Chapitre 40
« Espèce de vieux fossile ! » rugit le président Park Yeongil, exaspéré, en raccrochant brutalement.
Le secrétaire en chef Kang Inhan, qui l’avait observé attentivement tout du long, lui demanda prudemment :
« Qu’est-ce que le stagiaire Cha vous a raconté pour vous mettre dans une telle colère ?
— Bon sang ! Le président Yoon a décidé d’embaucher le stagiaire Cha à temps plein pour le récompenser des résultats qu’il a obtenus pendant son voyage d’affaires aux États-Unis.
— Mais c’est une bonne chose, non ? Ça lui permettrait de quitter le Groupe Hangang plus tôt.
— Tu n’as vraiment aucune idée de l’homme qu’est Yoon, hein ?
— Vous voulez dire que cette embauche à temps plein est assortie d’une condition ?
— Exactement. Yoon a posé une condition. Le stagiaire Cha doit apporter un soutien sans faille pour que Hangang Electronics, Endivia et le Groupe Bongard puissent créer leur coentreprise sans accroc.
Le secrétaire en chef Kang Inhan comprit alors pourquoi le président Park était furieux. La nouvelle entreprise que Hangang Electronics, Endivia et le Groupe Bongard comptaient créer ensemble devait devenir un acteur mondial. La fonder ne serait que la moitié du travail : il faudrait aussi obtenir l’approbation des autorités de régulation américaines et européennes. Le plus problématique, c’était que personne ne pouvait prévoir combien de temps ces autorisations prendraient. Dans ces conditions, la démission de Cha Jiham serait repoussée indéfiniment, ce qui compromettrait forcément son transfert à Korea Investment pour y commencer sa formation à la gestion.
« Si le président Yoon connaît si bien ta situation, pourquoi imposerait-il de telles conditions ?
— Tu sais mieux que quiconque à quel point ce salaud d’avare convoite les talents exceptionnels.
— Et comment allons-nous faire échouer les plans du président Yoon ?
— Je vais devoir le rencontrer en personne et régler ça directement. Il n’y a pas d’autre solution.
— Je vais faire préparer la voiture tout de suite.
***
« Qu’est-ce qui vous amène ici à l’improviste ? » demanda le président Yoon Jongu d’un ton mécontent.
Le président Park Yeongil avait un objectif bien précis. Sans tenir compte de sa remarque, il traversa la pièce en silence, alla s’asseoir sur le canapé, puis s’adressa sèchement au secrétaire en chef Song Dosok.
« Secrétaire Song, j’ai le sang qui bout. Servez-moi un verre d’eau fraîche.
— Bien, président.
Sentant la tension qui régnait dans la pièce, le secrétaire en chef Song Dosok répondit brièvement et s’empressa de sortir. Le président Yoon Jongu le suivit du regard, puis se retourna vers Park.
« Alors, quand comptez-vous répondre à ma question ?
— Je vais boire un peu d’eau pour me calmer. Ensuite, on parlera. Attendez un instant.
Le président Yoon Jongu avait déjà deviné la véritable raison de sa visite. Park avait sans aucun doute appris que Cha Jiham allait être embauché à temps plein. Il s’était précipité ici sans prévenir pour chercher la dispute. Yoon Jongu l’avait prévu : il s’était déjà entretenu avec le secrétaire en chef Song Dosok et le vice-président Yoon Sanghun, et ils avaient préparé une stratégie parfaitement convaincante.
« Vous calmer ? Vous êtes donc venu pour cette affaire ?
— Tu le sais très bien.
Un silence glacial envahit le bureau. Le secrétaire en chef Song Dosok revint avec une secrétaire qui portait un plateau. Pour bien montrer sa colère, le président Park Yeongil s’empara du verre et le vida d’un trait.
Boum !
Il reposa violemment le verre vide sur la table et lâcha :
« Vous comprenez seulement dans quelle situation je me trouve ?
— Oui. À quatre-vingt-cinq ans, ne devrions-nous pas déjà songer à l’éternité ?
— Ce n’est pas de ça que je parle !
— Si vous êtes venu pour le stagiaire Cha, vous avez fait le déplacement pour rien.
— Quoi ?!
Le cri tonitruant du président Park fit tressaillir malgré eux les secrétaires en chef Song Dosok et Kang Inhan. Le président Yoon Jongu, lui, resta parfaitement calme, sûr de sa position.
« Repensez à notre dispute d’il y a six ans.
Six ans plus tôt, le président Park Yeongil avait parié avec enthousiasme contre Yoon Jongu au cours d’une partie de baduk. La condition était simple : si Park trouvait un successeur à qui transmettre sa volonté, cette personne devrait travailler cinq ans au Groupe Hangang. Naturellement, Yoon Jongu s’était attendu à ce que le sujet ressurgisse et avait préparé sa réponse.
« Vous avez oublié le proverbe : “On ne peut pas forcer un homme à devenir gouverneur s’il ne veut pas du poste” ? » rétorqua Park Yeongil.
Mais Yoon Jongu avait déjà prévu comment répondre à cet argument.
« Même si le stagiaire Cha présente sa démission, je ne la signerai pas.
— Quelles absurdités !
— Vous savez mieux que quiconque que notre entreprise doit créer une coentreprise avec Endivia et le Groupe Bongard pour produire exclusivement des semi-conducteurs HBM à large bande passante.
— Et quel rapport le stagiaire Cha a-t-il avec la création de cette entreprise ?
— L’idée même de cette coentreprise vient du stagiaire Cha. Le président Bongard et le président Hudson lui ont fait confiance et ont décidé d’investir chacun trente pour cent. Si le stagiaire Cha s’en va, le projet de coentreprise risque de n’être plus qu’une feuille blanche.
Le président Park Yeongil pencha la tête, sceptique. Construire une usine de semi-conducteurs HBM nécessiterait des sommes astronomiques. Pourtant, le président Bongard et le président Hudson étaient prêts à investir des montants inimaginables, simplement parce qu’ils faisaient confiance à Cha Jiham ? De plus, lorsque Jiham était parti en Amérique, il ignorait quel héritage colossal l’attendait. Park Yeongil décida de demander directement à Yoon Jongu comment une telle chose était possible.
« J’étais curieux moi aussi, alors j’ai posé la question au président Bongard et au président Hudson. Ils m’ont dit qu’ils avaient de bonnes raisons.
— Et quelles sont ces raisons, bon sang ?
— Je leur ai demandé, mais ils ont tous les deux évité de répondre.
— Je ne crois pas un mot de ce que vous racontez.
À cet instant, le secrétaire en chef Song Dosok intervint, jouant le rôle qu’ils avaient prévu.
« Président Park, pourquoi ne pas appeler tout de suite le président Bongard et le président Hudson pour le leur demander directement ? Ou peut-être que la personne au cœur de toute cette affaire devrait leur poser la question elle-même ?
Song Dosok lança un regard lourd de sens à Yoon Jongu. Celui-ci comprit aussitôt et hocha la tête. Le secrétaire en chef Song appela rapidement Cha Jiham et lui demanda de venir au bureau du président.
***
Après avoir obtenu l’autorisation d’entrer, je pénétrai dans le bureau du président et me figeai malgré moi. Les gens réunis là, tout comme l’atmosphère, étaient suffocants. Décidant de démêler tout ça plus tard, je saluai poliment Yoon Jongu et les autres.
« Président Yoon, vous m’avez fait appeler ? Président Park, vous êtes là aussi.
— Asseyez-vous. On ne dit pas la vérité debout, dit Yoon Jongu.
— Oui, d’accord.
J’inclinai brièvement la tête, puis fonçai vers le canapé libre avec la rapidité d’une hirondelle et m’assis. Le secrétaire en chef Song Dosok me mit aussitôt au courant de ce qui s’était passé avant mon arrivée.
« …Voilà pourquoi, stagiaire Cha, nous aimerions que vous leur demandiez à tous les deux pourquoi ils ont décidé d’investir dans la coentreprise.
Au fond, je me demandai si on devait vraiment en arriver là, mais je gardai cette réflexion pour moi.
« Je suis prêt à faire ce que vous me demandez, président, mais je n’ai pas leurs numéros de téléphone.
— Je vais composer les numéros. Stagiaire Cha, vous n’aurez qu’à leur parler.
— J’ai compris.
Sans commenter ma réponse, le secrétaire en chef Song Dosok appela le président Bongard, échangea quelques salutations et lui expliqua brièvement la situation. Puis, pour que tout le monde puisse entendre, il lui demanda poliment l’autorisation de mettre le haut-parleur. Après avoir obtenu son accord, il activa cette fonction et me tendit le téléphone. Je commençai par m’excuser.
« Je suis vraiment désolé de vous déranger si tard.
— Il n’est que vingt-deux heures ici, alors ne vous en faites pas », répondit la voix du président Bongard par le haut-parleur.
— Tant mieux.
— Vous voulez savoir pourquoi j’ai décidé d’investir dans la coentreprise ? Il y a deux raisons. D’abord, j’ai décelé dans vos yeux quelque chose à quoi il m’était tout simplement impossible de résister.
Tracy et Isabella m’avaient dit quelque chose de semblable. Apparemment, ce tranquillisant à base de plantes avait bel et bien un effet dingue qui poussait les gens à se soumettre à la volonté d’autrui. Mais le président Yoon Jongu et les autres ne devaient surtout pas découvrir cette propriété presque frauduleuse ; je dus donc improviser.
« Mon désir ardent de lancer la coentreprise a dû se lire dans mes yeux.
— C’est possible.
— Président Bongard, j’aimerais maintenant connaître la deuxième raison.
— Tracy m’a vivement recommandé d’investir dans le projet.
Tracy…
Pour me récompenser de la nuit passionnée que nous avions passée ensemble, elle avait complètement guéri de la rétinite pigmentaire, une maladie incurable. C’était sa façon de me rendre la pareille. Si la coentreprise réussissait, j’en serais naturellement le premier bénéficiaire, puisque j’en avais eu l’idée.
« Je comprends. Je dois encore appeler le président Hudson, alors je vais m’arrêter là.
— Stagiaire Cha, attendez un instant », m’interrompit le président Bongard.
— Il y a autre chose ?
— Le président Hudson et moi avons décidé d’investir pour exactement la même raison.
Autrement dit, cela ne servait à rien d’appeler Hudson.
« Merci pour ces explications, président Bongard.
— Je vous en prie. À bientôt, en Corée du Sud.
— D’accord. À bientôt.
Clic.
À peine avais-je raccroché que le président Yoon Jongu me posa une question inattendue.
« Stagiaire Cha, qui est Tracy ?
Que j’aie ou non bâti la Grande Muraille de Chine avec Tracy ne regardait pas le président Yoon. Mais pourquoi s’y intéressait-il avec une telle insistance, et d’une façon si effrayante ?
« Mieux vaut jouer la prudence…
— L’hiver dernier, un ami et moi buvions dans un restaurant quand Tracy et une amie à elle se sont retrouvées à la table voisine. Nous avons engagé la conversation et fini par nous joindre à elles. Ce n’est qu’après que j’ai appris qu’elle était la petite-fille du président Bongard.
— Vous êtes proches ?
Je ne pouvais certainement pas lui dire que nous avions passé ensemble deux nuits passionnées inoubliables.
« Nous avons simplement échangé nos numéros.
— Alors pourquoi une simple connaissance demanderait-elle au président Bongard d’investir dans la coentreprise ?
Un mensonge en entraînait un autre, mais je n’allais pas avouer que j’avais conquis Tracy grâce à mon endurance de taureau.
« Tracy m’a un jour interrogé sur les avantages de créer une telle entreprise. Je lui ai tout expliqué en détail, en espérant qu’elle aiderait à convaincre le président Bongard.
— Ah, voilà pourquoi le président Bongard a accepté si facilement !
— Sur ce point, président, je suis tout à fait d’accord avec vous.
Le président Park Yeongil, visiblement rongé par la curiosité, prit alors part à la conversation.
« Stagiaire Cha, pourquoi avoir impliqué le président Bongard dans la coentreprise, au juste ?
— Pour le poids et l’influence dont il dispose.
— Explique-toi clairement, que je comprenne.
— Quand la coentreprise tournera à plein régime, nous dominerons sans peine le marché de l’intelligence artificielle. Dans ce cas, nos concurrents ne resteront certainement pas les bras croisés.
— Tu l’as donc fait entrer dans le projet pour te servir du président Bongard comme d’un bouclier vivant.
— C’est exactement ça, président.
— Bien, c’est réglé. Revenons maintenant à l’essentiel. Le président Yoon dit qu’il ne te laissera pas partir avant le lancement réussi de la coentreprise. Qu’en penses-tu ?
J’avais déjà préparé la solution idéale.
« Je dois être transféré à Korea Investment et commencer au plus vite à me former à la gestion.
— Hum, excellente idée, approuva Park Yeongil d’un grognement.
— Cependant, si je pars maintenant, le projet de coentreprise risque de s’effondrer. Voici donc ce que je propose : je resterai au Groupe Hangang jusqu’à la fin de l’année, le temps que l’entreprise soit entièrement créée.
— Impossible ! » protesta sèchement le président Park Yeongil, exactement comme je m’y attendais.
Pourtant, je ne m’inquiétais pas le moins du monde : j’avais en main un atout imbattable.
« Il y a toutefois une condition à mon maintien au Groupe Hangang pendant ces huit mois.
— Quelle condition ? Accouche, lança le président Yoon Jongu avec impatience en se penchant vers moi.
— Tout en continuant à travailler au Groupe Hangang, je suivrai aussi une formation à la gestion chez Korea Investment. Sauf urgence, je partirai du bureau à seize heures. Et le vendredi, j’irai directement dans les locaux de Korea Investment.
— Hum, dans ces conditions, il n’y a vraiment pas de problème. Qu’en pensez-vous, président Park ?
— Le stagiaire Cha est mon homme, grommela le président Park Yeongil, mécontent, manifestement peu enclin à céder.
— Quoi ? Tu comptes vraiment me livrer bataille jusqu’au bout ?
— Je ne fuis jamais les conflits que tu déclenches. Mais puisque celui-ci risque de fatiguer le stagiaire Cha, je veux bien faire un compromis.
— Et quel est ce compromis ? Parle vite.
— Une fois la coentreprise créée, vous donnerez vingt pour cent des parts à notre entreprise.
— Si j’accepte, notre entreprise et Korea Investment ne seront que les deuxièmes actionnaires, derrière Endivia et le Groupe Bongard.
— Hum… Ce serait effectivement gênant.
— Alors, que diriez-vous de neuf pour cent, pour être équitables ?
— Donne-moi encore un demi-pourcent.
— Bon sang, d’où te vient toute cette avidité à ton âge ? Très bien, marché conclu.
Ainsi, Korea Investment obtint une participation de 9,5 % dans la future coentreprise.