Chapitre 167
Son ton était calme, mais des larmes commencèrent peu à peu à perler dans les yeux bleu ciel de Selene.
« C’est pour ça que je l’évite. »
Au lieu de soupirer en la voyant, je m’adressai à Fenrir.
« Lord Fenrir, pourriez-vous lancer un sort pour étouffer les sons, juste un instant ? »
Vu les capacités qu’il avait montrées jusqu’ici, je jugeai qu’il pourrait facilement déployer une magie semblable à celle des objets magiques que possédait Endymion, et lui en fis la demande.
Fenrir, qui était étalé de tout son long sur le large lit moelleux, plissa fortement l’arête du nez et me répondit.
[Quoi ? Pourquoi ?]
« Il faut que j’aie une… non. Une conversation à cœur ouvert avec Selene. »
Je jetai un regard en coin à Selene, dont les yeux débordaient de larmes et qui semblait sur le point d’éclater en sanglots. Même Fenrir, malgré sa réticence manifeste, ne put se résoudre à refuser.
[Tss. Fais vite et termine.]
Il claqua légèrement la langue et accepta, d’un ton un peu moins sec. Bientôt, un petit cercle magique apparut à ses pieds, puis disparut.
Sentant que l’air avait subtilement changé, je pris la parole avec précaution.
« C’est un peu inattendu. Je pensais que tu gardais tes distances parce que tu t’étais sentie trahie par Lord Endymion, qui t’avait caché la vérité. »
J’ajoutai que j’avais supposé que sa simple présence lui était devenue si pénible qu’elle préférait l’éviter jusqu’à ce que sa colère retombe. Selene, qui fronçait les sourcils pour retenir ses larmes, me répondit avec un sourire empreint d’autodérision.
« Bien sûr que non. La traîtresse, c’est moi. »
« Quoi ? »
« J’ai donné mon corps et mon cœur à quelqu’un d’autre, en délaissant Lord Endymion. »
« Ah… »
La voix d’Endymion me revint soudain en mémoire.
Il m’avait dit que si elle apprenait qu’il avait retrouvé ses souvenirs, elle en éprouverait des remords et en souffrirait.
En même temps, je comprenais pourquoi, malgré ses souvenirs retrouvés, il ne lui avait pas révélé la vérité tout de suite.
« Elle est vraiment trop bonne pour son propre bien. »
Si elle avait été ne serait-ce qu’un peu égoïste ou rusée, elle aurait justifié ses actes en se disant que « la situation était inévitable » ou que « l’autre partie avait aussi sa part de responsabilité », ou bien elle aurait rejeté la faute sur quelqu’un d’autre.
Pourtant, elle semblait considérer que même ce que Nanna l’avait forcée à faire relevait entièrement de sa responsabilité, et s’accablait de culpabilité.
Son attitude, si droite qu’elle en devenait bêtement frustrante, me retournait les entrailles. Je répliquai néanmoins aussi calmement que possible.
« Mais c’est parce que tu ne pouvais pas désobéir aux ordres de Lord Nanna. »
« Quelle que soit ma volonté, rien ne changera au fait que j’ai choisi quelqu’un d’autre en délaissant Lord Endymion. »
Pendant un instant, je ne sus quoi répondre.
J’avais dit à Endymion que détourner le regard ne ferait pas disparaître ses blessures, et qu’il devait affronter son passé comme il se devait et régler les choses avec Selene. Mais en la voyant se reprocher jusqu’aux choses dont elle n’était pas responsable, je ne parvins pas à lui servir le même discours.
« Si seulement on pouvait mélanger les tempéraments de Selene et d’Endymion à parts égales, ce serait parfait. »
L’une avait trop de conscience pour son propre bien, et l’autre en manquait cruellement. Voilà le problème.
« Enfin, c’est peut-être pour ça qu’ils sont faits l’un pour l’autre… »
Cette pensée futile, si malvenue dans la situation, me traversa l’esprit. Je faillis laisser échapper un rire sans joie, mais la chassai d’un soupir avant de reprendre à voix basse.
« En fait, je trouve que c’est une bonne chose. »
« … »
Peut-être parce qu’elle ne s’y attendait pas, ses yeux encore brillants de larmes s’écarquillèrent.
« En retrouvant les souvenirs de cette époque, Lord Endymion a lui aussi eu l’occasion de régler les problèmes qu’il avait enfouis dans le passé. »
À vrai dire, j’étais sur le point de lui rappeler qu’Endymion avait lui aussi beaucoup fait de tort à Selene, mais je m’en abstins délibérément.
Relever ses défauts à Selene, qui portait déjà tous les problèmes sur ses épaules, n’aurait fait que produire l’effet inverse.
De plus, un sujet plus important m’attendait. Je mis donc de côté tout ce qui risquait de brouiller mon propos et repris avec précaution.
« Ce n’est que mon avis personnel, mais… »
Les paroles que j’allais prononcer n’avaient rien de réconfortant. Je laissai donc ma phrase en suspens un instant et observai son visage.
« Elle va forcément se fâcher. »
Elle m’en voudrait peut-être, ou bien mes paroles ne feraient que raviver ses blessures.
Malgré tout, je repris la conversation interrompue.
« Je pense que le passé, une fois révolu, ne peut plus avoir d’influence sur le présent. »
« Ne parle pas à la légère alors que tu n’y connais rien ! »
Comme prévu, Selene réagit violemment.
Son visage était rougi par la colère.
« Tu ne sais pas… à quel point je souffre. C’est pour ça que tu peux parler aussi facilement. »
« Tu as raison. Comme je ne suis pas toi, je ne pourrai jamais comprendre pleinement ta douleur. »
En revanche, je lui donnai raison sans me départir de mon calme, tout en la regardant droit dans les yeux tandis qu’elle haussait la voix.
« Mais réfléchis bien. Où se trouve le passé ? »
« Eh bien, évidemment… »
Elle me fixa en se mordant fermement la lèvre inférieure et tenta de répondre d’un ton incrédule, mais s’interrompit.
Elle avait manifestement beaucoup de choses à dire, mais son esprit était si embrouillé qu’aucune réponse ne lui venait.
Sans attendre qu’elle réponde, je poursuivis.
« Il n’existe plus. Il ne subsiste que dans tes souvenirs. Alors, celle qui s’accroche au passé, c’est toi, Selene. »
« … ! »
Son visage se crispa, comme si elle voulait réfuter mon opinion. Elle remua les lèvres, mais je pris les devants avant qu’elle ait pu trouver quoi que ce soit à répondre.
« Selene, ton passé est comme une pelote de fil emmêlée. Les fils sont tellement noués qu’il est impossible de les démêler. Et, dans cet état, tu ne peux rien en faire non plus : cette pelote ne sert à rien, même si tu la gardes. »
Je n’étais ni conseillère professionnelle ni experte en traumatismes, mais je savais que juger le passé de quelqu’un d’autre inutile, quelle que soit son intention, était extrêmement impoli.
Pourtant, si je cherchais à bousculer Selene, c’était parce que j’espérais qu’elle ne resterait pas prisonnière du passé.
« Selene aussi est une victime, emportée dans une histoire qu’elle n’avait jamais voulue. »
J’espérais qu’elle cesserait de se blâmer.
Aussi fort qu’un être humain puisse lutter, il ne pouvait éviter les accidents qui le frappaient soudain comme des catastrophes naturelles.
« Malgré tout, si les souvenirs que tu as avec Lord Endymion sont si précieux que tu ne peux même pas jeter les morceaux emmêlés, alors coupe-les. Puis, avec les bouts de fil ainsi séparés, tisse quelque chose de nouveau. Tu peux le faire, maintenant, non ? »
J’espérais qu’elle ne renoncerait pas au présent à cause d’un passé qu’elle ne pouvait pas changer.
« Tu ne peux pas effacer le passé, mais tu peux agir sur le présent. »
« … »
Je savais que c’étaient des mots éculés, que n’importe qui pouvait prononcer. Une évidence qui ne toucherait probablement pas la personne concernée.
Pourtant, je voulais les dire à Selene, qui s’accusait stupidement de tous les torts.
Je voulais lui dire qu’elle avait le droit de voir les choses simplement, sans se compliquer la vie.
« C’est… trop tard. »
Après avoir gardé le silence, elle parvint à me répondre d’une voix tremblante.
Avant même que je puisse lui demander ce qui était trop tard, elle poursuivit.
« Parce que je n’ai pas le droit d’être aux côtés de Lord Endymion. »
J’avais envie de répliquer qu’ils n’avaient besoin de rien d’autre que de s’aimer, et de lui demander pourquoi elle s’embarrassait de telles histoires. Mais, pour l’instant, comprendre ce qu’elle pensait était plus important. Je maîtrisai mes émotions et lui demandai calmement :
« Qui décide de ces droits ? »
« … Le monde. Même si c’est comme si rien ne s’était passé, maintenant… Lord Endymion et… Je sais. »
« Est-ce que, par hasard, tu… »
J’essayai de lui demander si elle se croyait souillée, mais ne parvins pas à terminer ma phrase.
En la voyant pleurer, je compris sans même entendre sa réponse.
« Selene… »
Tout à l’heure, j’avais voulu la choquer pour lui faire entrevoir une nouvelle voie. Mais, là, elle avait besoin de réconfort.
« Si seulement je savais trouver les mots. »
Je ne savais tout simplement pas quoi lui dire pour la consoler.
Je retins le soupir qui me montait aux lèvres et, après y avoir réfléchi, la comparai à une feuille de dessin.
« Même… si une tache indélébile apparaît sur une feuille de dessin d’un blanc pur, elle n’en reste pas moins une feuille de dessin. »
En toute honnêteté, je voulais lui dire qu’elle n’avait même pas la moindre tache. Mais, vu son caractère obstiné, elle ne l’aurait jamais reconnu. Je poursuivis donc en cherchant une explication raisonnable.
« Bon, il y aura peut-être des gens qui n’aiment pas les feuilles de dessin tachées, mais d’autres, au contraire, les aimeront telles qu’elles sont. »
« … »
Elle laissait tomber ses larmes une à une et ne semblait pas comprendre où je voulais en venir.
« Je pense que cette personne, c’est Lord Endymion. »
« … »
« Lord Endymion m’a dit qu’il avait commencé à retrouver ses souvenirs à peu près au moment où je suis arrivée au Saint Royaume. »
Comprenant aussitôt que la feuille de dessin dont j’avais parlé la représentait, elle fronça les sourcils, mais ne trouva rien à répliquer.
Elle semblait avoir la gorge nouée et ne pas réussir à ouvrir la bouche. Mais, sans attendre sa réaction, j’en vins au point essentiel.
« Ça veut dire que, même s’il sait tout ce qui s’est passé pendant cette période effacée, Lord Endymion t’aime toujours. »
« … »
« Alors, s’il te plaît, ne te rabaisse pas. Ne décide pas que tu n’en es pas digne et ne renonce pas au bonheur avant même d’avoir essayé. »
Les larmes qui perlaient au bord de ses yeux finirent par rouler sans cesse sur ses joues.
« Bien sûr, je ne te force pas. C’est à toi de choisir, Selene. J’espère seulement que tu ne le regretteras pas. »