Avant même que j'aie pu obtenir une réponse à ma question, le monstre souleva brusquement Friedel à bout de bras. Sans lui laisser le temps de résister, il le fit tournoyer comme un fouet et le fracassa contre le sol.
Poum !
Le sol se creusa tout autour de Friedel.
« Ghk... ! »
Un bref cri lui échappa, suivi d'un filet de sang qui coula entre ses lèvres. Son corps tressauta faiblement, et le rouge s'infiltra lentement dans les fissures du marbre brisé.
« ... »
L'air étranger de l'hôtel s'enroula autour de mon corps. Après avoir tout pris pour un jeu pendant si longtemps, l'odeur métallique du sang qui me caressait les narines me rappela brutalement que tout cela était bien réel. Mon corps se figea. Quelle que soit l'horreur des illustrations, la voir se produire pour de vrai n'avait rien de comparable. Le sang. Un cri d'agonie. Un corps plié de façon contre nature. C'était si atroce que j'en eus la nausée. Je n'arrivais pas à détacher mes yeux de Friedel, et mon cœur battait de peur.
'Ce n'est que le début.'
Il ne peut pas mourir... n'est-ce pas ?
Comme pour se moquer de cette pensée, les mouvements de Friedel faiblirent, puis cessèrent complètement. Je n'avais aucune affection pour lui, alors je n'étais pas triste. Pourtant, ce silence soudain me glaça au point de faire se dresser chaque poil de mon corps. Je ne savais pas ce que je pouvais bien dire face à un tel spectacle.
Le monstre se tourna lentement vers nous. Je croisai ses yeux, pareils à un abîme capable de m'aspirer.
« Hic ! »
Merde ! Ai-je perdu la tête ?! J'étais apparemment si terrifiée que j'avais le hoquet sans m'en rendre compte. Me couvrir la bouche n'y changeait rien.
« Grande sœur... »
« H-Hk ! »
Les hoquets continuaient à s'échapper entre les doigts qui couvraient ma bouche. Le monstre dressa l'oreille et se mit à marcher vers nous. J'attrapai la main de Holloway et reculai en essayant désespérément d'étouffer mes hoquets.
Tant que je ne fais pas de bruit...
« Mm ! »
« Kiiiiik ? »
... Je vais mourir. Je vais mourir en plein début, c'est ridicule. Un seul hoquet va m'envoyer directement dans l'au-delà. Mes mains devenaient glacées et mon visage pâlissait quand...
[Ah ! Vous avez découvert une arme utilisable contre le monstre !]
Quoi ? Mes yeux s'illuminèrent, et une autre fenêtre apparut.
[Lance pointue
Caractéristique : elle est pointue.]
Waouh. Quelle description extraordinaire ! Agacée, je balançai mon poing vers la fenêtre système. Il faut me dire où elle est, cette fichue lance ! Comme si elle avait lu dans mes pensées, une flèche holographique apparut et indiqua le dessous d'une table dans le couloir. Une longue lance y gisait. Je la repérai et m'en saisis aussitôt.
[Vous avez obtenu la « Lance pointue » !]
[Trouvez le point faible du monstre et plantez-y la lance.]
[Essais restants : 5]
... Les essais sont limités ? Que se passe-t-il si j'échoue les cinq fois ? Aucune explication ne s'afficha. Le monstre m'avait déjà prise pour cible, et Friedel gisait visible à côté de lui. Mon corps tremblait malgré moi devant ce spectacle atroce, mais l'idée que je finirais exactement comme lui si je ne venais pas à bout du monstre me remplit de terreur. Réprimant la nausée qui montait dans ma gorge, je me forçai à examiner calmement la créature.
Je ne voyais rien qui ressemble à un point faible. Là où auraient dû se trouver le cœur ou le plexus solaire, c'était complètement creux, et ses yeux étaient profondément enfoncés. Le sillon sous le nez était une cible trop petite... Non, attends. Est-ce que les points faibles humains fonctionnent seulement sur les monstres ?! Je serrai fermement la lance et reculai en protégeant Holloway.
« Grande sœur, tu vas t'en sortir ? »
« Avec quoi ? Hic ! »
« Cette lance... Qu'est-ce qui se passe si tu rates le monstre ? »
« Alors je mourrai probablement ? Je crois. »
« ... »
Heureusement, malgré ma réponse insensée, Holloway ne dit rien. Je ne quittais pas le monstre des yeux. J'avais beau regarder, je n'avais aucune idée de l'endroit où planter la lance. Rien ne garantissait que je puisse le vaincre en me battant, alors plutôt que de le transpercer, j'essayai de fuir ainsi. Mais Holloway, qui reculait avec moi, s'arrêta soudain.
« Qu'est-ce que vous faites ? Continuez à avanc... »
« On ne peut pas, grande sœur. »
« Quoi ? »
« D-Derrière nous... »
Ne me dis pas que... Je me retournai précipitamment et sombrai dans le désespoir : un monstre identique se tenait là. Nos deux voies de fuite étaient bloquées.
« ... »
Le boss final est juste là. Alors pourquoi ces trucs sont-ils là, bon sang ?! Mon cri intérieur ne les atteignit pas. Je compris que la seule façon de m'échapper était de franchir l'un des monstres. Sans relâcher ma garde, je resserrai ma prise sur la lance. J'allais viser le monstre du côté sans Friedel, mais le rugissement d'un autre monstre résonna plus loin dans ce couloir. Je tournai donc lentement la lance vers celui qui se trouvait près de Friedel, car prendre l'autre direction augmentait les risques de croiser encore plus de monstres.
« Holloway, quand je toucherai ce monstre, courez tout droit. Compris ? »
Courez sans vous arrêter et rentrez chez vous. J'aurais voulu ajouter cette dernière partie, mais j'avais tout de même un peu de tact.
« Et toi ? »
« Je vous suivrai juste derrière. »
Quand je lui dis exactement le contraire de ce que je pensais, Holloway hocha la tête à contrecœur.
« Quand je compterai un, deux, trois, je courrai et je lancerai la lance. »
« Oui, grande sœur. »
La distance était considérable et je n'étais pas sûre de pouvoir le toucher, il fallait donc que je réduise un peu l'écart. J'expirai lentement pour calmer ma respiration tremblante, puis j'accélérai peu à peu ma course. Je pris de l'élan et tirai mon bras en arrière aussi loin que possible, en visant la tête pour y lancer la lance de plein fouet quand...
Toc.
Mon pied atterrit sur des gravats du mur que le monstre avait détruit, et je glissai.
« Vous plaisantez... ! »
Je lâchai même la lance et m'étalai de tout mon long sur le sol. La lance m'échappa des mains...
« Kiiiiiiik ! »
Et se planta pile au centre de la jambe du monstre.
« ... Ah, mon bien-aimé s'en est allé. »
Je murmurai cela sans m'en rendre compte. Holloway s'arrêta et éclata d'un grand rire. Une fenêtre apparut au-dessus du monstre qui se tordait.
[Point faible touché ! Le monstre sera hors d'état de nuire pendant environ 5 minutes.]
Cinq minutes ? C'est largement suffisant ! Oubliant la douleur, je bondis et tendis la main vers Holloway.
« Holloway ! »
Arrête de rigoler et viens ici, bon sang ! Ce n'est qu'alors que Holloway accourut et prit ma main. Nous filâmes aussitôt devant le monstre. Ç'aurait été merveilleux de pouvoir ainsi nous échapper de sa vue sans encombre...
Quelque chose m'attrapa soudain la cheville. Je tombai face la première dans la mare de sang de Friedel.
« Grande sœur ! »
« Ugh ! »
Splotch !
L'odeur métallique du sang m'envahit. La folie emplissait les yeux de Friedel, qui s'agrippait à ma cheville.
« Ghk... Je ne serai pas le seul à mourir... ! »
Sans lâcher ma cheville, Friedel se redressa de force et se mit à me traîner. Il était d'une force étonnante pour un blessé.
« Grande... »
« Chut ! »
Nous avions encore une chance. Il restait cinq minutes, et se débarrasser d'un blessé ne devrait pas être difficile.
« Holloway, courez en premier ! »
« M-Mais ! »
Chaque seconde comptait, alors je le ramenai brutalement à la réalité.
« Vos jambes sont courtes, il faut que vous partiez devant ! Comme ça, vous prendrez au moins un peu de distance avec le monstre ! »
« ... »
Holloway regarda ses jambes, puis moi. Ses sourcils tressaillirent de mécontentement. Puis il fit volte-face si vivement que j'en entendis presque le bruit, et partit en courant.
[Holloway est contrarié.]
C'est vraiment ça, le problème en ce moment ?!
« Lâchez-moi ! »
« H-Ha... Merde. Je vous ai suppliée de me sauver et vous n'avez même pas aidé. Hah. »
« Je vous ai dit de me lâcher ! »
Quand je me débattis, Friedel baissa les yeux vers moi avec un sourire. Du sang dégoulinait de ses lèvres tandis qu'il souriait, ce qui le rendait incroyablement grotesque.
« Et pourquoi donc ? »
« Vous... »
« Bon sang, hah... »
Incapable de contenir sa rage, Friedel grinça des dents.
« Même si je meurs, je vous emmène avec moi. Comment osez-vous refuser de m'aider ? »
Je ripostai, incrédule.
« Vous vous rappelez que c'est vous qui avez essayé de nous utiliser comme appâts, Holloway et moi, en premier ? »
« Je n'avais pas le choix... ! »
« Alors c'est pareil pour moi ! »
« Espèce de garce ! »
Visiblement furieux que je lui réponde sans cesse, il me frappa de son poing en pleine joue.
Poum !
Le coup fut assez violent pour me faire vibrer le crâne, et toute force quitta mon corps.
« Hé, hé... ! »
Pour une raison inconnue, Friedel retroussa les lèvres en un sourire ignoble.
« Ordure... »
« Continuez à parler ! On verra si vous aurez encore la langue bien pendue quand le monstre vous aura frappée à votre tour ! »
Gravement blessé par le monstre, il ne pouvait plus courir. Il était évident qu'il comptait me servir d'appât pour gagner du temps. À moins qu'il n'ait réellement l'intention de mourir avec moi. Sans me soucier de la douleur brûlante qui irradiait ma joue gauche, je me mordis la lèvre. Je ne peux pas mourir à cause d'un salaud pareil.
« Vous ne voyez pas que le monstre ne bouge plus ?! Si vous courez, vous pouvez survivre ! »
« Vous croyez que je ne le sais pas ?! »
Le visage de Friedel se tordit de hargne.
« Je ne supporte pas qu'on me fasse du tort. Il faut que je vous tue pour être satisfait. »
Marmonnant entre ses dents, Friedel avança en titubant et me traîna vers le monstre.
'Il est déjà complètement hors de lui.'
Impossible de le raisonner.
« Merde. J'aurais dû suivre Messire Werner à ce moment-là... Je n'aurais pas dû pousser Moran... »
On dirait que je ne suis pas sa seule victime, à ce salaud. Voilà pourquoi il avait réussi à atteindre cet étage si vite, tout seul... Je cherchai désespérément autour de moi de quoi me libérer de Friedel, mais il n'y avait rien. Nous nous rapprochions du monstre, et le temps restant s'afficha.
[Il reste 2 minutes.]
Friedel, qui s'apprêtait à me jeter sur le monstre, s'agrippa soudain la poitrine.
« Ghk ! »
Je l'avais bien senti : il continuait à bouger comme si de rien n'était après s'être fait attaquer par ce monstre. Évidemment qu'il avait atteint sa limite ! Toujours la main sur la poitrine, Friedel cracha une gorgée de sang.
« Toux ! »
À l'instant où il vacilla, je frappai sa cheville de mon pied libre.
« Agh ! »
Friedel perdit l'équilibre et s'écroula au sol. Sous le choc, il lâcha enfin ma cheville. Maintenant ! Je bondis sur mes pieds et courus de toutes mes forces. Une voix désespérée s'accrocha à mes talons.
« A-Attendez... ! Ne m'abandonnez pas... ! J-J'avais tort ! »
« Taisez-vous ! Je ne suis pas assez gentille pour faire preuve de pitié envers un salaud qui vient d'essayer de me tuer. »
Il restait encore du temps. S'il voulait vraiment survivre, il pouvait toujours ramper pour s'enfuir. Je savais parfaitement que sauver un salaud pareil ne ferait pas de moi sa bienfaitrice à ses yeux. Et surtout, il avait réellement essayé de me tuer.
'Il est rempli de pensées de vengeance contre moi.'
S'il survit, il trouvera bien le moyen de me jeter à un autre monstre. Sans plus me soucier de Friedel, je regardai droit devant moi et continuai à courir. C'était l'occasion rêvée pour me séparer naturellement de Holloway. J'avais prévu de faire semblant d'aller vers lui avant de filer ailleurs, mais il fut plus rapide.
« Grande sœur ! Par ici ! »
Non, je suis à peu près sûre que c'est de l'autre côté, le bon chemin. Il ne restait pas beaucoup de temps. N'ayant pas le choix, j'emmenai Holloway avec moi, mis autant de distance que possible entre nous et cet endroit, puis entrai dans une chambre d'hôtes et verrouillai la porte. Plutôt que de continuer à courir, se cacher était pour l'instant la bonne décision. Holloway et moi nous serrâmes l'un contre l'autre en retenant notre souffle. Quelques minutes plus tard, les bruits des monstres disparurent.
Était-ce à cause du niveau d'affection ? C'était la seule explication qui me venait. Peu importait le nombre de parties que j'avais faites, le début de l'histoire du jeu d'horreur n'avait jamais changé auparavant. Les seules différences dans ce jeu, c'étaient moi et le niveau d'affection de Holloway. Le début de l'histoire pouvait-il vraiment avoir complètement changé simplement parce qu'il avait monté de 0,1 % ? Sinon, rien de tout cela n'avait de sens.
À l'origine, les monstres apparaissaient parce que l'Evelyn du jeu hurlait à propos de tout et de rien et réveillait les créatures endormies. Mais moi, je n'avais pas crié. J'avais essayé de me comporter le plus silencieusement possible. Et pourtant, Holloway, le « nettoyeur », avait soudain jugé qu'il y avait trop de monde et lancé son nettoyage. Les monstres étaient alors apparus. Et pour couronner le tout, dès le début, nous avions tous été dispersés.
Une faible pression effleura le dos de ma main.
« Grande sœur, ta joue, ça va ? »
« Ça m'élance, mais je survivrai. »
Je n'avais pas besoin d'un miroir pour savoir qu'elle devait être bien enflée. Holloway tendit la main vers ma joue, mais j'esquivai en inclinant la tête.
« Ça fait mal quand on la touche. »
« Pardon. Cet homme t'a frappée, tout à l'heure ? »
« Non. »
Bien sûr, c'était un mensonge. Il n'y avait aucune raison de lui dire la vérité.
« Alors qu'est-ce qui s'est passé ? »
« Je suis tombée sur la joue. »
Holloway me lança un regard singulier. Je ne détournai pas les yeux.
« Vraiment ? »
Il fixa un instant le vide, puis sourit lentement.
« Je vois. »
Pourquoi réagit-il comme ça ? Effrayant.
Clac !
Quelque part, j'entendis un claquement de doigts.
[Friedel Acrotic est mort.]
[Survivants restants, vous comprise : 6.]
Il a donc fini par mourir. Je ne ressentis absolument aucune pitié : c'était lui qui m'avait poussée en premier parce qu'il voulait ma mort.
[Quête secondaire générée !]
On ne peut pas souffler un peu ?
[Quête secondaire <Amis, rassemblez-vous !>]
[Objectif : retrouvez au moins 2 membres de votre groupe. Dès que 3 personnes au moins, vous comprise, seront réunies, la quête se prolongera en une quête coopérative liée !]
[Cependant, Holloway ne compte pas comme « compagnon ».
Temps imparti : jusqu'à votre mort
Récompense : une épée
Aucune pénalité en cas d'échec.]
Ces fenêtres qui apparaissaient les unes après les autres me donnaient le vertige. Une quête coopérative ? Fallait-il vraiment la faire ? Mes yeux furent attirés par l'épée indiquée comme récompense. Mais je ne sais même pas me servir d'une épée... Dois-je vraiment accomplir cette quête ? J'hésitais, car il y avait encore parmi le groupe des méchants comme Friedel.
[Tutoriel terminé.]
[Le jeu d'horreur et de survie <The Child’s Secret> commence maintenant pour de bon.]
Ce n'était que le tutoriel... ?