prit les devants.
[Je peux lire tes pensées, alors ne parle pas.]
« Pourquoi ? »
[Parce que Nanna entendrait.]
« Ce serait grave s’il entendait ? »
[Ce type ne connaît toujours pas ton plan. La preuve, c’est qu’il déverse son Pouvoir divin dans cette enfant en ce moment même.]
Apparemment, les hypothèses que j’avais élaborées jusque-là étaient plus ou moins justes.
« Mais surtout, où est Lord Kephri en ce moment ? »
[Chez moi.]
« Quoi ? »
[En touchant la Marque du dieu gravée sur toi, j’y ai aussi imprégné mon pouvoir magique.]
Après m’avoir brièvement expliqué comment il pouvait me parler à distance, il répondit ensuite à mes autres interrogations.
Même les dieux absolus avaient leurs limites quand il s’agissait de surveiller la surface.
Même si Nanna était lié à Selene, il ne pouvait pas voir avec précision les échanges qui avaient lieu entre les consciences des êtres vivants, ni ceux qui passaient par le pouvoir magique.
Et comme il ignorait la méthode proposée par Kephri, il jugeait la situation actuelle sans importance et n’avait pas rompu le lien avec Selene.
« Mais y a-t-il une raison de devoir absolument le cacher ? »
[Parce que j’ai l’impression que Nanna garde un atout dans sa manche.]
Kephri avait déduit dans les grandes lignes la Capacité unique de Selene en combinant les informations que la déesse Astarté lui avait transmises et mes souvenirs, mais il disait que cela ne pouvait pas être tout.
« Ce n’est qu’une supposition de Lord Kephri, non ? »
[Oui. Je n’en suis pas encore certain. C’est simplement que certaines conditions liées à la Capacité unique de cette enfant me concernent aussi, alors je me suis dit qu’il avait peut-être prévu quelque chose au cas où tout tournerait mal.]
« Tu as aussi deviné quel pourrait être cet atout ? »
[J’en vois quelques-uns.]
Pas un, mais plusieurs.
La minutie de Nanna me donnait la chair de poule.
[Le plus probable, c’est sans doute une réinitialisation complète.]
Un point d’interrogation apparut dans mon esprit. Je n’arrivais pas à comprendre ce qu’il entendait par là.
« Ce n’est pas comme réinitialiser les données d’un jeu… »
Je n’avais pas spécialement l’intention de le dire à Kephri, mais cette pensée m’avait échappé et avait dû lui parvenir, car il me répondit d’un ton indifférent.
[Ce serait assez similaire.]
La suite de ses explications fut pourtant bouleversante. Car ce n’était vraiment pas différent de réinitialiser un jeu.
Il s’agissait de remonter le temps jusqu’avant l’émission de l’oracle.
Comme cela se passerait avant l’apparition de la Marque du dieu de Selene, elle oublierait aussi tous ses souvenirs, jusqu’à présent, expliqua-t-il.
« C’est possible ? »
[Cela pèserait lourdement sur Nanna, mais ce n’est pas difficile.]
« Mais tu as dit que sa capacité à remonter le temps ne s’appliquait qu’à la surface. Des dieux ont déjà remarqué les agissements suspects de Lord Nanna. Alors, même s’il remonte le temps, ça ne servirait à rien, non ? »
On m’avait dit que les Cieux et les Enfers n’étaient pas soumis au temps, et que l’influence de Nanna ne les atteignait donc pas.
Par conséquent, même si les êtres vivants de la surface qui connaissaient les atrocités de Nanna disparaissaient, les dieux ne perdraient pas leurs souvenirs. Alors, comment pourrait-il recommencer une telle expérience ?