« Elon ? »
Le garçon resta sur le seuil.
Son expression était la même que d’habitude. Sous la faible lumière de la classe, son visage demeurait pâle et vide tandis que son regard glissait de moi vers Mara.
Elle s’était figée dès qu’il était apparu.
Pendant plusieurs secondes, aucun de nous ne bougea. Le silence dans la pièce parut soudain plus lourd qu’avant, surtout avec Elon planté là et Mara assise en silence à la place numéro vingt-sept, les doigts toujours posés contre le bord de sa jupe.
« … Tu as enfin commencé à bouger. »
Elon finit par tourner les yeux vers moi.
Puis, après une courte pause, il prit la parole.
« Tu es toujours là. »
Je fronçai les sourcils.
« Tu te décides enfin à parler ? »
Il ne répondit pas.
Évidemment.
Mais le fait qu’il ait parlé, c’était déjà un progrès.
Son regard revint vers Mara. Sa façon de la regarder me fit courir un frisson le long de la nuque.
Mara se leva lentement.
Elle ne quittait pas Elon des yeux.
« Est-ce qu’il est impliqué d’une manière ou d’une autre dans ce qui t’arrive ? »
Je posai la question à Mara, mais elle recula d’un petit pas, son attention soudain tournée vers le couloir derrière lui.
C’est alors que je l’entendis.
Un pas.
Mon expression changea.
Le professeur.
*Quoi ? Pourquoi le professeur vient par ici ?*
Le prochain cours n’était pas censé avoir lieu ici…
Le visage de Mara se crispa.
« Attends. »
Elle me jeta un dernier regard.
« Tu dois quitter ta place. »
« Quoi ? »
« Ne le laisse pas répondre à ta place. »
Sa petite voix me souffla ces mots à l’oreille, me laissant assez déconcerté. Je comprenais le sens de son avertissement, mais pas le rôle d’Elon dans toute cette histoire.
Pourquoi était-il là ? Et pourquoi se mettait-il enfin à parler ?
Un pas.
Le bruit se rapprochait.
Le temps d’un clignement d’œil, elle avait disparu.
Quoi ?
Il ne me restait que la chaise et le bureau vides devant moi.
« … »
Je reportai brusquement mon regard sur Elon.
Il s’éloignait déjà.
« Sérieusement ? »
Je le suivis dans le couloir, en parlant à voix basse. Je ne voulais pas que le professeur m’entende. Heureusement, il ne semblait pas tout près.
« Quel est ton rôle dans tout ça ? »
Je ne savais pas si c’était une bonne idée, mais je ressentais le besoin de lui parler. J’avais soudain l’impression de me rapprocher toujours plus de la vérité. Et, en même temps, de me faire absorber par l’anomalie.
« Pourquoi tu débarques tout à coup et tu te mets à parler ? Qu’est-ce qui m’arrive ? »
Toujours rien.
Ma patience commençait à s’épuiser, et mon mal de crâne n’arrangeait rien. Je l’avais ignoré jusque-là, mais il devenait vraiment pénible.
Je lui attrapai l’épaule.
Au moment où mes doigts le touchèrent…
« — ! »
Une douleur explosa dans tout mon corps.
Je titubai en arrière, ma main lâchant aussitôt prise tandis qu’une chose, au plus profond de moi, se tordait.
Mes nœuds !
Pour la première fois depuis des jours, je les sentais. Malheureusement, je regrettai aussitôt d’en être capable.
On aurait dit que quelqu’un avait plongé la main dans mon corps pour les écraser, faisant jaillir une pression brûlante dans tous les canaux qui y étaient reliés.
« M-merde… ! »
Je pris appui contre le mur en essayant de respirer.
Soudain, j’eus l’impression que toute ma tête brûlait, tandis que les couleurs autour de moi oscillaient entre le rouge et le bleu.
*Q-qu’est-ce qui se passe ?*
Le monde semblait tourner autour de moi. Les couleurs continuaient de changer et, pendant un instant, j’eus l’impression de passer de la vision du Boucher à celle des lunettes, puis de revenir à la première.
Chaud, froid. Chaud, froid.
Les nœuds pulsaient douloureusement dans mon crâne, chaque battement résonnant de plus en plus fort dans mon esprit.
Puis…
« … Seth… »
Un murmure flotta dans l’air.
Je relevai la tête et tournai les yeux vers Elon.
« Tu as dit quelque chose ? »
Il me fixait.
Ses lèvres ne bougeaient pas.
Puis…
« … viens ici… »
Un autre murmure me frôla l’oreille.
« Hein ? Qui ça ? »
Un autre encore, venu de derrière moi.
« … ne réponds pas… »
Je me retournai lentement.
« Quoi ? Où… ? »
Le couloir était vide.
« Regarde par ici. »
« … Par ici. »
D’autres voix suivirent, se chevauchant sous le bourdonnement des lumières. Elles disaient toutes des choses différentes, mais elles avaient au moins un point commun…
Elles sonnaient toutes comme moi.
« … c’est pénible… »
« … putain, qu’est-ce que… »
« … allez… »
Beaucoup reprenaient des mots que j’avais déjà prononcés.
Et pas récemment.
Je plaquai mes deux mains contre mes oreilles.
Arrêtez. Arrêtez…
Ça ne servit absolument à rien.
C’est là que je compris… Les murmures ne venaient pas du couloir. Ils étaient dans ma tête.
« Je suis vraiment en train de perdre la boule… »
Je titubai en arrière, ma main lâchant aussitôt prise tandis qu’une chose, au plus profond de moi, se tordait. Ma respiration devint irrégulière et mon crâne continuait de battre douloureusement. Pendant un instant, le couloir se brouilla, et j’aperçus une silhouette à l’autre bout.
C’était moi, avec les mêmes vêtements et le même visage. Je restai là à me regarder jusqu’à ce que je cligne des yeux et que la silhouette disparaisse.
« … Génial. »
Merveilleux.
C’était exactement ce qu’il me fallait.
Elon me regardait toujours et, pour la première fois, son expression vide semblait presque compatissante.
Ce qui ne fit qu’empirer les choses.
« Ne reste pas planté là à me regarder. Si tu sais quelque chose, dis-le. »
Il ouvrit la bouche.
Aucun son n’en sortit.
À la place, l’un des murmures parla par-dessus lui.
« … Trop tard. »
Sa voix résonna dans mon esprit, tandis qu’il me regardait sans desserrer les lèvres.
Mon sang se glaça.
Je me redressai lentement.
« Trop tard pour quoi ? »
Personne ne me répondit. Tout à coup, je me demandai si cette voix avait seulement été réelle.
Puis quelque chose apparut devant mes yeux.
Un panneau translucide.
——
[Fonds externes reçus]
[1 000 000]
——
« … ? »
Je le fixai.
Une autre notification suivit presque aussitôt.
——
[Fonds externes reçus]
[2 000 000]
——
Pendant un instant, les voix disparurent complètement de mon esprit.
Trois millions.
Mes yeux s’écarquillèrent brièvement, puis je me mis soudain à rire tout seul.
« … Ah, ça devient vraiment grave. »
Je commençais à voir des choses. Je perdais vraiment la tête.
Et pourtant…
*C’est exactement ce qu’il me fallait.*
Je tendis la main pour accéder au « mode développeur de Porte ». Avant même de m’en rendre compte, ma main se mit à bouger toute seule.
***
Kyle entendit les véhicules avant de les voir.
Plusieurs moteurs approchaient par la route menant à l’école abandonnée. Leur grondement s’amplifia jusqu’à ce que le premier véhicule noir apparaisse derrière le portail brisé.
Zoey tourna la tête vers lui.
« Ils sont arrivés plus vite que je ne le pensais. »
« … Je sais. »
Kyle glissa son téléphone dans sa poche et regarda trois véhicules s’arrêter près de l’entrée.
Les portières s’ouvrirent presque aussitôt.
Six personnes en descendirent.
Aucune n’avait l’air d’un simple membre du personnel de soutien.
Kyle en reconnut deux.
Cela suffisait à l’agacer.
Le premier était un homme grand, aux cheveux argentés et courts, vêtu d’un long manteau frappé de l’insigne du Département de l’Accumulation. À côté de lui se tenait une jeune femme aux cheveux rouge foncé, attachés haut derrière la tête, dont le regard parcourait l’école avec un désintérêt manifeste.
Les autres s’étaient déployés derrière eux, observant les environs tout en discutant entre eux.
L’un d’eux rit à une remarque d’un autre.
Un autre jeta à peine un coup d’œil à l’école endommagée avant de vérifier ses gants.
Ils n’avaient pas l’air de prendre la situation très au sérieux.
À vrai dire, on aurait dit qu’ils avaient déjà décidé qu’il n’y avait rien à craindre ici.
L’homme aux cheveux argentés s’avança le premier.
« Kyle. »
Son ton n’était pas hostile.
C’était d’autant plus agaçant.
« J’ai appris que tu avais besoin d’aide. »
Son regard se porta sur l’école.
Il marqua une brève pause.
« … C’est pour ça que tu avais besoin d’aide ? »
Kyle se raidit.
L’homme fixa encore un instant l’entrée, puis secoua lentement la tête.
« Sérieusement… Ça finit toujours comme ça, d’une manière ou d’une autre. »
Un léger sourire se dessina sur son visage.
« J’ai cru un instant que vous aviez changé, mais apparemment, non. »
Il jeta un regard aux autres.
« On dirait qu’on va encore devoir nettoyer derrière vous. »
Quelques rires étouffés lui répondirent.
Son regard passa sur Zoey, puis sur l’entrée endommagée derrière eux.
« On prend la relève. »
Zoey haussa les sourcils.
« … Pardon ? Qu’est-ce que tu entends par “prendre la relève” ? »
La femme à côté de lui lui adressa un sourire pincé.
« Vous en avez déjà assez fait. Il ne vous reste rien à faire. Laissez-nous nous en occuper, puisque vous en êtes manifestement incapables. »
Son ton était méprisant.
« Le Chef de section veut que vous retourniez tous les deux au quartier général pendant qu’on gère la situation. Vu tout le temps que vous avez perdu ici, il est évident qu’on doit prendre les choses en main. »
Kyle inspira profondément, faisant de son mieux pour se calmer.
« Tu ne sais pas ce qu’il y a à l’intérieur. »
« On se débrouillera. »
« Tu n’as même pas entendu ce qu’on a découvert. »
« On nous a fait le briefing en chemin. »
L’expression de l’homme aux cheveux argentés ne changea presque pas.
« S’il y avait quelque chose d’important, je suis sûr qu’on nous l’a dit. »
Kyle inspira de nouveau.
Il commençait vraiment à perdre son sang-froid.
Cela dit, il avait l’habitude de ce genre de situation.
L’équipe qui se tenait devant lui comptait parmi les plus élitistes de la Guilde. On l’appelait simplement l’équipe de « nettoyage ». Elle était chargée de nettoyer après les missions que la Guilde jugeait impossibles à mener à bien pour l’escouade initialement envoyée.
Ils avaient tendance à forcer les anomalies à entrer en confinement. On les envoyait aussi chaque fois que la Guilde estimait qu’une équipe avait échoué.
Et ils ne semblaient jamais laisser qui que ce soit l’oublier.
« Donne-moi les documents. »
Claude tendit la main vers Kyle.
Kyle ne réagit pas.
Claude attendit.
Son sourire s’élargit lentement.
Il avait presque l’air amusé.
La femme aux cheveux rouges soupira.
« Ne complique pas les choses. »
Kyle serra les mâchoires, mais finit par céder. Il sortit plusieurs dossiers et documents qu’il avait remplis avec Zoey au cours des derniers jours et les lui tendit.
Claude les prit sans même les parcourir.
« Ce n’était pas si difficile, hein ? »
Il sourit et tapota l’épaule de Kyle.
Les doigts de Kyle tressaillirent.
Claude s’était déjà détourné.
Il siffla pour rassembler son équipe, puis se dirigea vers l’école.
« On prend la suite. Vous pouvez rentrer. On n’a plus besoin de vous ici. »
Kyle et Zoey n’eurent pas le temps de dire quoi que ce soit avant que les six membres de l’équipe n’entrent dans l’école.
Un bref silence s’installa entre eux.
Zoey continua de fixer l’entrée, puis finit par se tourner vers Kyle.
Au moment où elle entrouvrit les lèvres, Kyle prit la parole.
« … Attends un peu. »
Il inspira profondément, sentant quelque chose remuer dans sa poitrine tandis qu’il fixait l’école.
L’agacement s’effaça peu à peu de son visage.
« Tu comprendras bientôt. »
Son regard ne quittait pas l’entrée.
N’est-ce pas, Seth ?