Chapitre 169
Le lendemain après-midi.
Accompagnés du directeur Lee Menghong, le secrétaire en chef Kang Inhan et moi visitâmes les principaux sites touristiques de Dandong.
À bord d’un bateau de promenade qui glissait tranquillement sur le fleuve Yalu, entre la Chine et la Corée du Nord, nous contemplâmes Sinuiju sur l’autre rive.
« Directeur Lee, quel est ce bâtiment rond, là-bas, qui ressemble au soleil ? »
« C’est un complexe résidentiel construit à la gloire de Kim Ilsung. On l’appelle l’immeuble Sun House. »
« Je vois. Des gens y vivent vraiment ? »
« Les citoyens ordinaires n’en ont pas les moyens, vu son prix astronomique. Ses habitants sont de riches hommes d’affaires, des scientifiques, des enseignants et des cadres du Parti nord-coréen. »
« Et il coûte combien, pour que vous le qualifiiez d’astronomique ? »
« Cinquante mille dollars. »
Le PIB par habitant de la Corée du Nord avoisinant le million et demi de won, il aurait fallu travailler quarante-cinq ans sans dépenser un seul won pour s’offrir un appartement à Sun House.
« C’est effectivement très cher. »
« J’ai récemment rencontré un homme d’affaires nord-coréen qui habite au vingt-cinquième étage de Sun House. Il regrettait amèrement son achat. »
« Je suppose qu’il avait une bonne raison. »
« L’alimentation électrique de la Corée du Nord est déplorable et les coupures de courant sont incessantes. Résultat : il doit monter et descendre les escaliers tous les jours. »
Le secrétaire en chef Kang Inhan, qui suivait notre conversation, lança d’un ton pince-sans-rire :
« Eh bien, au moins, les habitants des étages supérieurs auront de bonnes jambes. »
« Hahaha ! C’est vrai. »
Bzzz.
Tandis que nous riions tranquillement, le téléphone du secrétaire en chef Kang Inhan sonna. Comme s’il savait déjà qui l’appelait, il décrocha aussitôt.
Dès que je l’entendis dire : « Chef d’équipe Lee », je sus qui était à l’autre bout du fil. Après quelques mots échangés avec Lee Hyeonsol, il raccrocha.
« Directeur général, c’était le chef d’équipe Lee. Il vient d’arriver à l’hôtel. »
« Dites-lui de se joindre à notre réunion d’urgence. »
Après avoir débarqué, nous nous rendîmes dîner dans un restaurant nord-coréen que Lee Menghong fréquentait. Habitué aux saveurs riches et épicées, je trouvai la cuisine nord-coréenne plutôt fade. Le secrétaire en chef Kang Inhan ne semblait pas l’apprécier davantage. Il touilla son plat quelques fois, puis reposa sa cuillère.
Nous nous étions contentés de goûter aux spécialités nord-coréennes. Le dîner terminé, nous regagnâmes l’hôtel Dandong Palace et prîmes une courte pause.
« Secrétaire en chef Kang, quand Saho et les forces spéciales américaines arriveront-ils ? »
« J’ai parlé au chef d’équipe Seo Donghun, qui accompagne Saho. Ils comptent arriver vers une heure du matin. »
« Je n’ose imaginer à quel point Saho doit être furieux, enfermé dans un endroit aussi exigu. »
« Hahaha ! J’en suis sûr. »
Ding-dong.
Alors que le secrétaire en chef Kang Inhan riait doucement, la sonnette retentit. À peine avions-nous ouvert la porte de la suite que les participants commencèrent à arriver les uns après les autres, menés par le vice-président Wei Chen. Le vice-président Neil Cayman entra en dernier, puis nous gagnâmes la salle de réunion.
Je bus une gorgée d’eau minérale pour m’humecter la gorge, puis pris la parole en tant qu’hôte de la réunion.
« Nous sommes réunis ici pour atteindre un objectif extrêmement important. Gardez ceci à l’esprit : si le contenu de notre discussion d’aujourd’hui venait à sortir de cette pièce, les conséquences seraient catastrophiques. »
« Oui, compris ! »
Les participants répondirent d’une voix forte, qui résonna dans la salle. Satisfait, je hochai la tête et me tournai vers Lee Hyeonsol.
« Chef d’équipe Lee, avez-vous rencontré des problèmes pour entrer en Chine ? »
« Notre entrée s’est déroulée sans encombre, mais à vous entendre, directeur général, j’ai l’impression que vous avez eu des difficultés. »
« Le secrétaire en chef Kang et moi avons subi un contrôle d’immigration particulièrement minutieux. Nous avons tout juste réussi à passer. »
« Pourquoi vous ont-ils soumis à un contrôle aussi strict ? » demanda Lee Hyeonsol, intrigué.
« Le directeur Lee Menghong m’a expliqué que c’était parce que nous étions revenus en Chine seulement dix jours après notre précédente visite. »
« Hmm, ça se tient. »
« Au fait, tous ceux qui ont été affectés à l’opération sont-ils arrivés ? »
« Nous ne sommes que cinq à être arrivés aujourd’hui, moi compris. Les autres viendront demain. »
« Quinze personnes qui débarquent en même temps, ça ne risque pas d’éveiller les soupçons ? »
« Pour éviter ça, dix d’entre elles passeront par l’aéroport de Shenyang. »
Lee Menghong apporta aussitôt une précision :
« Directeur général Cha, Shenyang se trouve à environ cinq heures de route. »
« Je vois. Et l’usine de drones kamikazes de Fengcheng ? Avez-vous réussi à récupérer les drones ? »
« Cet après-midi, nos agents du NIS se sont infiltrés dans l’établissement et en ont sorti dix exemplaires. »
Au départ, j’avais demandé au directeur Lee Menghong de récupérer un seul drone kamikaze afin que nous puissions étudier son système de contrôle. Il avait pourtant dépassé mes consignes et en avait pris dix.
« Pourquoi en avoir pris autant ? »
« L’entrepôt des produits finis est couvert de détecteurs d’alarme. Les agents pensaient qu’une infiltration de nuit déclencherait forcément les alarmes. Ils sont donc intervenus en journée, quand le système de sécurité était désactivé. »
Le drone kamikaze mesurait un mètre de long, un demi-mètre de large une fois ses ailes repliées, et pesait quinze kilos. Comme chaque exemplaire était livré avec son unité de contrôle, les caisses d’expédition étaient plutôt volumineuses. Malgré cela, les agents du NIS avaient réussi à en sortir dix de l’entrepôt.
« Directeur Lee, ils ne remarqueront pas la disparition des drones ? »
« L’entrepôt en contient un stock colossal. Personne ne remarquera qu’il en manque dix. En fait, les responsables de l’entrepôt ne s’en sont toujours pas aperçus. »
« Ça se tient. Mais comment avez-vous réussi à sortir dix caisses de cette taille ? »
« Nos agents ont profité d’un moment où les gardes, distraits, avaient temporairement quitté leur poste. »
« Je comprends. Malgré tout, pour réduire l’usine en ruines, il nous faudra au moins vingt drones kamikazes, pas vrai ? »
« Nous récupérerons les dix autres demain. »
« Vous vous en êtes tirés aujourd’hui, mais demain, la disparition de vingt drones ne va-t-elle pas forcément attirer l’attention ? »
« L’usine en produit environ trois cents par jour et les entrepôts en regorgent déjà. Je doute que qui que ce soit soupçonne quoi que ce soit. Par précaution, nous avons tout de même placé un de nos agents à l’intérieur pour surveiller l’entrepôt en permanence. »
« Voilà qui est rassurant. »
Après lui avoir répondu, je me tournai vers le vice-président Neil Cayman.
« Le directeur Griffin vous a-t-il mené la vie dure ? »
« Sans exagérer, j’ai échappé de justesse à la catastrophe. »
« Une fois que la CIA aura mené sa mission à bien, la colère du directeur Griffin se changera aussitôt en félicitations. »
« Je l’espère sincèrement. »
« Avez-vous préparé une planque pour les forces spéciales américaines ? »
À peine le sujet évoqué, Neil Cayman se frotta les tempes.
Les forces spéciales américaines venaient détruire l’usine de drones kamikazes et les armes nord-coréennes à bord du porte-conteneurs Cristal d’Argent. Au départ, le plan prévoyait le déploiement de vingt opérateurs, mais le directeur Griffin avait insisté pour en envoyer trente. Le plus gros problème était de trouver une planque où cacher trente hommes à la fois.
« Nous cherchons encore, mais ce n’est pas facile. »
À cet instant, le vice-président Wei Chen prit part à la conversation.
« Directeur général Cha, pourquoi ne pas loger les Américains dans notre hôtel ? »
« Si trente Américains bâtis comme des armoires se mettent à passer sans cesse dans le hall, le personnel de l’hôtel finira vite par se poser des questions. »
« Notre hôtel a un monte-charge au troisième sous-sol. S’ils l’empruntent pour rejoindre directement les étages résidentiels, aucun employé ne les verra. »
« Ah, c’est une excellente solution. »
« Directeur Pan, préparez des chambres pour les forces spéciales américaines. »
« Entendu. »
Après cette brève réponse, Pan Kai sortit son téléphone et quitta la salle de réunion. Tandis qu’il s’éloignait, je poursuivis ma conversation avec Wei Chen.
« La moitié des forces spéciales américaines devra être transférée à Dalian. Veuillez organiser leur transport et leur hébergement là-bas. »
« Ne vous inquiétez pas. Je m’occupe de tout. »
Puisque le vice-président Wei Chen m’en avait donné sa parole, je n’avais aucune raison de douter de lui.
« Vice-président Cayman, le président Douglas a promis de donner l’ordre écrit de placer les forces spéciales américaines sous le commandement du directeur Lee Menghong. Quand recevrons-nous ce document ? »
« Il a déjà été envoyé par valise diplomatique. Je veillerai à ce qu’il nous parvienne au plus tard demain matin. »
« Sans cet ordre officiel, l’opération elle-même est en péril. Occupez-vous personnellement de cette affaire. »
« Compris. Je m’en charge. »
Laissant derrière moi l’assurance de Neil Cayman, je me tournai vers le vice-président George Fries.
« Avez-vous localisé l’entrepôt de Green Trading ? »
« Oui. Il se trouve juste à côté de celui de Choson Trading. »
« Je vois. Avez-vous réussi à entrer ? »
« Nous avons effectué une reconnaissance avec infiltration la nuit dernière. »
« Il n’y avait pas de système d’alarme ? »
« Les portes et les fenêtres du rez-de-chaussée étaient équipées de détecteurs. Heureusement, la fenêtre du deuxième étage, près des bureaux, n’était pas protégée. »
Autrement dit, ils étaient entrés par la fenêtre du deuxième étage.
« Vous avez eu de la chance. Les pièces de rechange pour les lanceurs mobiles s’y trouvaient-elles ? »
« Oui. Elles sont empilées en quantités considérables, pompes de refroidissement comprises. »
« J’aimerais voir ces pièces. »
« Nous avons tout filmé. Je vous donnerai la clé USB plus tard, pour que vous puissiez constater l’ampleur du stock. »
« Excellent. »
« Pendant que nous y étions, nous avons aussi posé des explosifs dans tout l’entrepôt. »
Au départ, la destruction de l’entrepôt de pièces pour lanceurs devait coïncider avec l’élimination du groupe de hackers nord-coréens. Mais contrairement au plan initial, le vice-président George Fries avait déjà posé les explosifs la nuit précédente.
Je lui demandai prudemment pourquoi il avait agi si vite.
« Le FBI et le NIS sont chargés de détruire l’entrepôt de pièces détachées. Or, les agents du NIS doivent aussi participer à l’assaut contre l’usine de drones kamikazes aux côtés des forces spéciales américaines. »
« Vous avez donc posé les explosifs à l’avance pour alléger la tâche du NIS ? »
« C’est une des raisons. Mais surtout, nous avons découvert que l’infiltration du site était bien plus difficile que prévu. »
« La fenêtre est au deuxième étage, n’est-ce pas ? »
« Elle se trouve à environ cinq mètres du sol et l’ouverture est assez étroite. Nous avons dû retirer tout le cadre pour entrer. C’est pour ça que nous avons décidé de poser les charges tant que nous en avions l’occasion. »
Selon le contrat, le vice-président Chen Zhihui devait transporter les composants des lanceurs en Corée du Nord. Mais après la capture du directeur adjoint Jo Ilcheol, du Bureau général de reconnaissance de Corée du Nord, le complot visant à renverser le pouvoir avait été révélé. Dès que Wei Chen avait reçu mes renseignements, il avait commencé à démanteler les organisations fidèles à Chen Zhihui. Traqué par les hommes de Wei Chen, Chen Zhihui n’avait plus aucun moyen concret d’acheminer la cargaison en Corée du Nord. George Fries en avait eu connaissance et avait décidé de prendre les devants en posant les explosifs.
« Je comprends votre raisonnement. Mais y a-t-il un risque que les explosifs soient découverts ? »
« À en juger par l’épaisse couche de poussière qui recouvre les caisses de pièces détachées, personne n’est entré dans cet entrepôt depuis très longtemps. De plus, nous avons dissimulé les charges à l’intérieur même des conteneurs de pièces : personne ne les trouvera. »
« Alors, ça devrait aller. Comment comptez-vous les faire exploser ? »
« Les charges sont équipées de récepteurs. Nous pourrons donc tout faire exploser à distance avec une unité de contrôle. »
« Je comprends. Dans ce cas, j’ai une autre mission à confier au FBI. »
« Une autre mission ? »
« Capturez Lee Hyeoksan, le président de façade de Choson Trading. »
« Nous ? » demanda George Fries, surpris, en se désignant.
« C’est bien ça. »
« Je suis sincèrement honoré que vous nous ayez confié une mission aussi importante ! »
« Pas besoin de me remercier. Nous avons besoin que le président Lee Hyeoksan reste en vie afin de le transférer en Corée. Capturez-le pendant l’assaut contre le groupe de hackers. »
« Ce sera fait, directeur général Cha ! » répondit George Fries avec énergie.
À cet instant, Pan Kai regagna la salle de réunion. J’en profitai pour m’adresser à lui.
« Directeur Pan, nous aurons besoin de votre aide pour permettre aux forces spéciales américaines d’entrer sans encombre dans le port de Dalian. »
« J’ai déjà contacté nos hommes qui travaillent au port. »
« Excellent. Avez-vous réussi à déterminer quels conteneurs à bord du Cristal d’Argent transportent les armes nord-coréennes ? »
« Bien sûr. »
« Excellent travail. Transmettez toutes les informations recueillies aux opérateurs américains. »
« Compris ! » répondit Pan Kai d’une voix assurée qui résonna dans toute la salle.