Chapitre 236
Nous étions rassemblés dans un terrain vague, non loin de la planque d’Antonio, et attendions l’arrivée des agents du Service fédéral de renseignement suisse (FIS) tout en bavardant tranquillement.
« Agent Hong Jongsu, y a-t-il quelque chose à savoir avant le début de l’opération ?
— Rien de particulier, à part que les lumières de l’annexe se sont éteintes.
— Vous voulez dire que les gardes d’Antonio sont allés se coucher ?
À ce moment-là, je remarquai que le chef d’équipe Lee Hyeonsol secouait la tête d’un air dubitatif. Comprenant qu’il avait quelque chose en tête, je m’adressai à lui.
« Chef d’équipe Lee, dites-nous ce que vous en pensez.
— Antonio est parti avec certains de ses gardes. Ils n’avaient donc aucune raison d’éteindre toutes les lumières de l’annexe.
— Mais les gardes restés sur place n’auraient-ils pas pu laisser les lumières allumées dans le manoir tout en montant la garde ?
— Les images enregistrées par Saho ne montraient que Kwak Cheolhun et un étranger non identifié retenus dans le sous-sol. En plus, leur chef est parti. Pourquoi ses hommes iraient-ils se coucher tranquillement ? C’est étrange.
— Hum… Maintenant que vous le dites, vous avez raison.
— C’est pourquoi je propose de renvoyer Saho dans leur repaire.
Je caressai la tête de Saho, qui était assis dans mes bras, et lui demandai :
« Alors, qu’en dites-vous ? Vous pourriez aller jeter un œil pour faciliter la digestion.
Saho acquiesça. Comme s’il n’attendait que ça, le chef d’équipe Seo Donghun ouvrit aussitôt la porte du fourgon.
Le chat bondit de mes bras et fila dehors comme une flèche.
Le secrétaire en chef Kang Inhan, qui l’observait, se tourna vers moi, l’air perplexe.
« Pourquoi Saho a-t-il accepté votre demande aussi facilement, directeur ?
D’habitude, quand je demandais quelque chose à Saho, soit il refusait catégoriquement en secouant la tête, soit il réclamait quelque chose en échange. Cette fois, pourtant, le chat avait obéi sans poser de conditions, ce qui étonnait Kang Inhan.
« On dirait qu’il s’est gavé de bœuf au point d’avoir le ventre prêt à éclater.
— Ha ha ! Je comprends mieux.
— Parlons d’autre chose. Qu’est-ce qui a bien pu pousser Antonio à partir en pleine nuit ?
— Je vais le découvrir tout de suite.
Après cette brève réponse, l’agent Hong Jongsu appela quelqu’un, échangea quelques mots avec lui, puis raccrocha.
« Directeur Cha, j’ai contacté l’agent de la CIA qui filait Antonio. Il m’a dit qu’Antonio était arrivé à Lucerne.
— Quel genre de ville est Lucerne ?
— C’est une ville touristique située sur la route de Zurich.
Une vingtaine de minutes s’écoulèrent.
Saho, que nous avions envoyé en reconnaissance dans la planque d’Antonio, revint sain et sauf. La première chose que je lui demandai, c’était si des gardes surveillaient Kwak Cheolhun.
Le chat secoua la tête. Après quelques questions supplémentaires, je compris que tous les voyous s’étaient rassemblés dans le salon.
« Hum, c’est donc ça ?
— Directeur, croyez-vous qu’ils gardent quelque chose de très précieux au rez-de-chaussée ?
Les suppositions du secrétaire en chef Kang Inhan concordaient parfaitement avec mes pensées. Sinon, pourquoi tous les gardes se seraient-ils entassés dans le salon du manoir ?
« Nous saurons ce qu’ils protègent avec tant d’acharnement dès que nous aurons investi le manoir.
— Ça doit être ça.
— Saho, vous pouvez assommer tous les gardes rassemblés dans le salon ?
Le chat acquiesça avec assurance. Pour le remercier, je lui caressai encore le pelage, puis repris mes instructions.
« Nous changeons de plan. Dès que Saho aura coupé l’alimentation électrique du bâtiment…
J’attribuai soigneusement leurs rôles à chacun des chefs d’équipe et à l’agent Hong Jongsu.
« … Il faut aussi envisager que les agents du FIS tentent de pénétrer de force dans le manoir.
— Par précaution, devrions-nous déplacer Kwak Cheolhun et l’étranger ailleurs ?
« Ce serait la meilleure solution, à mon avis.
Bzzz !
À cet instant, le téléphone que je tenais vibra. En regardant l’écran, je vis que le directeur Jean-Philippe m’appelait.
« Je vous écoute, directeur Jean-Philippe.
« [Directeur Cha, je suis arrivé près de la planque d’Antonio. Où êtes-vous ?]
— … Quoi ? Vous êtes venu en personne ?
« [Antonio est un dangereux criminel recherché à l’échelle internationale par Interpol. Si je n’assistais pas moi-même à son arrestation, je manquerais à mon devoir.]
— Je vois. Nous attendons dans un terrain vague à une centaine de mètres de sa planque, en direction du centre d’Interlaken.
« [Ah, je vous vois. Un instant, s’il vous plaît.]
***
En descendant de voiture, le directeur Jean-Philippe ne put s’empêcher de se sentir quelque peu déconcerté.
Cha Jiham, venu l’accueillir, paraissait bien plus jeune qu’il ne l’avait imaginé. Toutefois, ce serait déplacé de faire une remarque pareille lors de leur première rencontre.
« Vous êtes le directeur Cha Jiham ? Enchanté de vous rencontrer.
— Moi de même. Permettez-moi de vous présenter mes compagnons. Voici…
Après les brèves présentations, nous montâmes dans le fourgon pour nous mettre au travail.
« Directeur Jean-Philippe, la situation a légèrement changé avant votre arrivée.
— Je vous écoute.
— Antonio est parti pour Lucerne avec sept gardes. Le chef de branche Harrison le suit de près pour procéder à son arrestation.
— Pensez-vous qu’il a abandonné définitivement sa base ?
Un officier du renseignement devait envisager le pire.
— C’est possible, mais je trouve cette hypothèse peu probable.
— Sur quoi fondez-vous cette conclusion ?
— Des gardes lourdement armés sont toujours postés devant le portail principal de sa planque. S’il avait abandonné sa base, il les aurait emmenés avec lui.
— C’est assez convaincant. Maintenant, j’aimerais entendre votre plan pour neutraliser le gang.
— Pour entrer dans leur planque, il faut d’abord neutraliser les sentinelles du portail principal.
— Vous comptez les tuer ?
— Ma demande de fusils tranquillisants répond à votre question.
Le directeur Jean-Philippe poussa intérieurement un soupir de soulagement. Antonio était indéniablement un récidiviste endurci, recherché par Interpol. Mais on ne pouvait pas prétendre que tous ses hommes étaient des tueurs impitoyables. S’ils les abattaient sans distinction, cela risquait d’entraîner de graves conséquences juridiques par la suite. Cha Jiham avait apparemment pris ces risques en compte et décidé de les endormir, tout simplement.
« Excellente décision.
— Merci. Pour poursuivre, une fois que nous nous serons occupés des sentinelles…
J’expliquai en détail au directeur Jean-Philippe le plan destiné à neutraliser les hommes d’Antonio. Comme nous devions garder l’existence de Saho secrète, certains éléments du plan semblaient un peu tirés par les cheveux, mais nous n’avions pas le choix. Dès que mes explications devenaient hésitantes, le chef d’équipe Lee Hyeonsol et les autres intervenaient naturellement pour combler les lacunes.
« … En procédant ainsi, nous pourrons neutraliser tout le groupe.
— Et si nous reconnaissions la planque d’Antonio avant de lancer l’opération ?
Comme nous gardions secrète la participation de Saho, je ne pouvais pas lui révéler que nous avions déjà inspecté l’intérieur du manoir. La question du directeur Jean-Philippe était donc parfaitement raisonnable. C’était frustrant de ne pas pouvoir lui dire la vérité.
« La CIA a utilisé un satellite de reconnaissance pour prendre des images aériennes de la propriété d’Antonio.
— Ne devrions-nous pas envoyer des agents sur place ?
— Des caméras de surveillance sont installées en grand nombre le long de la clôture. Le risque d’être repérés est donc élevé.
— Les gardes ne risquent-ils pas de prévenir Antonio de l’attaque ?
— C’est précisément pour cela que nous comptons utiliser des brouilleurs de communication.
— Ah, je vois.
Estimant que la séance de questions-réponses s’éternisait, je changeai de sujet.
« Directeur Jean-Philippe, l’opération visant à neutraliser les hommes d’Antonio doit commencer dans trente minutes. Ne devrions-nous pas distribuer leurs armes et leur équipement de protection à nos équipes ?
— Ah, pardonnez-moi, j’ai oublié !
Après s’être excusé, le directeur Jean-Philippe donna aussitôt un ordre à l’agent du FIS qui attendait à proximité. Celui-ci fit sortir du fourgon le chef d’équipe Lee Hyeonsol et les autres. Il ne resta à bord que le directeur Jean-Philippe, le secrétaire en chef Kang Inhan et moi.
Comprenant que le moment était venu, je décidai d’aborder un sujet délicat.
« Directeur Jean-Philippe, supposons que nous trouvions l’argent que Gabriel a caché en Suisse. Que pensez-vous que nous devrions en faire ?
— J’aimerais d’abord connaître votre avis, directeur Cha.
— Il serait peut-être préférable de vous faire part de la position du directeur Griffin.
En vérité, c’était moi qui avais proposé le premier de saisir l’argent caché par Gabriel. Je laissai pourtant le mérite au directeur Griffin, dont le poids politique était incomparable au mien.
— Je vous écoute.
— La CIA et nous avons été les premiers à obtenir des renseignements sur l’entrée illégale d’Antonio en Suisse. Et nous, avec les Américains, sommes également responsables de l’arrestation des criminels. Compte tenu de tout cela, le directeur Griffin propose de répartir l’argent ainsi : quarante-cinq pour cent pour nous, quarante-cinq pour cent pour la CIA et dix pour cent pour le FIS.
— Dix pour cent ? Ce n’est pas un peu maigre ?
Comme prévu, le directeur Jean-Philippe protesta aussitôt avec véhémence. Mais j’avais déjà un atout en réserve pour calmer son mécontentement ; je ne m’inquiétais donc pas le moins du monde.
« D’après le directeur Griffin, Gabriel a gagné environ deux cents milliards de dollars en vendant de la drogue. Il en aurait caché près de vingt-cinq pour cent en Suisse.
— Vingt-cinq pour cent… Vous voulez dire cinquante milliards de dollars ?
— Exactement. Le directeur Griffin a fait remarquer que le FIS s’était contenté de fournir les brouilleurs, les armes et les gilets pare-balles, et que cinq milliards de dollars suffisaient largement à couvrir la location du matériel.
— Veuillez dire au directeur Griffin que son attitude me déçoit profondément.
Le directeur Jean-Philippe continua à exprimer son mécontentement. Pour le calmer, je décidai de mettre le plan B à exécution.
« Directeur Jean-Philippe, Antonio a pris la tête du cartel de drogue après Gabriel. Il y a de fortes chances que, comme son prédécesseur, il ait caché une partie de ses revenus en Suisse.
— C’est fort probable.
— Nous sommes prêts à donner au FIS vingt pour cent de l’argent caché par Antonio.
— Mais le directeur Griffin ne s’y opposera-t-il pas ?
— Le directeur Griffin n’a proposé de partager que les biens de Gabriel. Il n’a jamais été question de l’argent d’Antonio.
— Hum…
Le directeur Jean-Philippe hésita et se caressa le menton d’un air pensif. Je savais parfaitement à quoi il réfléchissait. Il voulait s’emparer des fonds secrets d’Antonio, les dissimuler à la CIA et les partager avec moi seul. Naturellement, j’avais d’autres projets.
Au bout d’un moment, il se décida enfin à parler.
« Et si nous excluions la CIA et partagions tout à parts égales ? Cinquante pour cent pour vous, cinquante pour cent pour nous ?
— Le chef de branche Harrison assistera à l’interrogatoire d’Antonio. Je ne peux donc pas accepter cette proposition.
— Alors, excluons-le, tout simplement !
— Ce sont les forces de la CIA qui arrêteront Antonio.
— Hum… Vous avez raison.
— Dois-je comprendre que vous acceptez mes conditions ?
— Ai-je le choix ?
Le directeur Jean-Philippe me répondit d’un ton assez aigre. Voyant qu’il n’avait pas encore renoncé à ses rêves cupides, je décidai de lui jeter un nouvel os à ronger.
« Et si nous vous en donnions vingt-cinq pour cent ?
— Je n’y verrais certainement pas d’inconvénient, mais le directeur Griffin, dont l’avidité légendaire est sans limites, sera-t-il d’accord ?
La question du directeur Jean-Philippe était une demande à peine voilée : appeler Griffin immédiatement pour obtenir son accord.
Je n’avais pas d’autre choix. J’appelai donc le directeur de la CIA.
Il répondit aussitôt, comme s’il avait attendu mon appel.
« [J’étais justement sur le point de vous appeler, directeur Cha. Vous tombez à pic.]
— Je vous laisse d’abord me dire ce que vous vouliez.
« [Je viens de recevoir un rapport du chef de branche Harrison. Antonio rencontre le chef d’un gang basé en France dans une villa à Lucerne. Mais il y a un problème : il y a trop de salauds sur place.]
À cet instant précis, une idée brillante me traversa l’esprit. Je montai rapidement un plan, puis poursuivis ma conversation avec le directeur Griffin.
« Et si nous faisions participer le FIS suisse à l’opération ?
« [J’y pensais justement.]
— Parfait. Je suis justement avec le directeur Jean-Philippe.
« [Vraiment ? Demandez-lui ce qu’il en pense.]
Je couvris le haut-parleur de ma main et rapportai la proposition de Griffin. Le directeur Jean-Philippe me fit un clin d’œil et acquiesça.
« Directeur Griffin, il est d’accord.
« [Je vous prie de remercier le directeur Jean-Philippe de ma part.]
— Bien sûr. Ne devrions-nous pas adapter l’heure de début de l’opération à la situation ?
Après avoir échangé quelques mots de plus avec le directeur Griffin, je raccrochai.
« Directeur Jean-Philippe, pourquoi ne prendriez-vous pas les agents du FIS avec vous pour vous rendre en personne à Lucerne ?
— Vous voulez que j’y aille aussi ?
— Si vous voulez toucher vos vingt-cinq pour cent de l’argent caché par Antonio, vous feriez mieux de vous assurer qu’on vous voie sur les lieux de l’opération.
— Ah, bon sang, vous avez raison !
Se reprochant de ne pas avoir compris plus tôt, le directeur Jean-Philippe bondit hors du fourgon et se précipita vers ses hommes.