Chapitre 107
« Le soleil s’est levé à l’ouest aujourd’hui ou quoi ? »
Comme j’étais d’ordinaire extrêmement ponctuel et plein d’énergie, j’arrivais toujours tôt au bureau. Mais aujourd’hui, pour la première fois depuis longtemps, j’étais arrivé avec un retard visible, ce qui poussa le directeur adjoint Woo Changhun à me taquiner dès qu’il me vit.
« Ouais… c’est comme ça. »
« Ça, c’est une chose. Mais pourquoi tes cernes t’arrivent presque au menton ? »
Le président Cho Myeongsu avait utilisé quinze milliards de dollars du fonds de capital-risque de Korea Investment, auxquels s’ajoutaient quinze milliards tirés des fonds personnels du président Park Yeongil, pour ouvrir des positions à la baisse sur Golden Health, au prix de cent quinze dollars l’action. Naturellement, mes trois milliards six cents millions de dollars à moi étaient inclus dans l’investissement personnel du président Park.
Près de cinq mille milliards de won de mon argent étaient engagés dans un pari contre Golden Health.
Comment voulez-vous dormir tranquillement dans ces conditions ?
J’étais resté éveillé toute la nuit à surveiller le cours de l’action Golden Health, jusqu’à la fermeture de la Bourse américaine.
Mais j’avais beau être proche du directeur adjoint Woo Changhun, pas question de lui raconter ça.
« J’ai juste… beaucoup de choses en tête. »
« Tu veux en parler ? Ça te ferait peut-être du bien. »
À cet instant, la porte du bureau s’ouvrit et Yun Sola entra.
Quelque chose clochait.
D’ordinaire, elle se tenait droite, pleine d’assurance et de détermination. Même le matin, elle avait toujours le pas vif et énergique.
Aujourd’hui, pourtant, elle avançait à petits pas, comme une vieille femme épuisée.
Et, comble de l’ironie, elle avait exactement les mêmes cernes terrifiants que moi sous les yeux.
Dès que tout le monde remarqua son apparence, Woo Changhun et le reste de notre service se figèrent, puis tournèrent tous ensemble la tête vers moi.
« Quoi ? Ne me regardez pas. Je n’y suis absolument pour rien. »
Je coupai court à leurs soupçons, ayant tout de suite compris le sens de ces regards méfiants.
« Alors pourquoi notre Sola a-t-elle l’air d’avoir été vidée de toute son énergie ? » insista Woo Changhun.
« Comment veux-tu que je le sache ? Demande-lui. »
Woo Changhun se tourna vers Yun Sola, qui s’affala sur sa chaise en poussant un gémissement las.
« Sola, tu n’as pas l’air dans ton assiette aujourd’hui. Il s’est passé quelque chose ? »
La veille, Yun Sola avait appris confidentiellement que le président Yoon Jongu comptait parier à la baisse sur Golden Health.
Elle avait rassemblé jusqu’au dernier won de ses économies et avait tout investi dans la vente à découvert.
Quand presque tout votre patrimoine dépend d’une seule transaction, dormir devient physiquement impossible.
Mais si elle l’avouait maintenant, Cha Jiham comprendrait immédiatement qui elle était vraiment.
Elle ne pouvait pas rêver meilleure occasion de sortir un petit mensonge sans conséquence.
« J’ai acheté un nouveau matelas, mais il est atrocement inconfortable. J’ai passé la nuit à me retourner dans tous les sens, sans fermer l’œil. »
« Et tu crois qu’on va avaler ça ? » demanda Woo Changhun d’un ton sceptique.
« Monsieur Woo, vous insinuez que je mens ? »
« Non, je dis juste que le directeur Cha a exactement la même tête. »
Yun Sola savait parfaitement pourquoi Cha Jiham était resté éveillé toute la nuit.
Tout ce qu’elle pouvait faire, à présent, c’était jouer les innocentes.
« Vraiment ?… Impossible. »
« Haha, détendez-vous. Je plaisantais. »
Sans tenir compte de ses paroles, Yun Sola se tourna vers moi.
« Alors, qu’est-ce que tu as fait exactement hier soir pour que tout le monde nous regarde comme ça ? »
« Ma vie privée ne te regarde pas. »
« Mais si jamais… »
Je pouvais presque lire dans ses pensées.
« Je préfère te le dire tout de suite : ce n’est absolument pas ce que tu imagines. »
« Ah oui ? Et qu’est-ce que tu crois que j’imaginais, exactement ? »
« … »
« Je plaisante ! Mais pourquoi tu as l’air aussi mal en point ? »
Bzz ! Bzz !
Ça tombait à pic.
Le téléphone posé sur mon bureau vibra.
Ravi d’avoir un prétexte idéal pour échapper à l’interrogatoire, je jetai un coup d’œil à l’écran.
C’était Choi Dongyeong, le commissaire général.
La raison de son appel était évidente.
Je pris mon téléphone et m’éclipsai rapidement dans une salle de réunion vide.
« Monsieur le commissaire. »
« Directeur Cha, nous avons réussi à faire débarquer le vice-président Chen Zhihui au port de San Diego, au Nicaragua. »
« Je vois. Pensez-vous qu’il pourra rentrer en Chine sans problème ? »
« D’après nos agents de renseignement, des membres du personnel de l’ambassade chinoise l’attendaient déjà au port. »
« Alors, tout devrait bien se passer. Vous avez pu faire payer ce salaud pour lui avoir sauvé la vie ? »
« Hahaha ! »
Son rire tonitruant, qui résonna dans le téléphone, répondit à ma question.
« Je vous prie de transmettre mes remerciements les plus sincères à tous les membres du Service national du renseignement pour leur excellent travail. »
« Haha, je n’y manquerai pas. Maintenant, changeons de sujet un instant. J’ai entendu dire que vous alliez bientôt partir pour Macao. Puis-je savoir pourquoi ? »
Pourquoi ai-je soudain le mauvais pressentiment qu’il va encore me refiler un problème sur les bras ?
À Macao, mes objectifs principaux étaient de démanteler le réseau d’escrocs qui avait dupé Jang Seokcho et de récupérer l’énorme dette que Go Yeongjun, l’ancien PDG de K&J Bio, devait à Korea Investment.
Mais expliquer le premier objectif aurait pris une éternité.
Je ne lui donnai donc que la version officielle.
« Commissaire, vous connaissez certainement l’affaire K&J Bio. »
« Bien sûr. »
« Nous avons reçu des renseignements fiables selon lesquels Go Yeongjun, le fugitif, se cacherait actuellement à Macao. »
« Je vois. Dans ce cas, la police souhaite participer à son arrestation. »
On aurait dit que Choi Dongyeong comptait s’attribuer une part du mérite après que nous aurions fait tout le travail.
« Vingt membres de notre service de sécurité sont déjà à Macao à la recherche de Go Yeongjun. Nous n’avons pas besoin de l’aide de la police pour le moment. »
« Eh bien… dans ce cas, je suppose que je ne peux rien y faire. »
« Commissaire, vous savez qu’il faut toujours écouter jusqu’au bout. »
« Hm ? Vous voulez dire que… »
Je compris tout de suite pourquoi il avait hésité.
« Dès que nous aurons récupéré jusqu’au dernier won qu’il nous doit, nous vous le livrerons entier. »
« Oh, directeur Cha, je vous remercie beaucoup ! »
Après avoir raccroché, je retournai au bureau.
Le chef d’équipe de soutien Heo Yeongjin me fit signe d’approcher.
Je me hâtai de le rejoindre et m’inclinai poliment.
« Vous me cherchiez, chef d’équipe ? »
Il pointa l’index vers le haut, désignant la direction générale.
« Je viens de recevoir un appel de la direction. Ils m’ont dit que vous partiez pour Macao. »
« C’est exact. »
« Préparer un voyage d’affaires à l’étranger prend du temps. Terminez ce que vous avez à faire, puis rentrez tôt aujourd’hui et reposez-vous. »
La date du départ n’avait même pas encore été fixée.
Pourtant, pour une raison ou une autre, Heo Yeongjin semblait décidé à me mettre dehors au plus vite.
« J’ai encore largement le temps. Inutile de se presser. »
Il se pencha vers moi et murmura à voix basse :
« Le président veut vous voir. Dans trente minutes. »
« Ah… je comprends mieux. Je vais terminer ce que j’ai à faire et j’irai le voir. »
***
« Et pourquoi m’avez-vous fait venir ici en plein milieu de la journée de travail, au juste ? »
Le président Park Yeongil grommela en s’asseyant en face du président Yoon Jongu.
« Si ça ne vous plaît pas, vous pouvez repartir. »
« Quelle grossièreté, avec l’âge… Secrétaire Song, dites-moi ce qui était si urgent. »
Song Dosok s’avança.
« Président, nous vous avons invité pour discuter d’une question importante concernant notre fonds de capital-risque. »
« Ah ? De quoi s’agit-il ? »
« La charge de travail du directeur Cha est devenue écrasante. Il ne peut plus raisonnablement tout gérer seul. Nous aimerions nommer au poste de vice-président du fonds quelqu’un en qui il a entièrement confiance. »
« Hmm. J’envisageais justement de promouvoir le directeur Cho à ce poste. »
Yoon Jongu intervint :
« Park, êtes-vous sûr que le directeur Cho accepterait seulement ? »
« Je lui ai déjà tâter le terrain. Il est tout à fait partant. »
« Parfait. Alors, que pensez-vous de transférer Sola au fonds, elle aussi ? »
« Je ne suis pas sûr que le directeur Cha apprécie. »
« Nous ne pouvons pas laisser Tracy nous voler notre directeur Cha. »
« Quoi ? Vous voulez dire que Tracy veut, elle aussi, rejoindre le fonds ? »
« J’en ai parlé avec le président Clark Bongard. Il m’a confirmé que c’était exactement ce qu’elle comptait faire. »
« Oh là là… »
Toc, toc.
Alors que Park Yeongil secouait encore la tête, quelqu’un frappa à la porte.
La secrétaire entra.
« Président, le directeur Cha est arrivé. »
« Faites-le entrer. Et apportez-nous du thé et du café. »
Après en avoir reçu l’autorisation, j’entrai dans le bureau.
Comme prévu, le président Park Yeongil était déjà là.
Je m’inclinai poliment devant les deux hommes, puis pris place.
Yoon Jongu m’observa attentivement.
« Directeur Cha, vous avez l’air à moitié mort. Une raison particulière ? »
« J’ai passé la nuit à surveiller le cours de l’action Golden Health. »
Une minute plus tard, la secrétaire revint avec nos boissons.
Pour essayer de dissiper cette fatigue écrasante, je vidai mon café glacé en quelques longues gorgées.
Park Yeongil me regarda avec compassion.
« Jiham, ta santé compte. Tu n’as qu’un seul corps. Tu vois ce que je veux dire, pas vrai ? »
« Bien sûr, président. »
« Bien. Alors, allons droit au but. Explique-moi pourquoi tu as tant insisté pour conserver nos positions à la baisse au lieu de les clôturer. »
Au départ, j’avais fixé notre objectif de profit sur Golden Health entre soixante et soixante-dix pour cent.
Dès l’ouverture des marchés, le cours s’était effondré.
En à peine trente minutes, il avait chuté de près de soixante pour cent.
Puis les acheteurs à la recherche de bonnes affaires étaient intervenus, ramenant la baisse à cinquante-cinq pour cent.
Par la suite, le cours avait stagné autour de ce niveau.
De plus en plus inquiet, Park Yeongil m’avait aussitôt appelé pour insister sur la clôture de nos positions et l’encaissement de nos bénéfices.
« C’est simple. Nous n’avons pas encore atteint notre objectif. »
« Mais un bénéfice de cinquante-cinq pour cent, c’est déjà incroyable ! »
« Je vois les choses autrement, président. »
Park Yeongil poussa un profond soupir.
« Tu es incroyablement têtu. »
Sur ces mots, il s’adossa au canapé.
Yoon Jongu prit aussitôt la relève.
« Directeur Cha, qu’est-ce qui vous rend si certain que le cours de Golden Health va continuer à baisser ? »
« Le président Gomez doit absolument acquérir Golden Health au prix le plus bas possible. »
Yoon Jongu comprit immédiatement.
Pour faire encore baisser le cours, Gomez devrait ouvrir davantage de positions à la baisse.
Lorsqu’il me demanda ce qui se passerait ensuite, je lui répondis sans détour :
« Et Gomez ne sera pas le seul. Il est extrêmement probable que le Groupe Bongard ouvre lui aussi des positions supplémentaires à la baisse. »
« Bongard aussi ? »
« Oui. Leur objectif de profit est de quatre-vingts pour cent. »
« Dans ce cas, ne devrions-nous pas investir encore davantage ? »
Je secouai la tête.
« Trop d’investisseurs ont ouvert des positions à la baisse hier soir. Aujourd’hui, Bongard et Gomez vont entrer sur le marché avec des capitaux colossaux. Si nous nous montrons trop gourmands, le volume total des positions à la baisse pourrait dépasser le nombre réel d’actions en circulation de la société. »
« Hmm… C’est logique. »
« Pour réduire au minimum tous les risques possibles, je propose ceci : dès que nous atteignons un rendement de soixante-cinq pour cent, nous clôturons toutes les positions sans hésiter. »
« D’accord. Prévenons Bongard et Gomez ? »
« Laissez-moi m’en charger. »
« Très bien. »
« Autre chose : le commissaire Choi Dongyeong m’a appelé il y a une trentaine de minutes. »
Je leur racontai franchement toute ma conversation avec le commissaire général.
« …En résumé, le commissaire a reçu une très généreuse somme du vice-président Chen Zhihui. »
« Hahaha ! Bien joué, Choi ! »
« Mais il nous a demandé de faire comme si toute cette histoire n’avait jamais eu lieu. »
« Vous avez entendu, Park ? C’était pour vous. »
« Et qu’est-ce que vous insinuez, au juste ? » répliqua sèchement Park Yeongil.
« Comme si vous ne le saviez pas. »
« Espèce de vieux fou ! »
Heureusement, Song Dosok et Kang Inhan désamorçèrent rapidement la dispute naissante entre les deux vieux titans.
Une fois le calme revenu, Yoon Jongu se tourna de nouveau vers moi.
« Directeur Cha, quand comptez-vous partir pour Macao ? »
« Dès que le directeur Glenn Nevers m’aura envoyé les documents restants. »
Il parlait des dossiers sur Jeong Sanhak, le chef du réseau d’escroquerie, et sur Go Yeongjun, l’ancien PDG fugitif de K&J Bio.
« Quand le directeur Nevers a-t-il dit qu’il vous les enverrait ? »
« Il ne m’a pas donné de date précise. »
Bzz ! Bzz !
Comme s’il m’avait entendu, mon téléphone vibra dans ma main.
L’écran affichait le nom du directeur Glenn Nevers.
Je fis un signe de tête aux personnes présentes avant de répondre.
« Directeur Nevers. »
« Directeur Cha, je suppose que vous savez déjà pourquoi je vous appelle. »
Son ton me mit immédiatement sur mes gardes.
Malgré son apparence intimidante, Glenn Nevers s’exprimait d’ordinaire avec chaleur.
Cette fois, sa voix était glaciale.
Le FBI aurait-il découvert que les services de renseignement coréens et la police avaient secrètement exfiltré et libéré le vice-président Chen ?
Je réprimai le malaise qui montait en moi et répondis aussi calmement que possible.
« Oui, bien sûr. »
« Nous n’avons toujours pas retrouvé la moindre trace de Go Yeongjun, de K&J Bio. En revanche, nous avons découvert toute la vérité sur l’identité de l’homme connu sous le nom de Jeong Sanhak. »
« Et qui est-il vraiment ? »
« Son vrai nom est Jeong Sancheol. C’est un citoyen nord-coréen. »
« Hmm… C’est exactement ce à quoi je m’attendais. »
« Ah ? Vous soupçonniez qu’il était nord-coréen ? » La curiosité perça dans la voix de Nevers.
« Jang Seokcho m’a dit que cet homme avait un accent très particulier. Ça m’a mis la puce à l’oreille dès le début. »
« Vous avez un excellent instinct, directeur Cha. Nous l’avons vérifié par nos propres moyens. Ce Jeong Sancheol est major général en activité au Bureau général de reconnaissance de Corée du Nord. »