« Alors ? Qu’as-tu pensé de ce que j’ai fait ? »
J’étais assis face au chef de section de mon département, dans l’attente de sa réponse. Les yeux fatigués rivés à son téléphone, il faisait défiler quelque chose et s’arrêtait de temps à autre pour taper un message.
Il ne m’avait pas regardé depuis mon arrivée.
— Chef de section ?
— Je t’ai entendu.
— Ah. Je croyais que tu dormais les yeux ouverts.
Son pouce s’immobilisa. Il finit par baisser son téléphone et me regarda en poussant un long soupir.
— … Tu m’as créé un sacré bazar.
— Mais ce n’est pas ce que tu voulais ?
Je souris en m’adossant à ma chaise. Le chef de section me fixa un instant, puis secoua la tête.
— Ce que je veux, c’est dormir.
En voyant les cernes sous ses yeux, je hochai lentement la tête. Ça avait effectivement l’air plus urgent qu’une réunion avec moi.
— Ça se comprend. Dans ce cas, pourquoi tu ne…
— Parce que tu existes.
« … »
« … »
— C’est méchant.
Son téléphone vibra de nouveau ; il s’y replongea. Je patientai pendant qu’il lisait le message, en le regardant prendre un air de plus en plus contrarié.
— C’est à mon sujet ?
— La plupart le sont.
— Ah.
Je me penchai un peu pour essayer de voir l’écran. Il l’écarta avant que je puisse lire quoi que ce soit. Enfin, pas besoin de regarder pour savoir de quoi il s’agissait. C’était très probablement cette information que j’avais « divulguée » à la presse par accident.
— Tu as attiré l’attention de pas mal de monde sur notre situation.
— Tant mieux. Comme ça, tu pourras dormir davantage, puisque tu n’auras plus à déléguer autant de travail aux autres qu’avant.
— Non, j’ai plus de travail.
— Allez, courage.
— Je dors moins.
— … C’est vrai.
Ça avait l’air d’être sa principale préoccupation.
Le chef de section finit par ranger son téléphone et poser les bras sur son bureau. Il avait toujours l’air fatigué, mais son expression était devenue nettement plus sérieuse.
— Puisqu’on en est là, je vais te parler franchement. Je ne peux pas te protéger de toute la pression extérieure.
Mon sourire s’effaça.
— Le chef de section Johansberg a plus de pouvoir que tu ne le crois. Tu peux répéter autant que tu veux qu’il n’est pas le maître de guilde, mais si les autres hésitent à s’opposer à lui, c’est pour une bonne raison.
— Je l’ai remarqué.
— Et pourtant, tu as continué.
— Bah, ça aurait été gênant de m’arrêter en plein milieu.
Ses yeux las glissèrent sur moi tandis que je changeais de position et le laissais poursuivre.
— Ce type… Ça fait très longtemps qu’il prépare son coup. Il a aussi plusieurs Guildes derrière lui. Elles ont chacune leurs raisons de vouloir le voir à la tête de l’organisation, et elles ne vont pas apprécier qu’on vienne se mettre en travers de leur chemin.
Il jeta un bref regard à son téléphone, puis reporta les yeux sur moi.
— Ce que tu as fait…
— Ça a mis ces mêmes Guildes en rogne, pas vrai ?
Il me regarda sans répondre.
Ça suffisait comme réponse.
Un sourire me revint aux lèvres. Je me levai en appuyant ma main blessée contre mon ventre.
— … En fait, c’est plutôt bien.
Le chef de section se frotta lentement le front.
— Tu as écouté ce que je viens de te dire ?
— Oui. Plusieurs Guildes le soutiennent et je les ai agacées. C’était assez facile à suivre.
— Alors pourquoi tu as l’air content ?
— Parce que ça veut dire qu’elles vont bientôt s’en prendre à moi.
Je jetai un coup d’œil à son téléphone.
— Avant ça, je ne savais même pas qui surveiller.
Le chef de section marqua une pause.
— Attends, tu…
Je continuai simplement de sourire.
Le chef de section Johansberg était un problème, mais pas le principal. C’était un homme à la grosse barbe, qui avait l’habitude de s’asseoir à la tête de toutes les tables.
Mais ce n’était pas lui le plus gênant.
Ceux qui l’aidaient l’étaient davantage.
S’ils avaient des intérêts liés aux siens, ils finiraient forcément par agir quand ces intérêts seraient menacés.
Ça ne me révélerait pas tout, mais au moins, j’aurais une piste.
Un ennemi caché était bien plus pénible qu’un ennemi connu. S’ils voulaient rester dans l’ombre et aider Johansberg en coulisses, je n’avais qu’à leur compliquer la tâche.
Je désignai le téléphone du chef de section.
— Tu vois ? Il n’a pas sonné depuis un moment. Je porte bonheur.
— … Oui, tu as raison.
— Tant mieux.
Je hochai la tête et me dirigeai vers la porte. Mais juste avant de l’atteindre, j’entendis son téléphone vibrer à nouveau, puis un soupir franchement las.
Le pauvre.
Il avait vraiment besoin de dormir.
***
Krrr…
La radio était posée près du bord de mon bureau.
La lumière éteinte, la majeure partie du bureau baignait dans l’obscurité. La faible lueur de l’ordinateur atteignait à peine la chaise à côté de moi. Je restai immobile, à écouter les grésillements, ma main valide près du bouton.
À un moment, les voix dans le couloir s’étaient tues.
Je n’avais pas remarqué quand.
— Toujours rien ?
Je tournai légèrement le bouton. Les grésillements s’intensifièrent, puis s’atténuèrent. Je le remis soigneusement à sa position initiale.
Rien.
J’avais déjà fait la même chose plusieurs fois, mais j’attendis encore un peu avant de retirer ma main.
Ce n’était pas comme si la fixer allait la faire fonctionner. Je le savais parfaitement.
Et pourtant, je continuai de la regarder.
Quelque chose allait se produire dans un avenir proche, et quoi qu’il arrive, ce serait quelque chose d’important.
Une chose était également certaine : d’une façon ou d’une autre, je serais impliqué.
Pour le reste, je n’en savais pas grand-chose.
Quand cela arriverait-il ? Où ? Et combien de temps me restait-il pour me préparer ?
La radio n’avait pas l’air très motivée à m’aider là-dessus.
Krrr…
Je me frottai la joue et m’adossai à mon siège.
VILE - 1048.
Mon regard descendit vers le bracelet à mon poignet.
J’avais les idées plus claires. Les voix s’étaient faites plus discrètes, et je pouvais réfléchir sans avoir autant à lutter contre elles. J’appréciais, mais ça ne voulait pas dire que je pouvais me permettre de me détendre.
Tant que VILE - 1048 n’était pas résolue et que la radio refusait de réagir, j’avais du mal à décider de la suite. Les problèmes semblaient s’accumuler les uns après les autres, sans que je puisse y faire quoi que ce soit.
Et ce n’était même pas tout.
« N’oublions pas la Main. »
Ils n’avaient encore rien tenté contre moi, du moins à ma connaissance. Le message que je leur avais envoyé avait fonctionné, mais leur silence commençait à devenir inquiétant. Je doutais qu’ils m’aient simplement oublié.
Peut-être se montraient-ils prudents. Peut-être enquêtaient-ils avant de décider de la suite. Aucune de ces possibilités ne me rassurait.
Plus ils restaient silencieux, plus je me demandais ce qu’ils pouvaient bien mijoter en coulisses.
Je ne me rendis compte que je serrais l’accoudoir de toutes mes forces que lorsqu’une douleur sourde me traversa le poignet.
Je ramenai prudemment cette main sur mes genoux.
— … Pfiou.
Je pris une grande inspiration et levai les yeux vers le plafond.
Je venais de dire au chef de section que savoir qui étaient mes ennemis me faciliterait la tâche. Mais maintenant que j’essayais de deviner ce qu’ils pourraient faire, je comprenais un peu mieux son air épuisé.
Un tout petit peu.
Je reportai les yeux sur la radio. Les grésillements changèrent brièvement, puis je patientai jusqu’à ce qu’ils se stabilisent.
Toujours rien.
Je tendis le bras et baissai le volume.
Attendre ne m’avançait à rien. Pas plus que rester assis dans le noir à essayer de deviner ce que tout le monde faisait.
Je pouvais me préparer, mais même ça me coûterait de l’argent. Créer une Porte n’était pas gratuit, et je préférais avoir les fonds sous la main avant d’en avoir besoin.
Je déplaçai la souris de ma main valide et reportai mon attention sur l’ordinateur.
Au bout du compte, il ne me restait qu’une chose à faire.
— Gagner de l’argent.
Exactement. Il fallait que je gagne de l’argent.
… J’étais aussi endetté.