Chapitre 158
Après avoir terminé l’interrogatoire de Lee Jonghyeok, le directeur Glenn Nevers passa aussitôt un coup de fil.
Il énuméra soigneusement les noms des espions, les organisations auxquelles ils étaient affiliés et leurs fonctions.
Dans le même temps, il ordonna de mener l’enquête avec discrétion et célérité, afin qu’aucun espion ne se doute de rien.
À peine eut-il raccroché que le directeur Griffin prit son téléphone.
["Directeur, ici James."]
« Directeur adjoint James, avez-vous découvert où l’inspecteur en chef Hayden s’est enfui ? »
["Nous avons activé tous nos réseaux de renseignement, mais nous n’avons pas la moindre piste."]
« Il y a de fortes chances qu’il ait fui au Venezuela. Activez nos agents sur place. »
["Compris."]
« Gardez bien ceci à l’esprit. Si nous ne le capturons pas vivant, ni vous ni moi ne garderons nos postes. »
["Qu’est-ce que vous voulez dire ? Pourquoi tout à coup ?"]
« Il a fait entrer clandestinement des stupéfiants nord-coréens et les a distribués dans tout le pays. »
["Quoi ?!"]
Le haut-parleur retransmit distinctement le souffle stupéfait du directeur adjoint James.
« C’est vrai. Je l’ai appris directement de Lee Jonghyeok, l’homme qui l’a recruté. »
["Compris."]
Le directeur Griffin termina de lui expliquer les détails et raccrocha. Le directeur Om Giyeon, qui avait patiemment attendu, prit aussitôt la parole.
« Directeur Griffin, pouvons-nous reprendre l’interrogatoire de Lee Jonghyeok ? »
« Oui, je vous en prie. »
Bzzzz…
Le téléphone du directeur Griffin vibra sur la table.
Après avoir jeté un coup d’œil à l’écran, il prévint le directeur Om Giyeon que Cha Jiham l’appelait, puis décrocha.
« Chef de cabinet Cha, je vous écoute. »
["Qu’avez-vous l’intention de faire du gang que l’inspecteur en chef Hayden fournissait en drogue ?"]
« Dès mon retour aux États-Unis, j’enverrai la police l’éliminer. »
["On dirait que vous comptez rentrer en avion en Amérique, puis revenir ici. C’est bien ça ?"]
Le directeur Griffin reprit soudain ses esprits.
Dans la villa de Liu Peiqi, à Dandong, un groupe de hackers nord-coréens était à l’œuvre.
En cet instant même, ils pirataient des plateformes d’échange de cryptomonnaies.
Son agence et le Service national du renseignement avaient déjà convenu de mener une opération conjointe la semaine suivante pour démanteler ce groupe.
Il l’avait complètement oublié et s’apprêtait à rentrer aux États-Unis.
« Chef de cabinet Cha, c’est une erreur de ma part. Je resterai en Corée jusqu’à la semaine prochaine. »
["Je vois. Il est aussi fort probable que le gang qui recevait la drogue de Hayden sache déjà qu’il a fui à l’étranger."]
« C’est probable. »
["Ces gangsters risquent eux aussi de se cacher. Ne vaudrait-il pas mieux demander à la famille Gomez de les éliminer ?"]
« Ce serait plus prudent. Je le demanderai au président Gomez tout à l’heure. »
["Je compte de toute façon le contacter, alors je lui transmettrai moi-même le message."]
« Vous pouvez faire ça ? »
["Bien sûr. J’aimerais maintenant changer de sujet un instant."]
Le directeur Griffin pencha la tête, perplexe.
Ce n’était pas étonnant : à sa connaissance, il n’avait plus rien à discuter avec Cha Jiham.
« Aviez-vous autre chose à me dire ? »
["Il est fort probable que l’inspecteur en chef Hayden ne se soit pas enfui au Venezuela par un vol commercial."]
« Vous voulez dire qu’il est parti par bateau ? »
["Non. À sa place, j’aurais pris un jet privé avec un faux passeport."]
« Un jet privé ? »
["Il a gagné une somme astronomique en distribuant de la drogue nord-coréenne."]
« Un jet privé… Ça ne m’a même pas effleuré l’esprit. Désolé, mais je suis très occupé. Je vais devoir raccrocher. »
Clic.
Dès qu’il eut raccroché, le directeur Griffin appela le directeur adjoint James.
Comme Cha Jiham le lui avait suggéré, il lui demanda d’enquêter minutieusement sur tous les appareils privés qui avaient décollé en direction du Venezuela.
Quand il eut terminé son appel, le directeur Om Giyeon s’adressa à lui.
« Directeur Griffin, comptez-vous rester dans notre pays jusqu’à la semaine prochaine ? »
« Le chef de cabinet Cha m’a demandé de rester. »
« S’il vous l’a demandé, c’est qu’il a sûrement ses raisons. »
« Je le pense aussi. Reprenons l’interrogatoire de Lee Jonghyeok, je vous prie. »
Le directeur Om Giyeon s’en tint à cette réponse, puis se tourna vers Lee Jonghyeok.
« Comme vous le savez, notre pays compte d’innombrables espions nord-coréens. Parlez-nous de ceux que vous connaissez. »
« Pour ne pas me faire repérer, j’ai vécu discrètement, sans me mêler aux autres. Je ne connais donc aucun autre espion. »
Le directeur Om Giyeon faillit rire devant tant d’aplomb.
Choi Cheolgyeo lui avait déjà fourni des renseignements sur quatorze espions étroitement liés à Lee Jonghyeok.
Mais, pour ne pas révéler sa source, il aborda la question sous un autre angle.
« Nous savons depuis longtemps que vous êtes un faux transfuge, et nous surveillons tous vos faits et gestes depuis le début. Dois-je continuer ? »
« … »
« Si vous continuez à mentir, nous ferons comme si vous n’étiez jamais mort. Ensuite, nous transmettrons aux médias la liste des espions que nous avons obtenue et annoncerons que c’est vous qui nous l’avez remise. À votre avis, qu’est-ce qui se passera ? »
Lee Jonghyeok se mit à trembler rien qu’à l’idée des conséquences.
En l’observant, le directeur Om Giyeon comprit que le plus difficile était déjà derrière eux.
Il ne restait qu’à porter le coup de grâce.
« Je vous le redemande. Nommez tous les espions que vous connaissez. »
« … »
Lee Jonghyeok se tut et rassembla ses pensées.
Le directeur Om Giyeon et les autres attendirent simplement, sans l’interrompre.
Un silence absolu envahit la salle d’interrogatoire.
Au bout d’un long moment, Lee Jonghyeok prit enfin sa décision et déclara d’un ton sombre :
« Promettez-moi que personne ne saura jamais que je vous ai remis la liste des espions. »
« Entendu. Parlez. »
« Pour commencer… le vice-président Kim Hyeokjin, qui travaille dans mon entreprise… »
Le directeur Om Giyeon écouta attentivement le témoignage de Lee Jonghyeok et en fut sincèrement stupéfait.
Il s’était attendu à ce que celui-ci cite trois ou quatre noms de plus que sur la liste de Choi Cheolgyeo.
Or Lee Jonghyeok leur révéla dix espions supplémentaires.
Ce qui le choqua davantage encore, ce furent les fonctions de ces dix personnes.
Parmi elles se trouvaient de hauts fonctionnaires, des assistants parlementaires, des professeurs d’université, des juges… Des gens qui occupaient des postes clés dans tous les secteurs de la société.
« Votre témoignage est-il fiable ? »
« Vérifiez par vous-mêmes. »
« Je comprends. »
Le directeur Om Giyeon donna aussitôt un ordre à l’agent de permanence.
« Vérifiez si les individus nommés par Lee Jonghyeok sont des espions. »
« Oui, monsieur ! »
Après avoir répondu brièvement, l’agent ouvrit la porte de la salle d’interrogatoire et sortit en toute hâte.
Le regardant s’éloigner, le directeur Om Giyeon poursuivit :
« Passons à un autre sujet. Connaissez-vous l’entreprise Choson Trading, à Dandong, en Chine ? »
« Oui. »
« Bien. Alors, dites-nous de quel genre d’entreprise il s’agit. »
« Le président déclaré de Choson Trading s’appelle Lee Hyeoksan. En apparence, c’est un Coréen de souche, mais en réalité, c’est un agent du Bureau général de reconnaissance de Corée du Nord. Choson Trading achète partout dans le monde les marchandises dont la Corée du Nord a besoin et les lui fournit. »
La Corée du Nord était alors sous le coup de sanctions des Nations unies.
La Chine s’étant également jointe aux sanctions, les échanges commerciaux entre les deux pays étaient loin d’être aussi actifs qu’auparavant.
Pourtant, Lee Jonghyeok parlait comme si Choson Trading pouvait approvisionner sans difficulté la Corée du Nord en tout ce dont elle avait besoin.
Le directeur Om Giyeon lui demanda comment c’était possible.
« Je ne fais que répéter ce que m’a dit le président Lee Hyeoksan en personne. À vous de vérifier si c’est exact. »
« Nous le ferons. Continuez. »
« La plupart des entreprises chinoises qui commercent avec la Corée du Nord bénéficient d’une puissante protection politique. Choson Trading est protégée par le secrétaire adjoint de la Commission centrale chinoise de discipline et d’inspection. »
Autrement dit, Choson Trading était protégée par le secrétaire adjoint Zhang Jinan.
Le directeur Om Giyeon ne fut pas le seul à tirer cette conclusion. Le directeur Griffin prit lui aussi la parole.
« Directeur Om, ce secrétaire adjoint Zhang semble tremper dans toutes les affaires. »
« Vous l’avez dit. Peut-on sanctionner quelqu’un qui aide la Corée du Nord à faire passer des marchandises en contrebande ? »
« En cherchant bien, je suis sûr qu’on trouvera un moyen. »
« J’attends de vos nouvelles avec impatience. »
Après cet échange avec le directeur Griffin, le directeur Om Giyeon se tourna de nouveau vers Lee Jonghyeok.
« Pourquoi avoir fourni à Choson Trading toute la production de pompes de refroidissement de votre usine de pièces automobiles ? »
« La Corée du Nord importe des lanceurs mobiles de missiles balistiques de Chine et de Russie. Mais, vu leur taille, il est devenu extrêmement difficile de les faire entrer en contrebande. Alors, il y a trois ans, ils ont décidé de fabriquer leurs propres lanceurs. »
Lee Jonghyeok s’interrompit pour reprendre son souffle, puis continua :
« Les pompes de refroidissement fabriquées par mon entreprise servent à assembler ces lanceurs mobiles. »
« Je vois. Combien de pompes avez-vous fournies à Choson Trading jusqu’à présent ? »
« Jusqu’à l’an dernier, nous étions encore en phase de développement ; il n’y avait donc eu aucune livraison. Les exportations à grande échelle ont commencé au début de cette année. Nous en avons livré environ cinq cents jusqu’ici. »
« Ont-elles toutes déjà été transférées en Corée du Nord ? »
« J’ai parlé au président Lee Hyeoksan avant-hier. Il m’a dit qu’il en restait encore environ quatre cents dans l’entrepôt. »
« Savez-vous pourquoi ces quatre cents n’ont toujours pas été livrées ? »
« C’est la Triade qui se charge de les transporter en Corée du Nord, mais ils n’arrêtent pas de prétendre qu’ils sont débordés et de repousser l’opération. »
Le directeur Om Giyeon comprit alors toute la situation.
Les pompes devaient être transportées en Corée du Nord par le vice-président Chen Zhihui, le beau-frère du secrétaire adjoint Zhang Jinan.
Or la partie coréenne avait transmis au directeur Griffin des renseignements selon lesquels le cargo Golden Mariner, exploité par Eastern Shipping, transportait des armes nord-coréennes vers les Philippines.
À la suite de ces renseignements, le gouvernement américain avait déployé des forces stationnées au Japon pour intercepter le Golden Mariner.
Dans le même temps, il avait fait savoir au vice-président Wei Chen que Chen Zhihui préparait un coup d’État.
Wei Chen avait saisi l’occasion avec enthousiasme et écrasé la faction de son rival.
Résultat : les hommes de Chen Zhihui n’avaient pas pu transporter les pompes en Corée du Nord.
Voyant là un coup de chance, le directeur Om Giyeon poursuivit :
« Savez-vous où se trouve l’entrepôt de Choson Trading ? »
« Non. »
À cet instant, le directeur Griffin intervint :
« Directeur Om, pourquoi avez-vous besoin de le savoir ? »
« Pour détruire les pompes et empêcher la Corée du Nord de produire des lanceurs mobiles. »
« Je vois. Dans ce cas, nous détruirons l’entrepôt de Choson Trading. »
« Nous avons de nombreux agents à Dandong. »
La réponse du directeur Om Giyeon revenait à un refus.
Mais le directeur Griffin n’avait pas l’intention de battre en retraite.
« Directeur Om, nous menons une opération de grande envergure à Dandong la semaine prochaine. Pourquoi ne pas collaborer dès maintenant et en profiter pour éprouver notre coordination ? »
« Eh bien… ce n’est pas une mauvaise idée. »
« Ha ha, merci ! Parlons du plan pour détruire l’entrepôt. »
Bzzzz…
Le téléphone du directeur Om Giyeon vibra de nouveau sur la table.
En regardant l’écran, il vit que Cha Jiham l’appelait depuis la salle d’observation.
Après en avoir informé le directeur Griffin, il décrocha.
« Chef de cabinet Cha, je vous écoute. »
["Directeur Om, inutile de détruire l’entrepôt de Choson Trading pour le moment."]
« Vous voulez dire qu’il y a des affaires plus urgentes ? Ai-je bien compris ? »
["Exactement. Pour commencer à produire des lanceurs mobiles en série, la Corée du Nord fait presque certainement passer en contrebande des composants venus de nombreux pays, y compris du nôtre."]
« C’est fort probable. »
["Et le président Lee Hyeoksan sait très probablement exactement quels composants sont introduits en contrebande."]
Boum !
Le directeur Om Giyeon eut l’impression qu’un énorme marteau venait de lui tomber sur la tête.
Pour empêcher la Corée du Nord de lancer la production en série de ses lanceurs, il fallait d’abord identifier tous les composants introduits en contrebande.
Et pour cela, ils devaient capturer vivant le président Lee Hyeoksan et le faire parler, pas faire sauter l’entrepôt.
Il n’en revenait pas d’avoir négligé un élément aussi crucial, tout occupé qu’il était à détruire le stock de pompes.
« J’ai failli passer à côté de l’essentiel ! Chef de cabinet Cha, merci. »
["Je vous en prie. Capturez le président Lee Hyeoksan vivant au plus vite."]
« Bien sûr. C’est exactement ce que nous allons faire. »
Clic.
À peine le directeur Om Giyeon eut-il raccroché que le directeur Griffin lui demanda :
« Qu’a dit le chef de cabinet Cha ? »
« Pour permettre à la Corée du Nord de lancer la production en série de ses lanceurs mobiles… »