Je fixai la radio pendant plusieurs secondes.
Seul le grésillement persistait, gagnant parfois en intensité avant de retomber. J’attendis encore un peu, puis baissai la main et rangeai la radio.
« Si ça, ce n’est pas un signe, je ne sais pas ce qu’il vous faut. »
Elle me donnait des indices sur l’avenir.
Non, enfin, je le savais déjà. Je ne l’avais pas oublié et j’y avais toujours prêté une grande attention.
C’était sans aucun doute ma voix. Même si j’ignorais à quoi je m’opposais, j’avais une vague idée de la situation dans son ensemble.
Le problème, c’était de savoir quand tout cela devait arriver.
Demain ? Dans une semaine ?
Il me faudrait enquêter davantage pour comprendre de combien de temps je disposais. Rester là à attendre qu’elle me livre une autre phrase ne suffirait pas.
« Bon, j’ai déjà rassemblé tous les dossiers qu’ils possèdent. Mais je ne pense pas qu’ils m’aideront beaucoup. »
Ça avait l’air différent…
Il y avait aussi le problème de VILE - 1048.
Trop de choses à la fois.
« … Haa. »
Je me tournai vers l’hôpital et soupirai avant de rentrer.
Je n’étais pas parti très longtemps. Pourtant, ce qui m’attendait à l’étage était plutôt inquiétant.
Deux infirmières passèrent en hâte devant moi quand je sortis de l’ascenseur. L’une poussait un chariot, tandis que l’autre parlait rapidement à quelqu’un qui l’accompagnait.
Elles se dirigeaient toutes deux vers le même service.
Je ralentis un instant, puis pressai le pas.
Ne me dites pas que…
C’est alors que je l’entendis.
« Aaaaaah… ! »
Un cri perçant retentit dans la pièce devant moi, suivi d’une voix familière.
« Arrête ! Je t’en prie, arrête ! »
Geneva.
J’atteignis la porte au moment où quelque chose heurta le mur.
Boum !
« Tenez-lui le bras ! »
J’entrai.
Le mur, près du lit, était maculé de sang. Plusieurs traces se chevauchaient, de fines traînées coulant jusqu’au sol.
Geneva avait passé les bras autour de son frère et tentait désespérément de le retenir. Ses pieds raclaient le sol tandis qu’il poussait en avant, le visage couvert de sang.
Une infirmière lui saisit le bras, tandis qu’une autre s’interposa entre lui et le mur.
Je regardai le sang, puis son front.
« … »
Il n’était pas difficile de comprendre ce qui s’était passé.
« Seth ! »
Geneva se tourna vers moi, mais son frère se débattit soudain dans ses bras, la forçant à reporter son attention sur lui.
« Il s’est mis à… »
« Je vois. »
Le moniteur sonnait derrière eux. Une infirmière essaya d’appuyer un linge contre son front, mais il rejeta la tête en arrière et poussa un nouveau cri.
« Haaaaa ! »
Un cri qui semblait lui déchirer l’âme.
Il se débattit dans tous les sens tandis que Geneva le maintenait en place, lui serrant les bras aussi fort que possible.
Même quand Geneva l’appelait par son nom, il continuait d’essayer de la dépasser.
C’est alors qu’une idée me vint.
« Peut-être… ? »
Je plongeai la main dans ma poche.
Une petite balle rouge se posa dans ma paume. La mousse s’écrasa sous mes doigts tandis que je m’approchais.
« Voyons si ça marche. »
« Tenez-le un instant. »
Geneva resserra son étreinte autour de lui.
« … !? »
« Regarde par ici. »
J’approchai la balle de son visage. Il tourna aussitôt la tête ; je suivis son mouvement et plaquai la mousse souple contre son visage.
« Regarde bien. »
Ses yeux se tournèrent brièvement vers moi, puis s’arrêtèrent sur la balle.
Il recommença alors à se débattre.
Je la maintins encore un instant, puis retirai la main. Geneva chancela quand il tira brusquement sur le côté et se dégagea en partie de son étreinte.
L’infirmière le rattrapa avant qu’il n’atteigne le mur.
« Attention ! »
Je rangeai la balle et sortis un petit morceau de tissu coloré. Une clochette y était accrochée et tinta doucement quand je le soulevai.
L’infirmière jeta un coup d’œil à ma main.
« Qu’est-ce que vous… »
« Un instant. »
L’enfant essayait toujours de bouger, entraînant Geneva sur quelques pas autour du lit. C’était étonnant, vu la force de Geneva, mais elle ne voulait manifestement pas lui faire de mal.
Je les suivis en gardant la clochette devant lui.
Son regard se posa dessus.
Ding.
Il se détourna de nouveau.
Je passai le tissu dans ma main blessée, levai l’autre à côté et claquai des doigts.
Clac !
Il s’immobilisa.
« C’est fait. »
Un instant plus tôt, il tentait de libérer son bras ; l’instant d’après, il se tenait parfaitement immobile, les doigts refermés sur la manche de Geneva.
Elle faillit perdre l’équilibre.
« … Hein ? »
L’infirmière qui lui tenait le bras s’arrêta. Son regard passa de lui à moi, tandis que Geneva desserrait lentement son étreinte.
Elle me dévisageait comme l’infirmière.
Mais je ne leur prêtai pas attention. Je ne regardais que le frère de Geneva.
Il ne bougeait pas.
Ses yeux non plus, tandis que je baissais la clochette.
« … »
« Bien. Ça marche vraiment. »
Je l’observai encore un instant, pour m’assurer qu’il n’allait pas recommencer à se jeter contre le mur. Il était hypnotisé.
L’infirmière approcha prudemment le linge de son front. Cette fois, il ne se déroba pas.
J’ouvris la bouche pour parler, quand…
« J’ai un rhume. »
L’enfant prit la parole.
Sa voix était très basse et douce, à peine audible par-dessus le bruit du moniteur. Le contraste avec ses cris précédents était saisissant.
« … J’ai pas mal de fièvre. »
Je fronçai les sourcils.
Geneva entrouvrit les lèvres, mais je levai légèrement la main avant qu’elle ait pu dire quoi que ce soit.
L’enfant ne la regardait pas. Il ne me regardait pas non plus.
Ses yeux restaient fixés sur un point devant lui et, après avoir parlé, il attendit.
Quelques secondes passèrent.
Puis ses lèvres remuèrent de nouveau.
« Comment faire pour aller mieux ? »
Mes doigts se refermèrent lentement sur la balle en mousse.
« … VILE - 1048 ? »
Est-ce qu’il lui parlait ?
Je regardai dans la direction où il faisait face, mais rien n’expliquait son comportement. Il n’y avait que le lit, le mur et une infirmière qui essayait de laisser de la place aux autres.
« … Depuis hier. »
Il marqua une nouvelle pause.
L’infirmière appuya le linge contre son front. Il ne sembla pas le remarquer ; son attention restait ailleurs tandis qu’il inclinait légèrement la tête.
« Non. »
Une autre pause.
« J’ai essayé. Ça n’a pas marché. »
Je restai où j’étais, à l’écouter.
Sa façon de parler me dérangeait. Il s’écoulait assez de temps entre ses réponses pour que quelqu’un lui dise quelque chose et, de temps à autre, il hochait légèrement la tête avant de répondre. Mais je n’entendais rien.
« Ça va prendre longtemps ? »
Geneva resserra sa prise autour de son bras.
Il attendit plusieurs secondes avant de baisser le menton.
« … D’accord. »
Ses épaules se détendirent un peu.
« Je vais attendre. »
Un malaise désagréable s’installa au creux de mon ventre.
Attendre.
Je regardai Geneva.
Elle m’avait dit plus tôt que son frère avait affirmé que son tour venait. À l’époque, j’avais cru qu’il parlait d’un événement important qui allait se produire, mais là, c’était complètement différent.
Alors, qu’attendait-il exactement ?
Je reportai mon regard sur lui.
Peut-être voulait-il dire que son tour était arrivé.
« … Son tour. »
Ces mots me restèrent en tête tandis que je regardais l’infirmière le guider jusqu’au lit. Il s’assit sans résister et posa lentement les mains sur ses genoux.
Je le remarquai à peine.
Un rhume. De la fièvre…
Il n’avait rien dit au sujet de la blessure au front. Il posait des questions sur un rhume comme si c’était son seul problème.
Mon cœur se mit à battre plus vite.
Je repensai aux informations que j’avais examinées. Ces petits malaises qui n’avaient pas semblé si importants avant que tout le reste n’arrive.
Se sentir un peu patraque. Rien de grave. Puis l’état s’aggravait.
« … »
La clochette bougea entre mes doigts et tinta doucement.
Je m’immobilisai.
Il y avait quelque chose. Quelque chose que j’avais déjà vu, sans vraiment y réfléchir.
L’attente. La maladie. Les paroles de l’enfant.
« Et si… ? »
Je regardai lentement Geneva.
Elle me regardait déjà, les yeux légèrement tremblants, en attendant que je dise quelque chose.
J’entrouvris les lèvres.
Au même instant, une notification apparut devant moi.
[Vous avez été hanté]