Brommm... BOUM !
Un épais éclair déchira le ciel assombri et s'abattit sur le sol dans un fracas assourdissant.
Sursautant sous l'explosion qui fit trembler la terre, une femme poussa un cri, comme prise d'une crise.
« Aaah ! »
« Ce n'est rien. Ce n'est que la foudre. »
Un homme prit délicatement dans ses bras la femme tremblante pour la rassurer. Gênée par cette atmosphère étrange, elle le repoussa doucement et esquissa un sourire embarrassé.
« D-Désolée. J'ai eu tellement peur. »
« Ça arrive. »
Que ce soit une scène de film romantique ou autre chose qui se jouait à côté de moi, je restais plantée là, à moitié hébétée, quand la femme, visiblement inquiète à mon sujet, s'approcha pour scruter mon visage. Je détournai les yeux et fixai droit devant moi l'hôtel abandonné.
« Mademoiselle Evelyn, vous allez bien ? »
Elle me secoua doucement en me posant la question, tandis que je contemplais d'un regard vide l'hôtel gris à travers la pluie battante.
Même trempée des pieds à la tête, elle gardait un charme aussi éclatant que le soleil. Avec ses longs cheveux lisses bleu ciel, ses yeux assortis, son nez fin et ses lèvres roses, elle s'inquiétait encore pour moi alors qu'elle grelottait sous l'averse. Sa présence était si écrasante qu'on devinait qui elle était au premier coup d'œil.
C'était l'héroïne du jeu d'horreur <The Child’s Secret>.
Et Evelyn.
Le personnage boulet, celui sans qui aucun jeu d'horreur ne serait complet, celui qui provoquait les moments les plus exaspérants qui soient. Fidèle à son statut, elle semait la pagaille autour de l'héroïne et du héros dès le début et ne survivait qu'en se servant des autres comme appâts. Elle faisait systématiquement tout ce qu'on lui avait interdit, causait la mort de gens qui n'auraient jamais dû mourir, et tenait bon jusqu'presque la toute fin. Comme pour payer tout le karma qu'elle avait accumulé, elle subissait la mort la plus atroce de tous.
Et si ce personnage boulet, c'était moi ?
Ce n'est qu'en découvrant sous mes yeux l'immense hôtel abandonné, qui conservait encore des traces de son ancien prestige, que les souvenirs de ma vie précédente me revinrent et que je compris où je me trouvais. Il n'y avait qu'une chose à faire.
Je serrai le poing si fort qu'il en perdit toute couleur.
'Quoi qu'il arrive, je ne dois pas entrer dans cet hôtel.'
L'enseigne était si abîmée qu'on reconnaissait à peine sa forme d'origine, et même les lettres de « HOTEL » à son extrémité avaient quelque chose d'insupportablement sinistre. La sensation lugubre qui me parcourait tout le corps, cette énergie malfaisante qui me piquait la peau, me firent déglutir à sec. Si je tremblais, c'était de peur.
La seule à comprendre vraiment à quel point cet hôtel abandonné était vicieux, c'était moi, celle qui avait joué au jeu.
'Je vais mourir.'
Si j'entrais là-dedans, je mourrais à coup sûr, sans le moindre espoir.
'Je savais bien que cet endroit me disait quelque chose...'
Il avait fallu que ce soit celui-là...
Je me mordis les lèvres, tordues par l'angoisse, et parvins de justesse à étouffer le cri qui menaçait de m'échapper.
Une île abandonnée, imprégnée d'une atmosphère de désolation, et sur elle, un immense hôtel luxueux qui se dressait encore. Sa présence restait écrasante, comme s'il voulait exhiber la grandeur qu'il avait connue, mais cette gloire s'était depuis longtemps réduite à un vestige du passé.
Il n'y avait à cela aucune raison particulière. C'était simplement l'une de ces histoires qu'on retrouve sans cesse dans le genre horrifique. On racontait que tous les habitants de l'île avaient été sacrifiés pour invoquer quelqu'un, qu'un fou avait assassiné chaque voyageur venu sur l'île, ou que le propriétaire de l'hôtel séquestrait en secret ses clients dans les sous-sols pour mener des expériences sur eux...
Les rumeurs étaient innombrables, mais aucune n'avait jamais été prouvée. Même ces rumeurs atroces avaient fini par disparaître complètement, comme si elles n'avaient jamais existé. Tant d'années s'étaient écoulées qu'il ne restait plus personne pour se souvenir de l'île ou de l'hôtel.
Mais moi, je savais. Parce que j'avais joué au jeu dans lequel cet endroit apparaissait. Je savais à quel point cette île était dangereuse, et que le lieu le plus dangereux de tous était cet hôtel.
Ce luxueux hôtel était le décor principal du jeu d'horreur <The Child’s Secret>. Des événements étranges s'y produisaient, et quiconque y entrait ne pouvait plus en sortir. Les malheurs s'y enchaînaient et l'odeur de la mort semblait imprégner chaque recoin. C'était un jeu terrifiant où le simple fait de pénétrer dans le bâtiment rongeait peu à peu la raison et réveillait les peurs les plus profondes. Vu que le mot-clé « gore » figurait parmi ses tags, il n'était pas étonnant qu'il ait été classé réservé aux adultes.
'Et le plus dangereux de tout, ce sont sans doute les cinq démons qui vivent dans cet hôtel.'
Dans l'hôtel abandonné, théâtre principal de l'histoire, vivaient cinq puissants démons, bien au-delà de tout ce que les humains pouvaient affronter. À la hauteur de leur réputation, leur cruauté était indescriptible et ils ignoraient tout de la pitié envers les humains. Pour une raison inconnue, les cinq démons avaient été scellés sur l'île, et ils ne pardonnaient jamais aux intrus qui pénétraient sur ce qui était, au fond, leur territoire.
'Des intrus comme nous, par exemple.'
Malgré la menace des démons, les personnages principaux du jeu s'appuyaient les uns sur les autres dans l'immense et terrifiant hôtel et finissaient par nouer des liens affectifs. Évidemment, un jeu d'horreur ne pouvait pas être un long fleuve tranquille. L'égoïsme humain, la trahison, la cruauté, la lâcheté et les mensonges destinés à se tromper mutuellement y régnaient en maîtres. Au fil de cette épreuve, les convictions qu'ils s'étaient forgées s'effondraient et leur confiance mutuelle s'évanouissait peu à peu.
S'ils surmontaient tous ces tourments, ils finissaient par se retrouver face au plus puissant des cinq démons, le boss final du jeu d'horreur. Et aucun joueur n'avait jamais réussi à le vaincre pour s'échapper de l'hôtel abandonné. Tous avaient rencontré le désespoir au détour de l'une des fins tragiques.
'Il paraît qu'il existait aussi des fins normales et des fins heureuses, mais...'
Personne n'en avait jamais vu d'autre qu'une mauvaise fin. Et parmi les mauvaises fins, la manière dont on mourait à la fin variait selon la progression dans l'histoire. Sans les illustrations, la moitié des joueurs n'auraient sans doute même pas touché à un jeu d'horreur à la difficulté aussi vicieuse. Ils l'avaient maudit et abandonné en masse.
Ainsi, <The Child’s Secret> était devenu un malheureux jeu d'horreur tombé dans l'oubli. Il n'en restait que les illustrations des cinq démons à la beauté éblouissante et celles des personnages principaux qui pénétraient dans l'hôtel abandonné.
Si je m'étais perdue si longtemps dans mes souvenirs du jeu, c'était pour une raison toute simple.
'Parce que cet hôtel sans rêves ni espoir se dresse juste devant moi.'
Tout mon corps se raidit machinalement.
'Je refuse de mourir.'
Comme pour nous ordonner de nous dépêcher d'entrer dans l'hôtel abandonné, les grosses gouttes de pluie redoublèrent de violence et martelèrent le sol comme pour le transpercer.
Chhhhhhh...
Sous ce déluge, le choix le plus raisonnable était d'entrer dans l'hôtel abandonné pour au moins s'abriter. Après tout, nous étions sur une île. Et nous étions naufragés.
Mais.
Mais...
'Je ne veux pas être démembrée !'
Mon corps agit avant même que je puisse réfléchir. Totalement dominée par la peur, je comprenais cet instinct désespéré qui me poussait à fuir. Quoi qu'il arrive, je devais d'abord m'éloigner de cet hôtel abandonné.
Mais je n'avais pas couru bien loin que quelqu'un m'attrapa par le poignet et me tira dans la direction opposée. Il y avait de l'agacement dans cette poigne puissante, bien trop forte pour que je puisse m'en défaire. Je perdis l'équilibre et titubai. Avant même que j'aie pu me stabiliser, la personne qui me tenait relâcha froidement mon poignet.
Je basculai en arrière et atterris sur les fesses, en plein dans une flaque de boue.
Splotch !
Je fus éclaboussée d'eau boueuse de la tête aux pieds.
« Aïe ! »
La douleur me traversa le dos et les fesses, et tout mon corps protesta. Le salaud qui m'avait jetée à terre ne montra pas la moindre trace de remords. Il fronça au contraire profondément les sourcils et me lança d'un ton sec :
« Ça suffit, Mademoiselle Evelyn ! »
Espèce de salaud !
J'allais presque l'injurier à voix haute, mais comme je savais que j'étais en tort, je me recroquevillai aussitôt.
Nous étions des nobles invités à une soirée à bord d'un navire lorsqu'un typhon soudain l'avait fracassé. Par chance, ceux d'entre nous pris dans la tempête avaient survécu et s'étaient réveillés sur l'île qui servait de décor principal au jeu d'horreur. J'ignorais ce qu'étaient devenus les autres nobles qui se trouvaient à bord, mais une chose était sûre : nous n'étions que sept ici, moi comprise. Vu qu'il s'agissait d'un jeu d'horreur, il n'y avait probablement aucun autre humain sur l'île. D'ailleurs, nous avions erré un bon moment sans croiser personne d'autre que nous, ce qui avait paru étrange à tout le monde avant de nous plonger dans le désespoir en comprenant que nous étions apparemment seuls. C'était aussi le moment qui marquait le début de l'histoire du jeu.
Et depuis ma rencontre avec les autres, je m'étais comportée exactement comme le personnage boulet que j'étais censée être, sans rien faire d'autre que pleurer.
À quel point avais-je pleuré ? Je m'étais assise en chemin pour sangloter parce que j'avais mal aux jambes. Je m'étais plainte d'avoir faim, j'avais arraché la nourriture de Moran pour la manger, puis j'avais pleurniché quand on m'avait grondée. J'avais pleuré parce que je n'arrivais plus à marcher et j'avais même forcé quelqu'un à me porter sur son dos. J'avais geint de façon si répugnante que même un pleurnichard professionnel m'aurait demandé de me calmer. Vu que le groupe supportait ce comportement depuis que nous étions bloqués ici, il était tout naturel qu'ils soient complètement excédés par moi.
'Et s'ils ne m'ont pas encore abandonnée, c'est uniquement grâce à cette héroïne au grand cœur.'
Même quand l'ambiance devenait hostile à cause de moi, l'héroïne ne perdait jamais son sourire. Dès que quelqu'un peinait, elle l'encourageait, et elle m'avait consolée sans relâche à chacune de mes plaintes. Elle qui endurait des jérémiades si épouvantables que même un démon s'en serait lassé était pratiquement un ange.
« J'en ai ras le bol de vous traîner derrière moi pendant que vous ne faites que pleurer ! »
L'homme debout devant moi grimaça comme s'il était profondément dégoûté. C'était presque admirable qu'il n'ait pas employé le moindre mot vulgaire pour m'insulter. Franchement, vu ce que j'avais fait, je ne pouvais pas vraiment protester... En fait, malgré la façon pitoyable dont j'étais tombée, personne ne me tendit la main. Ils se contentèrent de claquer la langue et de me regarder comme s'ils s'attendaient exactement à cela.
Alors que j'essayais de choisir soigneusement ma réponse, une fenêtre système apparut soudain devant moi en scintillant.
[Werner vous regarde avec mépris.]
[➤ Que répondez-vous ?
(.·´¯(> <)´¯·. ) ▂
((╬▔皿▔) ) ╯
(( _ )?)] ⊙ ⊙
Vous croyez que je ne sais pas ce que veut dire « en avoir ras le bol » ?
Fenêtre de sélection, c'est vraiment tout ce que tu as à me proposer ?
[Temps imparti : 10 secondes.]
[※Si vous ne faites pas de choix dans le temps imparti, une sélection sera effectuée automatiquement.]
Le système semblait vraiment désespéré de faire de moi le personnage boulet du jeu. Et surtout, c'étaient quoi, ces choix ? Où était passée l'atmosphère sérieuse du jeu d'horreur, et pourquoi me proposait-on soudain des options aussi ridiculement joyeuses ?
En entendant le tic-tac de la trotteuse, j'avançai précipitamment une main tremblante vers la fenêtre. Je m'étais juré de résister autant que possible à ce système qui s'acharnait à faire de moi un personnage boulet. J'appuyai fermement sur l'option 3, qui était, très très légèrement, la moins affligeante.
Ding !
[L'option 3, « Q-Qu'est-ce que ça veut dire, "en avoir ras le bol" ? (( _ )?) » ⊙ ⊙, a été sélectionnée.]
Comme si elle n'attendait que cela, ma bouche s'ouvrit toute seule. Mes yeux s'écarquillèrent exactement comme l'émoticône de l'option 3, et mon visage prit une expression innocente, comme si je ne savais absolument rien.
Puis les mots que j'avais choisis jaillirent de ma bouche, indépendamment de ma volonté.
« Q-Qu'est-ce que ça veut dire, "en avoir ras le bol" ? »
L'atmosphère se figea. Si le bruit de la pluie semblait si fort, c'était simplement parce qu'elle tombait à verse.
...N'est-ce pas ? Ce n'était sûrement pas parce que tout le monde était resté sans voix.