Chapitre 268
J’avais acheté la résidence d’entreprise du Groupe Hangang pour y ouvrir un restaurant à ma mère. Après avoir préparé tous les documents nécessaires au transfert de propriété, je les avais remis au secrétaire en chef Kang Inhan. Mais avant d’ouvrir le restaurant, il fallait refaire entièrement l’intérieur. C’était justement ce dont ma mère et moi parlions.
« Jiham, quand est-ce qu’on pourra commencer les travaux ? »
« Les formalités sont en cours, vous pouvez commencer quand vous voulez. »
« Vraiment ? Quelle entreprise devrait-on engager pour les travaux d’aménagement ? »
Transformer une maison en restaurant n’était pas un chantier particulièrement important. J’avais donc prévu de faire appel à une entreprise de construction du coin. Mais le secrétaire en chef Song Dosok avait proposé, à ma grande surprise, que Hangang Construction se charge des travaux. J’avais décliné poliment, en lui expliquant que ce n’était pas nécessaire, mais il n’avait rien voulu entendre.
« On dirait qu’on va devoir confier les travaux à Hangang Construction, finalement. »
« Est-ce vraiment nécessaire de faire appel à une aussi grande entreprise pour une petite rénovation ? »
« Je suis tout à fait d’accord avec vous, maman, mais M. Song ne semble pas du même avis. »
« Pourquoi est-il aussi têtu ? »
« Il dit que c’est une sorte de service après-vente pour la résidence d’entreprise. »
« Oh, franchement ! » Ma mère soupira en secouant la tête, abasourdie.
« Un représentant de Hangang Construction vous contactera la semaine prochaine. Rencontrez-le et expliquez-lui ce que vous voulez pour l’aménagement intérieur. »
« D’accord, on fera comme ça. Mais qui paiera les travaux ? »
« La proposition de Hangang Construction répond déjà à cette question. »
« Ne me dis pas qu’ils vont le faire gratuitement. Dis à M. Song qu’on ne peut pas accepter ça. »
« J’ai essayé, mais il a dit que les frais de rénovation étaient déjà compris dans le prix d’achat de la maison. »
« Tu as toi-même dit que tu l’avais achetée en dessous du prix du marché ! Il faut absolument qu’on paie les travaux. »
« Je vous soutiens tout à fait, maman. »
Après avoir répondu à ma mère, je me tournai vers Cha Hyeonji.
« On prévoit de publier une offre d’emploi la semaine prochaine. »
« Je sais. »
Je n’avais reçu le calendrier de recrutement du directeur Heo Yeongjin qu’avant-hier. Et pourtant, Hyeonji était déjà au courant de cette toute nouvelle information. Je ne pus m’empêcher de lui demander où elle l’avait apprise.
« Sola me l’a dit. »
« La responsable Yun ? »
« Quoi ? Ce n’est pas toi qui le lui as dit ? »
« Pourquoi je lui aurais dit ça ? »
« C’est vrai… Mais alors, comment a-t-elle appris qu’il y avait un recrutement ? »
Yun Sola avait forcément obtenu l’information du directeur Heo Yeongjin ou du chef d’équipe Woo Changhun. Mais je ne voyais aucune raison de faire part de mes soupçons à Hyeonji.
« Comment veux-tu que je le sache ? Retient seulement ceci : je n’ai absolument pas l’intention d’intervenir dans le processus de recrutement. »
« Je n’avais pas prévu de profiter de ta position. »
« Je l’espère bien. Maman, je monte dans ma chambre. »
Dès que je fus à l’étage, j’appelai Yun Sola. Après plusieurs sonneries, sa voix enjouée retentit dans le téléphone.
[Waouh, ça fait un bail ! Tu as eu envie de m’appeler parce que je te manquais ?]
Si je lui répondais franchement, elle allait forcément se vexer. Et dans ce cas, impossible d’obtenir les informations que je voulais. Même si je détestais mentir, j’allais devoir m’en tirer avec un petit mensonge sans conséquence.
« Eh bien, c’est en partie pour ça. »
[Vraiment ?]
« Bien sûr. Mais dis-moi franchement, tu comptes vraiment rejoindre KBH Investment ? »
[Comme si tu ne le savais pas déjà !]
« Le recrutement se fera à l’aveugle, alors rien ne garantit que tu seras prise. »
[Je ne suis pas très joueuse, mais si monsieur le directeur veut parier, ce sera avec plaisir.]
Yun Sola avait obtenu un master en administration des affaires à l’Université Harvard. Elle parlait couramment six langues, dont l’anglais, et avait fait preuve d’un professionnalisme remarquable en travaillant au sein du Groupe Hangang. Pour KBH Investment, laisser filer une spécialiste comme elle serait une pure perte. Elle le savait parfaitement, d’où son assurance.
« Je ne suis pas assez bête pour relever le pari. »
[Oh, et moi qui avais une si belle occasion de te le faire regretter ! Quel dommage.]
« Au fait, qui t’a révélé l’existence du recrutement ? »
[Tu soupçonnes…]
Je compris aussitôt pourquoi elle s’était interrompue.
« Oui, exactement. »
[Je suis désolée de te décevoir, mais le directeur Heo et le chef d’équipe Woo n’ont rien fait de mal. Alors ne pense même pas à leur chercher des noises.]
« Alors, qui te l’a appris ? »
[Hi hi hi. Non, je ne te le dirai pas. Désolée ! Bon, salut !]
Clic.
Sola m’avait raccroché au nez.
« Mais qui a bien pu révéler l’information ? »
Bzzzt.
Je venais de me laisser tomber sur le lit, frustré, quand le téléphone que je tenais vibra brièvement. En regardant l’écran, je vis un message de Lee Ujin.
Lee Ujin : On devrait aller boire un verre, un de ces jours.
Cha Jiham : Juste tous les deux ?
Lee Ujin : Ouais, tu peux toujours rêver !
C’était une façon évidente de me faire comprendre que Tracy et Gloria seraient de la partie. J’avais justement quelque chose à discuter avec elles ; l’invitation tombait à pic.
Cha Jiham : J’arrive à la vitesse de la lumière.
***
Quand j’ouvris la porte d’un restaurant spécialisé dans la poitrine de porc grillée, j’aperçus Lee Ujin. Assis près de la fenêtre, il me faisait signe pour m’indiquer où il se trouvait. Je le rejoignis et m’installai.
« Où sont Tracy et Gloria ? »
« Elles arrivent. Dis donc, pourquoi tu es aussi occupé ces derniers temps ? »
À peine rentré de mon voyage d’affaires en Chine, j’étais parti directement en Suisse. Pendant tout ce temps, Ujin n’avait cessé de m’envoyer des messages pour me demander comment ça se passait. Je ne pouvais pas lui dire ce que j’avais réellement fait, alors je m’étais contenté de prétendre que j’étais débordé. Apparemment, ça avait piqué sa curiosité.
« À ton avis, qu’est-ce qui occupe un homme d’affaires ? »
« Donc, c’est vraiment le travail ? Pourquoi est-ce que je me suis donné la peine de demander… Enfin bref. Commandons à boire. »
« Ça marche. »
À peine Ujin avait-il passé commande que la porte du restaurant s’ouvrit et que Tracy et Gloria entrèrent. Tous les clients se retournèrent aussitôt pour les dévisager. Sans prêter attention aux regards, les deux femmes se dirigèrent droit vers notre table. Nous nous levâmes pour les saluer.
« Tracy, Gloria, ça me fait plaisir de vous voir. »
« Nous aussi, nous sommes ravies de vous voir ! »
« Asseyez-vous. »
Comme si elle n’attendait que ces mots, Tracy prit aussitôt place à côté de moi. Après une brève hésitation, Gloria s’assit près de Lee Ujin. Je me tournai vers elle.
« Comment va le président Gomez ? »
« Grâce à monsieur le directeur, qui l’a enseveli sous le travail, il n’a pas une minute à lui ces derniers temps. »
Michael Hayden, un ancien haut responsable de la CIA, avait fourni de la drogue venue de Corée du Nord, puis l’avait fait distribuer aux quatre coins des États-Unis par l’intermédiaire de la mafia Lucino, à Philadelphie. Une fois ces informations obtenues, j’avais demandé au président Gomez de s’occuper de cette famille. Il avait mené une opération conjointe avec l’armée et l’avait anéantie. Depuis, je ne lui avais rien demandé, et pourtant Gloria prétendait qu’il croulait sous le travail à cause de moi. Je lui demandai prudemment :
« Qu’est-ce qui s’est passé, exactement ? »
« C’est toi qui as tout raconté à grand-père au sujet d’Antonio. »
Antonio fournissait de la drogue à des gangs dans les grandes villes des États-Unis. Apparemment, le gouvernement américain avait demandé à la famille Gomez de l’aider à éliminer tous ces gangs d’un seul coup. Pas étonnant que le président soit sur les rotules.
« Ah, je comprends mieux. »
« C’est qui, Antonio ? » demanda aussitôt Ujin, les yeux brillants de curiosité.
Même si nous étions de très bons amis, je ne pouvais pas lui révéler la vérité. Alors que je cherchais désespérément un mensonge, le serveur apporta le soju et les accompagnements, les uns après les autres. Je saisis l’occasion : je pris la bouteille et servis Ujin. À son tour, il remplit les verres de Tracy, Gloria et moi, puis nous trinquâmes à nos retrouvailles.
« J’ai un peu la tête qui tourne… Ça doit être parce que j’ai bu le ventre vide », traîna Tracy.
Je voyais clair dans son jeu. Elle me faisait comprendre sans détour qu’elle ne dirait pas non à une nuit torride après quelques verres. L’idée ne me déplaisait pas, mais certainement pas pour le moment.
« Mange quelques accompagnements, ça ira mieux. »
« Monsieur le directeur, on vous dit souvent que vous ne comprenez vraiment pas les allusions ? »
« Ha ha ha. Ça, je ne sais pas », répondis-je en riant d’un air gêné, avant d’ajouter : « Tracy, avant qu’on ne se laisse emporter par l’alcool, parlons un peu travail. »
« Je t’écoute. »
« Le chef d’équipe Woo Changhun m’a dit que vous vouliez toutes les deux travailler au secrétariat. Je suis désolé, mais c’est impossible. »
« Et pourquoi donc ? » demanda Tracy, manifestement mécontente.
J’étais pourtant certain de pouvoir la convaincre, alors je ne m’inquiétais pas le moins du monde.
« Notre entreprise est encore petite, et nous ne comptons pas agrandir le secrétariat de sitôt. »
« Mais l’entreprise va forcément grandir ! »
« Bien sûr. Mais même si de nouveaux postes s’ouvrent, il n’y en aura pas pour vous deux. »
« Donnez-moi une seule raison valable ! »
« Avec votre niveau d’études, vous employer comme simples secrétaires serait un gâchis de talents. »
« Mais les secrétaires peuvent aussi se voir confier des tâches importantes ! »
« Il y a un gros problème : vous ne maîtrisez pas parfaitement le coréen. »
« Alors on va l’apprendre ! » grommela Tracy en pinçant les lèvres, obstinée.
Je décidai alors de faire un petit pas vers elle.
« Quand vous aurez réussi le niveau un de l’examen de coréen, j’envisagerai de vous affecter au secrétariat. »
« D’accord, j’ai compris. »
« J’espère sincèrement que vous réussirez l’examen le plus vite possible. »
« Ne vous inquiétez pas. Je le réussirai. »
Gloria prit part à la conversation.
« Monsieur le directeur, alors quel service conviendrait le mieux à Tracy et à moi ? »
« KBH est une coentreprise fondée par Korea Investment, le Groupe d’investissement Bongard et le Groupe Hangang. Une centaine d’employés transférés du Groupe Bongard y travaillent. J’aimerais que vous soyez en relation avec eux. »
« Mais ce sont des requins de la finance, avec une solide expérience ! À côté d’eux, nous n’avons presque aucune expérience. On ne peut pas travailler avec eux en se faisant critiquer en permanence. »
*Hum… Elle n’a pas tort.*
Après avoir rapidement trouvé une solution, je poursuivis :
« Que diriez-vous d’un service chargé de superviser les employés transférés du Groupe Bongard ? »
« C’est possible, ça ? »
« Tracy est la petite-fille du président Bongard. Et toi, Gloria, tu es la petite-fille du président Gomez, son grand ami. Vous avez largement assez d’autorité pour ce genre de travail. »
« Vous pouvez nous laisser un peu de temps pour y réfléchir ? »
« Bien sûr. Prenez votre temps et faites connaître votre décision au chef d’équipe Woo Changhun. »
« Entendu. »
« C’est tout ce que je voulais aborder. Maintenant, détendons-nous et profitons de la soirée ! »
Nous continuâmes à boire et à trinquer, quand Ujin demanda soudain :
« Gloria, Tracy, vous avez décidé où vous allez habiter ? »
« Nous avons décidé de loger à l’hôtel Hangang pour le moment. »
« Attends… Vous ne partagez pas la même chambre, quand même ? »
« Pourquoi le ferait-on ? Au fait, tant qu’on en parle, ça te dirait de venir voir ma chambre ce soir ? » proposa Tracy.
Ujin me lança aussitôt un regard appuyé. Comprenant son allusion silencieuse, je répondis sans hésiter.
« Certainement pas. »
« Pourquoi ? »
« L’hôtel Hangang appartient au Groupe Hangang. Si j’y vais tout le temps, les employés vont se mettre à répandre des rumeurs à toute vitesse. »
« Mais je t’invite juste à venir me voir ! »
« Le personnel de l’hôtel ne sait pas quelle relation nous avons. »
« Hum… Tu n’as pas tort. »
« Et si on allait dans un autre hôtel, ce soir ? »
« Bonne idée ! » répondit Tracy avec un sourire radieux en se levant.