Chapitre 264
Pour que les transfuges puissent envoyer de l’argent à leur famille restée en Corée du Nord, celui-ci devait passer par au moins deux intermédiaires.
Tout d’abord, il fallait le transférer à un courtier installé en Chine.
Le courtier chinois prélevait environ 20 % de commission, puis remettait le reste à un courtier en Corée du Nord.
Ce dernier empochait à son tour la moitié de la somme reçue, avant de remettre le reste à la famille.
Au bout du compte, près de 60 % de l’argent que les transfuges avaient tant peiné à gagner partait en commissions.
C’était pourquoi Cha Jiham comptait faire appel à la Triade pour réduire considérablement ces frais.
Le directeur Om Giyeon lui demanda directement s’il avait vu juste.
« Vous avez parfaitement raison, directeur Om. »
« Je comprends parfaitement vos intentions, directeur Cha, mais est-ce vraiment faisable ? »
« Pourquoi ne pas écouter vous-même ma conversation avec le vice-président Wei Chen ? »
« Faisons comme ça. »
Après avoir obtenu l’accord du directeur Om Giyeon, je composai aussitôt le numéro du vice-président Wei Chen.
Après plusieurs sonneries, sa voix ensommeillée retentit.
[… Directeur Cha, que se passe-t-il à une heure pareille ?]
« Vice-président Wei, veuillez m’excuser de vous déranger. Je suis avec le directeur Om Giyeon, le commandant Kwak Taesu et le directeur adjoint Jo Ilcheol. »
[Il s’est passé quelque chose de grave ?]
Sentant que quelque chose clochait, le vice-président Wei Chen prit aussitôt un ton beaucoup plus sérieux.
« Pas du tout. »
[Alors, pourquoi êtes-vous tous réunis ?]
« Nous discutions d’une proposition commerciale que j’aimerais vous faire, vice-président Wei. »
[À moi ? Allez-y, dites-moi de quoi il s’agit.]
« Les personnes présentes aimeraient écouter notre conversation. Cela vous dérangerait si je vous mets sur haut-parleur ? »
[Faites comme bon vous semble, directeur Cha.]
Après avoir activé le haut-parleur, j’entrai dans le vif du sujet avec le vice-président Wei Chen.
« Vice-président Wei, vous savez sûrement que beaucoup de personnes ayant fui la Corée du Nord vivent dans notre pays. Elles envoient une partie de leurs revenus à leurs proches restés là-bas. »
J’expliquai en détail au vice-président Wei Chen comment fonctionnaient les transferts d’argent.
« … Le principal problème, c’est que les intermédiaires prélèvent des commissions beaucoup trop élevées. »
[Et pourquoi leurs commissions sont-elles si élevées ?]
« Les courtiers chinois profitent simplement de la situation désespérée des transfuges. »
[Tss, quels salauds.]
« Quant aux courtiers nord-coréens, ils risquent d’être démasqués par le ministère de la Sécurité d’État, ce qui peut même leur valoir la peine de mort. »
[Vous voulez dire que les commissions des courtiers nord-coréens compensent le risque qu’ils prennent ?]
« C’est tout à fait ça, vice-président Wei. »
[Et combien d’argent les transfuges envoient-ils au total à leur famille en Corée du Nord ?]
« Environ 50 millions de dollars par an. Après déduction des commissions des courtiers, les destinataires ne reçoivent qu’à peu près 20 millions de dollars. »
[C’est moins que ce que je pensais.]
Le PIB par habitant de la Corée du Nord s’élevait à environ 1 170 dollars, soit quelque 1,58 million de won.
Pour une famille, recevoir un million de won d’un proche transfuge pouvait représenter une aide considérable pour survivre.
Mais je n’avais aucune intention de partager ces réflexions avec le vice-président Wei Chen.
« Je ne le nierai pas. »
[Vous suggérez qu’on prenne la place des courtiers ?]
« C’est exactement ce que je vous propose. »
[Nous avons déjà largement de quoi nous occuper. Pourquoi devrions-nous nous charger de ça ?]
Pour les transfuges ordinaires, 50 millions de dollars représentaient une somme colossale.
Mais pour le vice-président Wei Chen, à la tête de la Triade, ce n’était guère plus que de l’argent de poche.
J’avais toutefois un atout pour le convaincre, alors je ne m’inquiétais pas le moins du monde.
« À l’avenir, la somme transférée en Corée du Nord atteindra au moins 10 milliards de dollars. »
Après tout, le commandant Kwak Taesu et le directeur adjoint Jo Ilcheol pouvaient eux aussi être considérés comme des transfuges.
[Y a-t-il une raison pour que la somme augmente autant ?]
« Le commandant Kwak et le directeur adjoint Jo comptent envoyer 5 milliards de dollars à leurs hommes en Corée du Nord. À cela s’ajouteront plusieurs milliards de dollars pour mener une cyberguerre. »
[Et quel serait notre rôle ?]
Le vice-président Wei Chen avait enfin mordu à l’hameçon.
Il ne me restait qu’à ferrer assez fort pour l’empêcher de s’échapper.
« Pour commencer, vous devrez éliminer les courtiers cupides qui opèrent en Chine. »
[Ces gens-là ne nous poseront aucun problème. Mais qu’en est-il des courtiers nord-coréens ?]
« Les courtiers nord-coréens sont liés aux courtiers chinois. Une fois que la Triade aura nettoyé le côté chinois, ils perdront leur gagne-pain. Ils n’auront pas d’autre choix que de venir vous trouver eux-mêmes. »
[Hmm… C’est logique.]
« Vous pourrez confier les transferts des transfuges ordinaires à vos hommes. »
[Vous m’avez prévu un rôle particulier, n’est-ce pas ?]
L’instinct du vice-président Wei Chen était toujours aussi aiguisé.
« C’est exact. Vous remettrez vous-même l’argent aux personnes de confiance désignées par le commandant Kwak et le directeur adjoint Jo. »
[Et j’imagine qu’il y a une bonne raison à cela ?]
« Cet argent servira de fonds militaire pour renverser le régime de Kim Jonghun. Si nous le confions à des courtiers ordinaires, le risque de fuite sera beaucoup trop élevé. »
[Je comprends. Mais comment suis-je censé remettre ces fonds militaires aux personnes qu’ils auront désignées ?]
« Leurs personnes de confiance vous contacteront directement, vice-président Wei. Vous pourrez voir les détails avec elles. »
[Très bien, faisons comme ça. Quel taux de commission proposez-vous ?]
« Comme les transfuges ordinaires envoient des sommes relativement modestes, je pense que 10 % serait raisonnable. »
[Dix pour cent, c’est trop. Réduisons à 5 %.]
Puisqu’il proposait lui-même de baisser la commission, je n’avais aucune raison de refuser.
« Je vous suis sincèrement reconnaissant pour votre générosité, vice-président Wei. »
[Allons, qu’en est-il des courtiers nord-coréens ? Quel sera leur taux de commission ?]
« Je ne pense pas qu’il devrait dépasser 30 %. »
[Vous croyez qu’ils accepteront ?]
« Je leur dirai simplement que leur vie et leur mort seront entre les mains de la Triade. »
[Ha ha ! Je vois.]
« Pour la commission sur le transfert des fonds militaires du commandant Kwak et du directeur adjoint Jo, je pense que 5 % serait raisonnable. »
[J’accepte votre proposition.]
Après avoir réglé quelques détails supplémentaires avec le vice-président Wei Chen, je mis fin à l’appel.
À peine avais-je raccroché que le commandant Kwak Taesu me demanda avec impatience :
« Directeur Cha, expliquez-moi comment les fonds militaires seront remis à mes hommes. »
« Je compte passer par les voies de l’ambassade de Chine en Corée du Nord. »
Le commandant Kwak Taesu comprit alors le plan de Cha Jiham.
Les autorités nord-coréennes n’avaient pas le droit d’inspecter le courrier diplomatique envoyé de Chine à son ambassade en Corée du Nord.
Grâce à ce moyen, il était possible de faire entrer des dollars clandestinement et sans risque en Corée du Nord.
Un employé de l’ambassade chinoise n’aurait qu’à remettre l’argent reçu par courrier diplomatique aux personnes de confiance désignées.
Ce plan avait toutefois un défaut fatal : il était impossible de transporter une grosse somme d’un seul coup de cette manière.
Les dents serrées, il me demanda prudemment s’il existait une solution à ce problème.
« Oui, mais j’aurai besoin de votre aide, commandant Kwak, ainsi que de celle du directeur adjoint Jo. »
« Dites-nous vite ce qu’il faut faire. »
« Remplacez les commandants des troupes stationnées à Sinuiju, ainsi que les chefs locaux du ministère de la Sécurité d’État et du Bureau général de reconnaissance, par des hommes qui vous sont fidèles. »
« Ça ne devrait pas être particulièrement difficile. »
« Si vos hommes prennent le contrôle de Sinuiju, ils pourront franchir eux-mêmes la frontière, se rendre à Dandong, récupérer les dollars auprès de la Triade, puis rentrer en Corée du Nord. »
« Ah… »
Le commandant Kwak Taesu hésita, puis hocha la tête, comprenant enfin toute l’étendue du plan.
« Je garderai les 5 milliards de dollars en ma possession jusqu’à ce que vos hommes aient pris le contrôle complet de Sinuiju. »
« Faites comme bon vous semble, directeur Cha. »
À cet instant, le directeur adjoint Jo Ilcheol intervint à son tour.
« Directeur Cha, qu’est-ce que vous disiez au sujet des quelques milliards de dollars à envoyer en Corée du Nord pour la cyberguerre ? »
J’attendais justement le bon moment pour aborder ce sujet.
« Directeur adjoint Jo, vous savez que le fils aîné de Kim Jonghun étudie en Suisse, n’est-ce pas ? »
« Bien sûr. »
« Notre entreprise, des agents du Service national du renseignement, la CIA et le FIS ont uni leurs forces et vidé sa maison. »
« Quoi ? C’est vrai ?! »
Le directeur adjoint Jo Ilcheol avait l’air de l’apprendre à l’instant.
Je me tournai vers le commandant Kwak Taesu pour comprendre ce qui se passait.
Comme s’il avait lu dans mes pensées, il s’expliqua aussitôt :
« Je n’ai rien dit au directeur adjoint Jo. »
Bon sang…
Je soupirai intérieurement, puis repris ma conversation avec le directeur adjoint Jo Ilcheol.
« Le commandant Kwak a envoyé à Kwak Cheolhun des documents classifiés sur la famille de Kim Jonghun. Ils indiquaient que Kim Jonghun avait converti ses fonds secrets en lingots d’or et les avait cachés dans la maison de Kim Juchol. »
« Et ensuite ? Continuez ! »
« Pour vérifier ces informations, j’ai envoyé Saho dans la maison de Kim Juchol pendant que j’étais en Suisse. »
Je lui expliquai comment nous avions récupéré les lingots dans la maison de Kim Juchol.
Mais, avec leurs questions incessantes, mon récit s’étira comme un chewing-gum sous le soleil de juillet.
« Directeur Cha, pourquoi le colonel Cho Yeongil et ses hommes ont-ils décidé de faire défection dans notre pays ? »
« Le colonel Cho Yeongil a été convaincu de faire défection par le colonel supérieur No Gwangcheol. Quant à ses hommes, ils ont été gagnés à notre cause avec de l’argent. »
« Avec de l’argent ? »
« Les soldats du Commandement de la garde et du Bureau général de reconnaissance se sont vu promettre une prime d’installation allant de 1 à 5 millions de dollars, selon leur poste. Je leur ai déjà versé la moitié en avance. »
« Vous êtes un véritable patriote, directeur Cha ! »
« Vous me faites rougir avec vos compliments, directeur adjoint Jo. »
« Ha ha ha ! »
Tout le monde éclata de rire en voyant mon air embarrassé.
Quand le calme fut revenu, je repris :
« Dès que les soldats du Commandement de la garde eurent quitté la maison de Kim Juchol, Saho s’y infiltra. Il coupa le disjoncteur principal, plongeant tout le bâtiment dans le noir, puis assomma Kim Juchol, Hyeon Songja et les soldats de l’unité 974. »
Comme un bon moment s’était déjà écoulé, je décidai de résumer brièvement la façon dont nous avions mis la main sur l’or.
« … Nous avons trouvé en tout 12 tonnes et 750 kilogrammes de lingots d’or. »
« C’est une quantité incroyable ! »
« Je ne le nierai pas. L’or a été transporté dans la villa du président Bongard. Nous avons aussi emmené les soldats de l’unité 974. »
« Pourquoi les avoir emmenés ? »
« Pour découvrir à quoi servaient les missiles Stinger trouvés dans la pièce cachée et ce que contenait le coffre-fort. »
« Je vois. Et où sont-ils maintenant ? »
« Ils ont décidé de demander l’asile politique aux États-Unis. »
« Vous ne les avez donc pas emmenés dans notre pays ? » Une pointe de regret perça dans la voix du directeur adjoint Jo Ilcheol.
« Les soldats de l’unité 974 sont persuadés que le colonel Cho Yeongil, le colonel supérieur No Gwangcheol et leurs hommes ont été abattus par des agents de la CIA. »
« Ah, je comprends. Continuez. »
« J’ai donné 5 % de l’or récupéré à la CIA et 5 % au FIS. »
« Ce n’était pas trop peu ? Le directeur Griffin et le directeur Jean-Philippe n’ont pas protesté ? »
« Le directeur Griffin savait à quoi servirait finalement l’or. Quant au directeur Jean-Philippe, il n’a pas eu d’autre choix que d’accepter les 5 %, puisque Griffin avait déjà soutenu la décision. »
« Je vois ! »
« J’ai décidé de vendre le reste de l’or à parts égales à la CIA et au FIS. La transaction s’est élevée à 9 milliards de dollars. Et je compte en faire don dans sa totalité à l’unité spéciale chargée de la cyberguerre. »
« Qu’est-ce que vous avez dit ?! »
Le directeur adjoint Jo Ilcheol se figea, sous le choc.
Neuf milliards de dollars représentaient une somme astronomique, supérieure à 12 000 milliards de won.
Qui n’aurait pas été stupéfait d’apprendre qu’une somme aussi colossale était offerte à une unité spéciale ?
« Le véritable propriétaire de l’or, c’était Kim Jonghun. Il est donc normal que le produit de sa vente revienne au peuple nord-coréen. »
« Ouah… C’est incroyable ! » souffla le directeur adjoint Jo Ilcheol, les yeux levés vers le plafond.
« Utilisez ces 9 milliards de dollars comme fonds militaire et assurez-vous de renverser le régime de Kim Jonghun. »
« Nous ferons tout ce qui est en notre pouvoir ! »
Le directeur adjoint Jo Ilcheol serra les poings, sa voix débordant d’une détermination inébranlable.