Chapitre 266
Je fis un compte rendu détaillé au président Park Yeongil et aux autres de notre voyage d’affaires en Suisse.
Je n’avais plus rien à ajouter.
Pourtant, le président Yoon Jongu restait assis dans son fauteuil, comme s’il n’avait pas l’intention de partir.
Apparemment, je n’étais pas le seul à l’avoir remarqué, car Park Yeongil lui demanda :
« Yoon, tu as autre chose à voir avec moi ? »
« Pas avec toi, répondit-il. Je dois parler au directeur Cha. »
« À moi ? » m’étonnai-je en me désignant, sans m’y attendre le moins du monde.
« Nous devons encore régler l’achat de la résidence officielle de notre entreprise. »
Mère avait prévu d’acheter cette résidence au Groupe Hangang, de la rénover et d’y ouvrir un restaurant.
Mais alors que nous allions discuter des détails de la transaction, le directeur Om Giyeon, du Service national du renseignement, me convoqua.
Le commandant Kwak Taesu avait signalé que son fils unique avait disparu sans laisser de traces en Suisse et nous avait demandé de faire appel à Saho pour le retrouver.
Les événements s’enchaînèrent rapidement et je m’envolai aussitôt pour la Suisse avec le chat.
À cause de cela, la signature du contrat de vente du bien du Groupe Hangang avait naturellement été reportée.
Et c’était précisément ce que Yoon Jongu me rappelait à présent.
« Ah, je vois ce que vous voulez dire », répondis-je.
« Inutile de faire traîner les choses. Réglons le contrat tout de suite », proposa Yoon Jongu.
« Je suis d’accord avec vous, président. »
À peine eus-je fini de parler que le secrétaire en chef Song Dosok posa sa mallette sur la table.
Il en sortit une chemise transparente et me la tendit.
« J’ai déjà préparé le contrat. Lisez-le rapidement et signez-le. »
J’ouvris la chemise et parcourus le document. Le montant de la transaction me fit m’arrêter net.
« Secrétaire en chef Song, vous êtes sûr que le montant est exact ? »
Lorsque le Groupe Hangang avait acheté cette résidence officielle, il l’avait payée sept milliards de wons.
Or, le contrat indiquait clairement cinq milliards de wons, noir sur blanc.
Mal à l’aise, le secrétaire en chef Song Dosok préféra faire porter toute la responsabilité au président Yoon Jongu.
« Je n’ai fait que suivre les instructions du président. »
Je me tournai vers Yoon Jongu, cherchant à comprendre ce qui se passait.
Il croisa mon regard, prit un air contrarié et déclara :
« Directeur Cha, combien de fois nous avez-vous tirés d’affaire, ces derniers temps ? »
« Je ne nierai pas que je vous ai aidés », répondis-je.
« À vrai dire, j’aurais dû vous donner la maison. Mais, vous connaissant, vous auriez refusé un cadeau pareil. Alors j’ai baissé le prix à cinq milliards de wons. »
« Je vous suis sincèrement reconnaissant de votre générosité, président, mais j’aimerais l’acheter à sa valeur marchande. »
« C’est justement sa valeur marchande : cinq milliards de wons ! »
« Je sais parfaitement combien vaut réellement ce bien du Groupe Hangang. »
« Hmm… »
Sans finir sa phrase, Yoon Jongu tapota l’accoudoir du canapé du bout des doigts, plongé dans ses pensées.
Je restai silencieux, lui laissant le temps de réfléchir.
Au bout d’un moment, il cessa de tapoter et reprit la parole.
« Directeur Cha, en échange de cette réduction, faites quelque chose pour moi. »
« Que voulez-vous que je fasse ? »
« Ce n’est pas le moment. Je vous le dirai plus tard. »
« Entendu. »
Sur ces mots, je sortis un stylo de la poche intérieure de ma veste et signai sans hésiter.
Song Dosok retira aussitôt un exemplaire du contrat de la chemise transparente.
Puis il sortit une autre chemise de sa mallette et me la tendit avec le contrat.
« Versez les cinq milliards de wons sur le compte indiqué dans le document. »
« D’accord. »
« Cette chemise contient tous les documents nécessaires au transfert de propriété. Ne traînez pas. Faites le nécessaire au plus vite. »
« Je m’en occuperai. »
À peine eus-je répondu que le secrétaire en chef Kang Inhan s’adressa à moi.
« Directeur Cha, je vais m’occuper du transfert de propriété. »
« Pourquoi vous charger de ça ? »
« Je ne compte pas courir partout pour gérer les formalités moi-même. Je vais simplement confier le dossier au service juridique. »
« Ah, je vois. Je vous remettrai alors tous les documents nécessaires. »
Comprenant que notre conversation était terminée, le président Park Yeongil prit la parole.
« Directeur Cha, vous pouvez retourner à votre bureau. »
« Oui, monsieur. »
Après avoir répondu brièvement, je me levai du canapé.
Je m’inclinai poliment devant Park Yeongil et les autres, ouvris la porte et quittai le bureau.
Comme s’il avait attendu précisément ce moment, Park Yeongil demanda aussitôt à Yoon Jongu :
« Alors, qu’est-ce que tu comptes demander au directeur Cha ? »
« Hé hé hé. »
Yoon Jongu se contenta de répondre par un rire sournois et rusé.
***
J’étais certain que le PDG de KBH Investment aurait son propre bureau.
En quittant le salon de réception du président, je demandai à une secrétaire où se trouvait le bureau du PDG. À ma grande surprise, elle m’apprit qu’aucun bureau particulier n’avait été aménagé pour le dirigeant de l’entreprise.
Je ne pus que hausser les épaules en me dirigeant vers le bureau du directeur de mon département, au trentième étage.
Une fois installé à mon bureau et mon ordinateur allumé, je commençai par transférer les cinq milliards de wons pour l’achat de la résidence officielle du Groupe Hangang sur le compte indiqué dans le contrat.
Ensuite, j’utilisai l’interphone pour convoquer Cho Myeongsu, nommé vice-président de KBH Investment.
« Directeur Cha, vous m’avez fait appeler ? »
Quelque chose me chiffonnait.
Ce jour-là, j’étais venu travailler en tant que PDG de KBH Investment.
En toute logique, Cho Myeongsu aurait dû m’appeler « président ».
Pourtant, il continuait à m’appeler « directeur ».
Dès qu’il se fut assis sur le canapé, je lui demandai pourquoi.
« Vous êtes à la fois l’héritier du président et le PDG de KBH Investment, m’expliqua Cho Myeongsu. Quand une personne occupe des fonctions dans plusieurs entreprises, il est d’usage de l’appeler par le titre sous lequel elle est la plus connue du public. Le président en a tenu compte et a décidé qu’on continuerait à vous appeler “directeur”. »
« Ah, je vois. »
« Et puisque j’ai été transféré chez KBH Investment, vous pouvez m’appeler “vice-président”. »
« D’accord. Mais pourquoi n’a-t-on pas aménagé de bureau pour le PDG de KBH Investment ? »
« C’est également parce que vous êtes l’héritier du président Park Yeongil. »
On frappa doucement à la porte et la secrétaire entra pour servir les boissons.
Le secrétaire en chef Kang Inhan la suivit dans le bureau et s’assit en face du vice-président Cho Myeongsu.
Dès que la secrétaire eut posé les tasses et quitté la pièce, je m’adressai à lui.
« Secrétaire en chef Kang, que me vaut votre visite ? »
« Le président m’a demandé de venir vous voir. »
« Je vois. »
Je hochai la tête, puis repris mes questions au vice-président Cho Myeongsu.
« Vice-président Cho, votre titre est passé de “président” à “vice-président”. Ça ne vous dérange pas ? »
« Ce qui compte pour moi, c’est le travail que je fais, pas le prestige de mon titre. »
« Mais le champ d’activité de KBH Investment n’est-il pas plus restreint que celui de Korea Investment ? »
« Korea Investment s’occupait principalement d’entreprises nationales, tandis que KBH Investment investira dans des géants internationaux. L’envergure de nos activités va donc considérablement s’élargir. »
« C’est logique. Passons aux choses sérieuses. Où en est le recrutement chez KBH Investment ? »
« Nous prévoyons de recruter mille personnes au total. Korea Investment et le Groupe Hangang nous ont chacun envoyé cent cinquante spécialistes, tandis que le Groupe d’investissement Bongard nous en a affecté cent. Nous pourvoirons les sept cents postes restants par recrutement ouvert. »
Le Groupe d’investissement Bongard était la plus grande entreprise du monde en matière d’actifs sous gestion.
Naturellement, ses employés tiraient une immense fierté de leur entreprise.
Et pourtant, une centaine de ces professionnels d’élite avait décidé de rejoindre la toute nouvelle KBH Investment ?
Je demandai à Cho Myeongsu s’il savait pourquoi ils avaient pris cette décision.
« Je n’ai jamais dit qu’ils avaient démissionné pour venir travailler chez nous », répondit Cho Myeongsu.
« Je ne suis pas sûr de comprendre. »
« Ils croient que notre entreprise est une filiale du Groupe d’investissement Bongard. Ils pensent qu’on les a simplement affectés ici pour une mission temporaire. »
Korea Investment détenait la plus grande part de KBH Investment, soit quarante pour cent.
À proprement parler, KBH Investment était donc une filiale de Korea Investment.
Pourtant, les employés du Groupe d’investissement Bongard la prenaient pour une filiale de leur propre groupe.
Comprenant qu’il fallait dissiper ce malentendu sans tarder, j’appelai le président Bongard.
Après quelques sonneries, sa voix enjouée retentit dans le téléphone.
« [Directeur Cha, quand êtes-vous rentré en Corée ?] »
Lors de notre voyage d’affaires en Suisse, nous avions séjourné dans sa villa privée.
Je l’avais remercié à l’époque de nous avoir hébergés.
Mais au moment de rentrer, tout s’était enchaîné si vite que je n’avais pas eu le temps de l’appeler.
Il ignorait donc que j’étais rentré.
« Je suis arrivé hier après-midi, répondis-je. Merci encore de nous avoir prêté votre villa. »
« [Vous m’avez déjà remercié pour la villa. Dites-moi plutôt pourquoi vous appelez.] »
« Je préfère vous prévenir : cette conversation ne sera pas agréable. »
« [Il s’est passé quelque chose de grave ?] »
Sentant qu’il y avait un problème, le président Bongard se raidit aussitôt ; sa voix devint sèche et grave.
« Je ne vous le cacherai pas. Il y a un problème. »
« [Que se passe-t-il ?] »
« J’aimerais que vous clarifiiez complètement le statut professionnel des employés que le Groupe d’investissement Bongard nous a envoyés. »
« [Ce sont des employés de KBH Investment. Où est le problème ?] »
« Ils croient que KBH Investment est une filiale du Groupe d’investissement Bongard. »
« [Hmm…] »
Le président Bongard garda le silence, visiblement plongé dans ses réflexions.
Je ne pus que patienter pendant qu’il examinait la question.
Après un moment, il reprit enfin la parole.
« [Directeur Cha, je suis vraiment embarrassé. Je vais personnellement prendre les choses en main et tirer cette affaire au clair.] »
Le président Bongard semblait sincèrement désolé.
Puisqu’il reconnaissait son erreur, inutile d’envenimer la situation.
« Je vous en serais très reconnaissant. »
« [Puisque nous en parlons, puis-je vous poser une question ?] »
Je préférais tout de même rester prudent. Impossible de savoir ce qu’il allait me demander.
« Écoutez d’abord ma question, et je déciderai ensuite si je veux répondre. Ça vous va ? »
« [Bien sûr. Nous avons accumulé pas mal de capitaux dormants, mais nous ne savons pas où les investir. J’aimerais connaître votre avis.] »
« Les contrats à terme sur le pétrole me semblent une option originale, mais prometteuse. »
« [Les contrats à terme sur le pétrole ?] »
Les cours mondiaux du pétrole avaient atteint leur sommet juste après l’invasion de l’Ukraine par la Russie.
À l’époque, les États-Unis et d’autres pays s’étaient mis à exploiter activement des gisements de gaz de schiste qui n’étaient jusque-là pas rentables.
Résultat : l’offre de pétrole dépassa la demande.
Les cours du brut ne cessèrent donc de chuter.
Rien d’étonnant à ce que mon conseil d’investir dans les contrats à terme sur le pétrole laisse le président Bongard perplexe.
« L’une des raisons pour lesquelles les prix du pétrole ne peuvent pas remonter, c’est le ralentissement prolongé de l’économie chinoise », expliquai-je.
« [Je suis tout à fait d’accord.] »
« Et si l’économie chinoise ne se redresse pas, c’est parce que le président Xi Jinping ne cesse de faire des choses complètement stupides. »
« [Vous pensez qu’il va bientôt arrêter ses bêtises ?] »
« S’il arrête, il devra quitter le pouvoir. Il ne s’arrêtera donc pas de lui-même. »
« [Mais alors, l’économie chinoise ne se redressera pas non plus, n’est-ce pas ?] »
« C’est simple. Il suffit de renverser le président Xi. »
« [Mais qu’est-ce que vous racontez ?!] »
Le cri stupéfait du président Bongard faillit me percer les tympans à travers le téléphone.
« Ce que je vais vous dire doit rester entre nous, président Bongard. »
« [Ma bouche est cousue. Dites-moi vite ce qui se passe en Chine.] »
« Notre pays et les États-Unis soutiennent secrètement le général Tang Guochang, une figure influente de la hiérarchie militaire chinoise. »
« [Serait-ce…] »
Je compris parfaitement pourquoi le président Bongard avait laissé sa phrase en suspens.
« Vous avez deviné juste. »
« [Hmm… Je vois. Quelles sont les chances de réussite du coup d’État ?] »
« La réponse se trouve déjà dans mon conseil d’investir dans les contrats à terme sur le pétrole. »
« [Compris.] »
« Mais ne laissez sous aucun prétexte les rumeurs se répandre. Achetez ces contrats à terme sur le pétrole avec la plus grande discrétion. »
« [Ne vous inquiétez pas. Nous nous en occuperons à la perfection] », conclut le président Bongard avec assurance.