Bon. Je l'admets. Ils étaient bel et bien restés sans voix.
Dans ce silence gêné, je fis comme si de rien n'était et me relevai maladroitement. Werner ne daigna même pas me regarder. Selon les paramètres du jeu, il avait été secrètement amoureux d'Evelyn, donc de moi, avant que ses sentiments ne se refroidissent peu à peu après notre arrivée sur l'île. Une fois dans l'hôtel, son antipathie se changeait en franc mépris. Il faut dire que plus d'une personne y laissait la vie à cause des agissements d'Evelyn.
'Bien sûr, ce n'est pas ça le vrai problème pour l'instant.'
Alors que je venais de retrouver les souvenirs de ma vie passée au beau milieu d'une situation aussi sinistre, qu'ils m'apprécient ou non m'importait peu. Ils pouvaient me détester autant qu'ils voulaient. Ce qui comptait bien plus que leurs sentiments, c'était la fenêtre de sélection.
'Je ne m'attendais pas à ce qu'une vraie fenêtre apparaisse, juste parce qu'on est dans un jeu d'horreur.'
Dans ce jeu, choisir la bonne réponse était crucial. L'histoire prenait une direction différente selon l'option sélectionnée. Il y avait sept personnages, mais on ne pouvait pas tous les incarner : seuls l'héroïne ou le héros étaient jouables. Autrement dit, je n'avais pas la moindre idée de ce à quoi ressembleraient les fenêtres de sélection d'Evelyn. À en juger par les tout premiers choix qu'on venait de me proposer, je sentais déjà venir la catastrophe...
Visiblement encore sonné par ma question absurde sur le sens de « en avoir ras le bol », Werner fit mollement signe à tout le monde d'entrer dans l'hôtel, et les autres le suivirent. En regardant leurs dos, j'avais vraiment envie de leur poser une question : pourquoi personne ne me demandait si c'était une blague ? Bien sûr, au lieu de ça, je les regardai s'éloigner et me mis tout doucement à reculer à petits pas. J'espérais de tout mon cœur qu'ils m'oublieraient et entreraient sans moi.
C'est alors que mon regard croisa celui de Cletta, le héros du jeu. Pourquoi tu me fusilles du regard ? Baisse les yeux. Incapable de saisir les insultes que contenait mon regard, Cletta me tendit doucement la main.
« Evelyn, n'aie pas peur. Ça va aller. Viens. »
Cletta et moi étions amis d'enfance, et j'avais autrefois eu de l'admiration pour lui. On pouvait même dire qu'il avait été mon premier amour d'adolescente. À présent, il n'était plus qu'un souvenir fané de ce premier amour. De toute façon, il était quelqu'un avec qui je ne pourrais jamais être, et cette histoire finissait en tragédie.
« Je n'irai pas. »
Devant mon refus catégorique, Werner se frotta la tempe comme s'il avait une migraine. Cletta, que j'avais pourtant été la première à repousser, ne bougea pas, tandis que Werner me lançait un regard assassin.
« Ha... Mademoiselle Evelyn. Cessez de me décevoir encore davantage ! »
Je ne comprenais pas pourquoi il s'obstinait à m'emmener alors qu'il aurait très bien pu me laisser là. Je pris une grande inspiration et criai de toutes mes forces vers l'avant.
« J'ai dit non ! »
À mon cri retentissant, tout le monde sursauta et se retourna. Il faut dire que je n'avais jamais élevé la voix, pas une seule fois. Avant que mes souvenirs de ma vie passée ne refassent surface, j'avais le caractère calme et posé qu'on attend d'une noble demoiselle bien éduquée. C'est seulement après avoir été submergée par l'angoisse et la peur que j'étais devenue le personnage boulet de ce jeu d'horreur. Malgré tout, bon nombre de nobles m'appréciaient. Même Cletta, le héros, avait eu un faible pour moi quand nous étions petits. Puisque je m'étais réincarnée dans ce monde, retrouver mes souvenirs de vie antérieure ne signifiait pas que l'Evelyn de mon enfance n'avait jamais été moi. Mon caractère avait un peu changé, mais l'Evelyn qui se tenait ici était incontestablement moi.
« Que vous soyez déçu ou non, je m'en fiche. Je n'entrerai pas dans cet hôtel, quoi qu'il arrive. Toux, toux. »
Quand je me mis à trembler et à tousser par-dessus le marché, Werner serra les dents comme s'il avait enfin perdu patience.
« Ce n'est pas le moment de faire l'entêtée ! »
À voir mon état, Werner n'avait pas tort. Il pleuvait à verse, et un corps aussi choyé que le mien ne pouvait pas supporter tout cela. Les autres avaient au moins une endurance moyenne, mais l'Evelyn du jeu était, au sens propre, faite de papier, et ses statistiques étaient bien plus basses encore. Dans le jeu, elle s'effondrait à la moindre occasion, obligeant le protagoniste à peiner pour l'emporter loin des démons. Et mon propre corps ne valait guère mieux que celui d'Evelyn : je suis née fragile et je n'avais jamais fait de sport correctement, pas une seule fois.
« Entrez d'abord dans l'hôtel vous réchauffer. Je ne discuterai pas davantage. »
Si j'y entrais, je finirais littéralement cadavre refroidi. Même mourir d'un rhume serait préférable. Je décidai de garder mon calme. J'aurais voulu leur dire la vérité, mais l'ambiance ne s'y prêtait pas : personne ne me croirait. Et encore, ce serait le meilleur des scénarios, car ils pouvaient tout aussi bien me prendre pour une folle. Pourtant, j'étais décidée à faire tout mon possible. Je me sentais un peu mal à l'aise à l'idée d'envoyer sciemment les autres dans l'hôtel, alors j'ouvris la bouche, dans l'intention de leur expliquer les choses de façon détournée et d'empêcher le groupe d'entrer, si possible.
À cet instant précis, une douleur sourde monta du plus profond de mon corps. Ma gorge s'embrasa soudain, puis du sang jaillit de ma bouche.
« Toux... ! »
« Aaah ! Mademoiselle Evelyn ! Du sang... ! »
Comme si elle n'attendait que cela, un message d'avertissement apparut.
[※Si vous révélez la moindre information liée au jeu, tous les humains présents connaîtront une mort atroce.]
[Vous devez garder le silence jusqu'à ce que vous ayez quitté l'île.]
Donc je pourrai parler une fois sortie de l'île... ? Et pourrai-je seulement en sortir ? À ce stade, c'était carrément une menace. Apparemment, ce n'était pas fini, car une autre fenêtre d'avertissement s'afficha.
[※Si vous les empêchez d'entrer dans l'hôtel, vous connaîtrez la « Mauvaise fin : Démembrement » de l'histoire originale.]
... Ha. Je n'arrivais plus à rien dire et me mordis simplement les lèvres de toutes mes forces. On m'annonçait que j'aurais droit à la fin par démembrement que je voulais éviter plus que tout.
Il restait pourtant un mince espoir : l'avertissement ne disait pas ce qui arriverait si je m'enfuyais. Cela ne voulait-il pas dire que j'en avais le droit ? Désolée, mais même s'il faut que je sois la seule survivante, je compte vivre. Je n'étais pas particulièrement attachée à ces gens. Contrairement aux protagonistes, je n'avais ni sens des responsabilités ni obligation de veiller à la survie du groupe. Je n'étais pas quelqu'un de bien.
Je repoussai Cletta et Moran, qui s'étaient approchés pour voir comment j'allais en me voyant cracher du sang. Werner, pourtant si irrité l'instant d'avant, pâlit en apercevant le sang qui tachait mes lèvres. Je m'essuyai la bouche d'un revers de main et déclarai calmement :
« Je vais rester dehors pour observer la situation encore un peu avant d'entrer. Si vous y allez, passez devant sans moi. »
Le visage de Werner se tordit affreusement.
« Qu'attendez-vous au juste ?! Vous trouvez vraiment que ça a du sens ? Avez-vous vu un seul navire passer près de cette île depuis notre arrivée ? »
Non. Comme je ne pouvais pas répondre, Werner pointa le menton vers l'hôtel et me somma d'arrêter ces bêtises et d'entrer.
« Vous avez craché du sang, alors cessez de vous obstiner. Assez de ces enfantillages. Rendez-vous au moins compte que vous causez des ennuis à tout le monde. »
J'inspirai profondément avant d'expirer lentement. Si je cessais de résister et que j'entrais, c'était le début du carnage, vous savez ? Les mots n'avaient manifestement aucune prise sur eux, alors je décidai de leur montrer par mes actes que je ne les accompagnerais en aucun cas. Craignant que quelqu'un ne m'attrape si je me mettais à courir sans prévenir, je commençai par faire une demande sincère.
« Veuillez respecter ma décision. »
Avant que personne ne puisse m'en empêcher, je tournai les talons et me ruai vers la forêt sans me retourner.
« Evelyn ! »
« Mademoiselle Evelyn ! »
Derrière les voix qui criaient mon nom, une voix aiguë et agacée s'éleva.
« Laissez-la. Si elle n'a nulle part où aller, elle reviendra. Ce n'est pas une enfant. Jusqu'à quand comptez-vous encore la dorloter ? »
Je reconnus aussitôt cette voix glaciale. Cynthia. La méchante du jeu d'horreur, celle qui aimait en secret le héros. C'était l'un des rares passages relativement divertissants de <The Child’s Secret>. La romance entre l'héroïne et le héros, avec la méchante qui, rongée de jalousie, s'en prenait à l'héroïne, était en fait assez prenante. Le jeu avait d'abord attiré l'attention, mais comme je l'ai déjà dit, il avait disparu en fumée à cause de sa difficulté brutale... bref, la suite, on la connaît.
« M-Mais... »
Alhulf, encore plus lâche que moi, tenta de protester. Aucun mot ne suivit : il avait sans doute refermé la bouche sous le regard glacial de Cynthia.
Laissant leur conversation derrière moi, je courus à perdre haleine. Je comptais aller ailleurs, me calmer, faire le point sur la situation et élaborer tranquillement un plan d'évasion. C'était du moins ce que j'avais prévu...
[La joueuse a quitté la zone de jeu. La « Force de correction de l'histoire originale » s'est activée.]
... Ça ne devait pas s'appliquer uniquement à eux ?
[L'effet ne disparaîtra pas tant que la joueuse n'aura pas pénétré dans l'hôtel !]
Tu ne m'as pas prévenue exprès, tout à l'heure ?! Visiblement sans la moindre intention de me calmer, le système afficha un nouveau message.
[Attention, il y a un rocher devant !]
À cet avertissement soudain, je tordis mon corps pour éviter le rocher.
[Vous êtes censée trébucher dessus !]
Non. Non !
Mon corps se mit soudain en mouvement tout seul et fonça droit sur le rocher.
« Espèce de système débile ! »
J'eus à peine le temps d'être sidérée par cette ridicule compétence qui venait d'apparaître : mon pied buta contre la pierre exactement comme prévu et je m'écroulai en roulant sur le sol. Je roulai sur l'équivalent d'une dizaine de grandes enjambées d'adulte avant que mon corps ne s'immobilise enfin.
« ... Merde à ce monde. »
Quel monde impitoyable. Toute force quitta mon corps. Sans doute à cause de la pluie qui m'avait trempée, les symptômes de la maladie commençaient aussi à s'installer. Mon corps frissonnait et les quintes de toux se succédaient.
« Très bien. Toux, toux ! Peut-être que mourir comme ça serait finalement mieux. »
Tout plutôt que le démembrement. Même si je ne voulais pas m'en souvenir, la scène de la mort d'Evelyn dans le jeu repassait en boucle dans ma tête. La peur, j'arrivais à peu près à l'endurer en m'y efforçant, mais je détestais la douleur plus que tout. Les hurlements qu'Evelyn avait poussés jusqu'à son dernier souffle dans le jeu résonnaient à mes oreilles. Incapable de me retenir plus longtemps, j'éclatai en sanglots.
Croyant qu'il n'y avait personne, je pleurais toutes les larmes de mon corps sans me soucier de mon visage quand une voix claire m'interrompit brusquement.
« Grande sœur, ça va ? Tu as le nez qui coule... »
« Aaah ! »
Tu m'as fait peur !
« Grande sœur ? »
« ... »
L'apparition soudaine d'un enfant me fit tellement sursauter que ma peur s'évanouit, remplacée tout entière par la gêne. Le gamin ne pleurait même pas, et moi, adulte, je sanglotais à chaudes larmes : c'était un peu embarrassant. Alors, mal à l'aise, je lâchai la première chose qui me passa par la tête.
« Tu as un mouchoir ? »
« Dans une situation pareille, tu ne devrais pas d'abord demander qui je suis ? »
« Tu es malin... »
Au fil de cette conversation étrangement naturelle, je sentis enfin que quelque chose clochait. Mon corps se raidit. ... Attendez. Un enfant ?
J'ouvris de force mes yeux mi-clos et regardai l'enfant accroupi devant moi. Des cheveux argentés, si pâles qu'ils en paraissaient blancs. Une peau blanche. Des cils blancs. Des lèvres rouges. Ce petit garçon était d'une beauté si angélique qu'on aurait pu le prendre pour une poupée. Quand nos regards se croisèrent, il me prit la main et sourit radieusement.
« Ouf. Il y avait quelqu'un ici ! »
« ... »
Face à ce joli petit garçon qui me souriait si gentiment, tout ce que je pus faire fut de remuer les lèvres sans un son. Parce que. Parce que... ce garçon était...
Ding.
[Le « Futur conquérant de ce monde », Holloway, vous a rattrapée alors que vous fuyiez.]
[Il s'est approché de vous en dissimulant son identité.]
[Faites attention à ne pas paraître suspecte !
※Si vous vous comportez de façon suspecte ou révélez des informations liées au jeu, l'envie de tuer de Holloway risque d'augmenter.]
Parce que c'était le boss final du jeu d'horreur. Cet homme avait pris l'apparence d'un enfant pour faire baisser la garde des humains qui pénétraient dans l'hôtel. Les démons, en quête désespérée de divertissement, feignaient de leur offrir de l'espoir, jouaient avec eux à leur guise, puis les massacraient atrocement. Et le seul capable de maîtriser ces démons déraisonnables était Holloway. Je n'aurais su dire si je tremblais de peur ou de froid.
[Holloway vous observe.]
[➤ Que répondez-vous ?
((ಠ_ಠ))
(T_T)
((╬▔皿▔) )] ╯
Merde. C'étaient quoi, ces choix de m*rde ? Peut-être que je m'habituais déjà, car ma main se dirigea toute seule vers la fenêtre. Les dents serrées, je sélectionnai à contrecœur l'option 1, qui était au moins un peu mieux que les autres. Comment étais-je censée dire une chose pareille dans cette situation ? Malgré mon mécontentement, mes lèvres bougèrent comme possédées et forcèrent les mots à sortir.
« J'ai l'air humaine, à ton avis ? »
« Grande sœuuur... Pourquoi tu fais peur ? »
Le boss final, Holloway, qui souriait l'instant d'avant et reniflait à présent comme effrayé par une broutille, serra encore plus fort ma main sale.