Geneva m’attendait près de l’entrée de l’hôpital quand j’arrivai.
Elle m’aperçut avant que j’atteigne les portes et s’avança aussitôt. Elle avait le visage pâle et serrait son téléphone si fort que ses doigts en étaient devenus blancs.
« Comment va-t-il ? »
Ses lèvres s’entrouvrirent, mais elle ne répondit pas tout de suite. Elle jeta un coup d’œil vers l’entrée, puis reporta son regard sur moi.
« … Viens. Je vais te conduire auprès de lui. »
Je hochai la tête et la suivis à l’intérieur. Elle marchait vite, jetant parfois un regard par-dessus son épaule pour vérifier que j’étais toujours là. Arrivés devant l’ascenseur, elle appuya deux fois sur le bouton avant de remarquer qu’il était déjà allumé.
Je regardai sa main. Elle tremblait.
« Geneva. »
« Oui ? »
J’avais voulu l’interroger sur son message, mais quand elle se tourna vers moi, je m’interrompis.
« … Rien. Montons d’abord. »
Les portes de l’ascenseur s’ouvrirent peu après. Aucun de nous ne parla pendant le trajet.
Bip. Bip. Bip.
J’entendis la machine avant que nous atteignions le service.
Les bips se succédaient rapidement, entrecoupés d’une alarme plus aiguë lorsque Geneva poussa la porte. Une infirmière se tenait près du lit, tandis qu’un médecin observait le moniteur d’un air plutôt sombre.
« Continuez à le surveiller. »
L’infirmière acquiesça et tendit la main vers l’appareil posé à côté de lui.
J’entrai, mais m’arrêtai en voyant l’enfant assis sur le lit.
Il avait les mains posées sur les genoux et le dos bien droit. Un large sourire illuminait son visage tandis qu’il fixait droit devant lui, les yeux grands ouverts.
Je restai un instant près de la porte.
« … C’est normal, pas vrai ? »
Geneva hocha la tête.
Je le regardai de nouveau.
Ses lèvres étaient étirées au point de laisser voir ses dents, et un peu de salive s’accumulait au coin de sa bouche. Un linge humide reposait près de l’oreiller. L’infirmière le prit pour lui essuyer le menton, puis reporta son attention sur le moniteur.
Il continuait de sourire.
Même lorsqu’elle lui souleva doucement le poignet pour l’examiner, son expression ne changea pas. Dès qu’elle le lâcha, sa main retomba sur son genou.
Bip. Bip. Bip.
Je jetai un coup d’œil à l’écran.
Les chiffres changèrent tandis que l’infirmière réglait quelque chose près du lit. Les bips ralentirent pendant un bref instant et le médecin se pencha pour observer. Puis leur rythme s’accéléra de nouveau.
« … Encore. »
Il se saisit du dossier, l’air de plus en plus préoccupé.
Je m’écartai pour laisser passer un autre membre du personnel. En regardant de nouveau le lit, je remarquai que des larmes commençaient à perler sous les yeux de l’enfant.
Il ne pleurait pas. Il avait simplement gardé les yeux ouverts trop longtemps. Une larme glissa sur sa joue, longea son sourire et disparut sous son menton.
Le regarder me mettait plutôt mal à l’aise.
« Que s’est-il passé ? »
Geneva se tenait près de moi, les yeux rivés sur son frère.
« Il allait bien… enfin, aussi bien que d’habitude. Je n’étais même pas à l’hôpital quand c’est arrivé. J’ai simplement reçu un appel. »
« Du médecin ? »
« … Oui. »
Elle se frotta les mains.
« C’est lui qui m’a expliqué la situation. »
Je me tournai vers elle.
« Qu’est-ce qu’il a dit ? »
« Qu’il n’arrêtait pas de répéter : “C’est mon tour.” »
« … Ton tour ? »
Elle hocha la tête et déglutit avant de poursuivre.
« Je lui ai demandé ce qu’il voulait dire, mais c’est là que j’ai entendu un cri en arrière-plan. »
Sa voix s’abaissa.
« Même quand je suis arrivée, il ne s’est pas arrêté. Il continuait de crier pendant que je l’appelais, mais il n’arrêtait pas de crier. Il ne s’est calmé qu’au moment où je t’ai envoyé un message. »
Je regardai vers le lit.
« Et après ? »
« Rien. Ça… »
Geneva pinça les lèvres.
« Comme ça. Il s’est assis, a posé les mains sur ses genoux et s’est mis à sourire. Il n’a plus rien dit depuis. »
« … »
Je l’observai encore un instant.
Son sourire n’avait pas bougé pendant qu’elle parlait. Il n’avait même pas changé quand Geneva s’était approchée pour l’appeler. Son regard restait fixé droit devant lui et ses doigts demeuraient écartés sur ses genoux.
Je ne savais pas s’il nous entendait. Et je n’étais pas sûr de vouloir savoir ce qu’il voyait non plus.
« On devrait leur laisser un peu de place. »
Geneva hésita, puis s’écarta davantage pour laisser les infirmières et les médecins travailler.
Derrière nous, les bips continuaient.
« Vous a-t-on expliqué son état ? »
Un médecin était entré dans le service, un dossier sous le bras. Il s’arrêta près de nous, attendant que je détourne les yeux du moniteur.
« Seulement un peu. »
Il hocha la tête.
« Son rythme cardiaque reste dangereusement élevé. Nous avons réussi à le faire baisser pendant de courtes périodes, mais il repart toujours à la hausse. »
Geneva se tenait tout près de moi, les yeux suivant une infirmière qui tournait autour du lit.
Je m’adressai au médecin.
« Qu’est-ce qui provoque ça ? »
« Nous n’avons pas encore pu l’établir. »
« Et ce sourire ? »
Le médecin jeta brièvement un regard vers l’enfant.
« Il ne répond pas à nos questions. Nous continuons de le surveiller, mais pour l’instant, notre priorité est de stabiliser son état. »
Le stabiliser.
Je regardai de nouveau le moniteur. On ne pouvait pas dire qu’ils y parvenaient très bien.
« Combien de temps peut-il rester comme ça ? »
« Nous faisons tout notre possible pour que cela ne dure pas. »
Il parlait calmement, les yeux posés sur mon visage.
« Pour l’instant, vous pouvez nous le confier. »
« … D’accord. »
J’acquiesçai, même si je ne pouvais pas dire que ses explications m’aient rassuré.
Il réajusta le dossier sous son bras et passa devant moi. Je regardai l’infirmière essuyer de nouveau le menton de l’enfant ; sa main s’immobilisa brièvement lorsque l’alarme retentit.
Le médecin près du lit leva aussitôt la tête. Personne ne semblait avoir le temps de s’asseoir.
« Seth. »
La voix de Geneva me ramena à elle. Elle me regardait à présent.
« Tu n’as pas abandonné l’enquête, n’est-ce pas ? »
J’ouvris la bouche.
Ses doigts s’étaient refermés sur le bord de sa manche, tendant le tissu. Elle attendit sans rien ajouter, les yeux scrutant mon visage.
Pour une raison ou une autre, j’eus du mal à répondre tout de suite.
Je jetai un coup d’œil vers son frère.
Il souriait toujours.
Je secouai lentement la tête.
« Non. »
Je reportai mon regard sur elle.
« … Je n’ai pas abandonné. »
Cette anomalie…
Je ne pouvais pas y renoncer.
Il fallait que je trouve quelque chose.
***
L’air frais me caressa le visage. Je pris une lente inspiration tandis que les portes de l’hôpital se refermaient derrière moi, puis restai un moment près de l’entrée. Geneva était restée auprès de son frère, à l’étage.
J’étais seul.
« … VILE - 1048. »
Je me frottai le côté du visage.
Par où étais-je censé commencer ?
J’avais passé en revue les informations dont je disposais plus d’une fois, mais je ne trouvais toujours rien qui m’indique où chercher. À présent, le frère de Geneva était assis dans un lit d’hôpital, souriant tandis que son cœur semblait sur le point de lâcher.
« C’est le suivant. »
Le suivant pour quoi ?
Je baissai la main et sortis la boussole. Je l’avais aussi vérifiée à l’hôpital. Elle ne m’avait rien appris d’utile, et la regarder de nouveau n’y changeait rien.
« … Vraiment. »
Il y avait forcément quelque chose qui m’échappait.
Je rangeai la boussole et regardai vers l’entrée. Un instant, j’envisageai de remonter, même si je ne savais pas ce que j’espérais y trouver que je n’aie pas déjà vu.
J’allais repartir quand quelque chose vibra dans ma poche.
Je m’immobilisai.
Puis je plongeai la main dans ma poche et en sortis la radio.
Krrr⎯
Des parasites crépitèrent dans le haut-parleur.
Je la rapprochai de mon oreille, les doigts suspendus près de la molette tandis que le bruit s’amplifiait.
Krrr !
Puis⎯
BANG !
Un nouveau coup retentit dans la radio.
Avant que je puisse faire quoi que ce soit, une voix familière s’éleva.
« … Je m’y oppose. »
Une voix que je connaissais beaucoup trop bien.
Ça…
C’était ma voix.
Je resserrai légèrement ma prise sur la radio.