L’eau se referma au-dessus de ma tête.
Pendant un instant, je n’entendis que le bruit de ma propre respiration.
Je refis surface à quelques mètres des marches et portai la main à mon visage. Après avoir rangé mes lunettes de soleil, j’ajustai le masque transparent de l’équipement respiratoire sur mes yeux.
*C’est un peu mieux.*
Je replongeai la tête.
La lampe fixée à mon harnais éclairait le mur à côté de moi, mais sa lumière ne portait pas bien loin. Tout le reste demeurait plongé dans le noir.
Une main sur le filin d’extraction, je le suivis en direction du passage.
L’eau montait à chaque pas.
Au bout d’un moment, mes bottes ne touchèrent plus le fond.
«…»
Je me hissai le long du filin.
L’entrée disparut étonnamment vite. En me retournant, je distinguais à peine la lumière près de l’équipement.
Un peu plus loin, le plafond du passage frôlait presque la surface.
Il n’y avait pas assez de place pour garder la tête hors de l’eau.
Bon. Je passe dessous.
Je vérifiai une dernière fois l’embout avant de m’immerger complètement.
Le son changea aussitôt.
Ma respiration s’amplifia, et chacun de mes mouvements fit passer de petites bulles devant mon visage. Je suivis le filin dans le virage, l’épaule assez près du mur pour continuer à voir les carreaux.
Puis le filin bougea.
Il dériva vers moi.
Je m’arrêtai et tirai légèrement dessus.
Il en vint davantage.
Puis son extrémité apparut devant mon visage.
«…»
Les brins détachés se répandirent dans l’eau.
*Quelle chance.*
Je le lâchai et posai plutôt la main contre le mur. La galerie devait se trouver juste après ce passage.
À condition qu’elle y soit encore.
Je poursuivis ma route.
À un moment, mon épaule frôla quelque chose qui pendait du plafond. Je braquai aussitôt ma lampe dessus.
Un câble.
Je le regardai bouger derrière moi, puis continuai.
Enfin, le mur prit fin.
Ma lampe éclaira une rambarde. Je la suivis vers le haut et aperçus plusieurs autres poutres qui traversaient la surface de l’eau.
Des voix me parvinrent lorsque ma tête émergea.
« Vera ! Répondez-moi ! »
C’était Adrian.
« Vera ! »
J’agrippai la rambarde et me rapprochai.
La galerie était presque entièrement inondée. Un banc longeait le mur du fond, sur lequel plusieurs personnes étaient affalées. Des sangles maintenaient leur torse en place tandis qu’un éclaireur vérifiait les masques respiratoires qui leur couvraient le visage.
Personne ne bougea à mon approche.
Mes bottes retrouvèrent le sol de la galerie.
L’eau m’arrivait à la poitrine.
Je retirai l’embout et remontai le masque transparent.
« Corbeau ? »
Marcus se tourna vers moi.
Son visage se crispa presque aussitôt.
« Qu’est-ce que vous faites ici ? »
Je regardai Adrian, mais son expression n’était pas plus accueillante.
« On vous avait dit de rester à l’entrée. »
« Oui, je m’en souviens. »
« Alors, pourquoi êtes-vous ici ? »
La voix de Marcus se fit plus sèche.
Une faible barrière s’étendait sur le côté ouvert de la galerie. L’eau la pressait, faisant trembler sa surface, tandis qu’il gardait une main levée.
« On cherche déjà deux personnes. Il faut maintenant qu’on vous surveille, vous aussi. »
« Deux ? »
« Tessa. Vera est partie à sa recherche. »
Adrian appuya de nouveau sur son oreillette pour essayer de la joindre.
« Tess ! Tess ! »
Toujours pas de réponse.
Marcus s’approcha de moi, le visage renfrogné.
« Vous comprenez la situation ? Vous ne nous aidez pas. Vous nous donnez une personne de plus à surveiller. Vous êtes un véritable boulet ! Je ne sais même pas quelles relations vous avez utilisées pour vous joindre à nous, mais je vous garantis que je le signalerai dès qu’on sera sortis ! »
Il était vraiment furieux.
Mais je ne pouvais pas lui en vouloir. Je savais que la Guilde avait une sorte d’arrière-pensée en m’amenant ici, mais puisqu’elle m’avait laissé libre, je m’étais dit… pourquoi ne pas lui rendre la pareille quand j’en avais l’occasion ?
C’était aussi en partie ma faute.
« J’aime bien l’eau. »
«…»
« C’est mouillé. »
Il me dévisagea.
«… Quoi ? »
Une lumière vacilla au-dessus de nous.
Clignotement !
L’espace d’un instant, la galerie fut visible.
J’en profitai pour observer les alentours : les marches désertes, le filin détendu qui pendait de la rambarde, et la piscine.
Clignotement !
Mais les lumières s’éteignirent de nouveau.
Je regardai dans leur direction.
« Et le filin ? »
demandai-je.
« Il a disparu. »
Adrian désigna le bout de corde détaché.
« Restez près du mur. Ne bougez pas sans qu’on vous le dise. »
J’acquiesçai.
Il avait déjà reporté son attention sur la piscine, balayant la surface avec sa lampe torche.
« Vera ! »
Je me tournai vers les gens sur le banc.
Leurs têtes reposaient contre le mur. Le menton d’un homme retombait sans cesse sur sa poitrine ; l’éclaireur le lui releva avant de resserrer la sangle autour de ses épaules.
Ils semblaient tous inconscients.
J’allais demander ce qui s’était passé quand quelque chose troubla l’eau, de l’autre côté de la rambarde.
Plouf !
Un petit plouf.
Adrian dirigea sa lampe vers le bruit.
Une tête familière émergea. Ses cheveux noirs lui collaient au visage et lui recouvraient en partie les yeux.
« Tess ! »
Adrian réagit aussitôt, ayant reconnu sa tête en premier.
Marcus écarta sa barrière et Adrian se repoussa de la galerie pour nager vers elle, avant que j’aie le temps de bien la regarder.
« Tess, accroche-toi ! »
Ce qui me semblait étrange, c’était qu’elle ne réagisse pas.
Son visage s’enfonça dans l’eau.
Adrian lui saisit l’arrière de la tête et lui maintint la bouche hors de l’eau. Son autre main plongea sous la surface.
Puis il s’immobilisa.
«…»
Pendant un instant, il resta parfaitement immobile.
La lampe sur son épaule éclairait le visage de Tessa, et c’est alors qu’il remarqua qu’elle ne réagissait pas.
« Tess ? »
Sa main s’abaissa, mais son expression changea.
Puis…
Plouf !
Il remonta sa tête.
Mais… seulement sa tête. De l’eau s’écoulait de l’ouverture à son cou. Une bande de chair sombre pendait en dessous et remuait contre le poignet d’Adrian, qui la fixait, pétrifié.
« Putain. »
Le mot lui échappa à voix basse, tandis qu’un silence tendu s’abattait sur nous.
Personne d’autre ne parla. L’air se refroidissait.
Je regardai la tête tranchée, puis Adrian.
« Putain ! »
Adrian se tourna vers l’obscurité, sa lampe balayant les alentours si vite que je ne pus la suivre.
« Vera ! Où êtes-vous ? »
Aucune réponse.
Il baissa de nouveau les yeux.
« Non, non… »
Je fronçai légèrement les sourcils.
Ça…
Je ne trouvais rien à dire.
Elle parlait encore dans le système de communication il y a peu. Même si la mort était fréquente dans les Portes, ce genre d’opération n’aurait pas dû coûter la vie à qui que ce soit.
Marcus passa le bras par-dessus la rambarde et lui saisit l’épaule.
« Reviens. »
Adrian ne bougea pas.
« Adrian. »
Marcus le tira vers lui.
Cette fois, Adrian le suivit.
L’éclaireur cessa de s’occuper des civils. Il fixait ce qu’Adrian tenait, la bouche entrouverte.
Adrian regagna la galerie et posa délicatement la tête sur une caisse arrimée près du banc.
Elle roula un peu.
Il l’arrêta de la main.
Son visage était tourné vers nous.
«…»
Quelque chose éclaboussa plus loin.
Tout le monde se tourna vers le bruit.
Clignotement !
La lumière au-dessus de nous vacilla de nouveau, révélant brièvement une étendue d’eau déserte avant de nous replonger dans le noir.
Clignotement !
Marcus leva le bras.
La barrière s’étendit de nouveau le long de la rambarde.
« Éloignez-vous du bord. »
Sa voix était rauque.
Je regardai les marches.
Puis le passage qui menait à l’entrée.
Le filin ne nous y reliait plus. Et quelque chose bougeait quelque part entre ici et là-bas.
Une petite vague passa sous la barrière et me frappa la poitrine.
Plouf !
En baissant les yeux, je ne distinguai pas mes jambes. L’eau était si sombre que je ne voyais presque rien.
Mon attention se reporta alors sur le banc où se trouvaient les civils.
Ils semblaient tous évanouis, la tête baissée et la respiration faible.
Pendant ce temps, l’éclaireur fixait toujours la tête de Tessa, les lèvres tremblantes. Je glissai la main dans ma veste et en sortis mes lunettes de soleil.
Après avoir remonté le masque transparent sur mon front, je mis les lunettes.
Mon regard parcourut le banc.
Un visage après l’autre.
Puis je revins en arrière et regardai une nouvelle fois.
«… Ah. »
Marcus se tourna vers moi.
« Qu’est-ce que vous faites ? »
Je ne répondis pas tout de suite.
Son regard se posa sur mes lunettes.
« Pourquoi portez-vous des lunettes de soleil ? »
«…»
« C’est une blague pour vous ? C’est… »
Je portai un doigt à mes lèvres.
Il s’interrompit.
Pendant un instant, il eut l’air de vouloir m’attraper.
J’inclinai lentement la tête vers les personnes derrière lui.
« Il y en a cinq. »
«… Quoi ? »
« Vous avez sauvé sept civils, mais il n’y en a que cinq. »
Marcus me fixa.
Puis il se retourna.
Sa lampe balaya le banc et s’arrêta sur chaque civil présent.
Je le regardai changer peu à peu d’expression tandis qu’il comptait les visages. Mais au moment où ses lèvres s’entrouvrirent pour dire quelque chose, son épaule tressaillit brusquement.
«… !? »
Ses doigts se refermèrent aussitôt sur la rambarde, assez fort pour faire grincer le métal.
Plouf !
Mais quoi que ce fût qui le tirait, c’était trop puissant.
Je tendis la main vers lui.
Mais il était trop tard : tout son corps s’enfonça dans l’eau. Un instant plus tard, son harnais remonta à la surface, et je le fixai, hébété.