« Le cours est terminé. »
Je cessai d’écrire et posai mon crayon le long du bord du livre.
Le professeur sortit le premier. Comme d’habitude, un bref silence s’ensuivit, puis les enfants commencèrent à s’agiter autour de moi. Les chaises raclèrent le sol tandis qu’ils se levaient. J’attendis qu’Elon soit parti avant de me redresser.
Pour une raison ou une autre, la chaise me parut plus légère quand je me levai.
Je baissai les yeux.
« … ? »
Je me faisais sans doute des idées.
J’avais tellement mal à la tête que je ne faisais plus confiance à la moitié de mes sensations, ce soir.
Je repoussai la chaise sous le bureau.
Grrr—
Quelque chose de petit m’attrapa aussitôt par la manche.
Je soupirai.
« Qu’est-ce qu’il y a, encore ? »
La pression se resserra autour de ma manche. Contrairement à tout à l’heure, on n’essayait pas de m’attirer vers le bureau.
On me tirait dans la direction opposée.
Mon expression changea légèrement.
« … Tu ne veux pas que je m’assoie là ? »
Je n’obtins pas de réponse.
Ce qui ne m’étonna pas, tandis que je regardais le siège.
La chaise était restée là où je l’avais poussée, et le numéro gravé sur le bureau se distinguait nettement au-dessus du dossier.
Vingt-sept.
La prise autour de ma manche se resserra de nouveau.
Puis un murmure ténu s’éleva tout près de moi.
« Ne réponds pas. »
« … »
Je tournai lentement la tête.
Il n’y avait rien dans la direction d’où venait la voix. Les enfants continuaient de défiler vers la porte comme si rien ne s’était passé.
« Qu’est-ce que ça veut dire ? »
Pas de réponse.
« Ne réponds pas à quoi ? »
Toujours rien.
La pression disparut de ma manche. Je restai encore un moment sur place, puis reportai mon regard vers le bureau.
Je repensai aussitôt au mot.
Ne la laisse pas répondre.
« … »
Intéressant.
Très intéressant.
Ça parle de l’appel, pas vrai ?
J’avais laissé « elle » parler à ma place, tout à l’heure, parce que j’avais peur que le professeur découvre que je n’étais pas la vraie Mara. Mais cette petite « fantôme » avait piqué ma curiosité. Pourquoi essayait-elle de m’empêcher de la laisser répondre ?
J’aurais bien voulu rester là pour y réfléchir, mais les derniers enfants étaient déjà en train de sortir. Et rester seul dans la classe ne m’avait pas vraiment réussi la dernière fois.
Je passai donc au cours suivant.
Mais à peine l’eus-je fait que—
Grrr—
La chaise bougea toute seule.
Et pas qu’un peu.
***
Kyle plia soigneusement le journal et le glissa dans l’une des pochettes de protection que Zoey avait apportées.
La boîte contenait plusieurs autres feuilles, mais la plupart étaient trop abîmées pour être lues ici. Ils pourraient les examiner correctement une fois installés dans un endroit mieux éclairé et équipé.
Pour l’instant, ils en savaient assez.
Mara avait disparu, mais plusieurs enfants affirmaient l’avoir vue après coup. Sa chaise avait fini par se retrouver ici, et Mme Vale était apparemment venue enquêter elle-même.
C’était aussi très probablement le jour où son corps avait été retrouvé près de la cage d’escalier.
Le regard de Kyle dériva vers le couloir.
Si les empreintes de mains qu’ils avaient suivies appartenaient bien à Mme Vale, elle était entrée ici à un moment donné, puis avait réussi à ressortir dans un état si lamentable qu’elle avait dû s’appuyer au mur pour tenir debout.
Mais qu’est-ce qui a déclenché l’incendie, au juste ? Et pourquoi une silhouette a-t-elle soudain surgi ?
« On devrait y aller. »
La voix de Zoey le tira de ses pensées. Kyle hocha la tête.
Ils avaient fouillé presque tout ce qu’ils pouvaient atteindre sans s’enfoncer de force dans les parties endommagées du passage, et rien ne justifiait de s’attarder ici plus que nécessaire. Ils comptaient envoyer tout ce qu’ils avaient trouvé à la Guilde, faire examiner les documents comme il se devait et vérifier s’il restait quelque chose sous les parties calcinées qu’ils n’avaient pas réussi à déchiffrer eux-mêmes.
Ils emballèrent les documents encore lisibles et reprirent le chemin de l’ouverture qu’ils avaient pratiquée dans le mur de briques.
Ni l’un ni l’autre ne parlait beaucoup. Kyle se surprit plutôt à tendre l’oreille.
Le bruit léger de leurs chaussures résonnait dans l’étroit passage, accompagné de la respiration de Zoey et, de temps à autre, d’une goutte d’eau dans les vieilles canalisations. Le vent atteignait parfois le sous-sol par la cage d’escalier. Le vieux bois craquait au-dessus d’eux, et les tuyaux cliquetaient quand la température changeait.
Mais tandis qu’ils continuaient leur chemin, ces bruits s’éteignirent peu à peu, jusqu’à ce que Kyle se rende compte qu’il n’entendait plus rien des étages supérieurs.
Ce ne fut qu’alors qu’il ralentit.
Zoey le remarqua.
« Quoi ? »
« Rien. »
Kyle reprit sa marche.
Ce silence n’avait rien de particulièrement étrange. Ils étaient sous terre, derrière un mur muré depuis des décennies. À vrai dire, le contraire aurait été plus étonnant.
Il ne put pourtant s’empêcher de regarder derrière eux.
La réserve avait déjà disparu derrière le coude du couloir.
Il n’y avait que les ténèbres.
Ils approchaient de l’entrée en briques quand un murmure léger parvint soudain à l’oreille de Kyle.
« … Allô ? »
« — !? »
Kyle s’arrêta si brusquement que Zoey faillit lui rentrer dedans.
« Quoi ? »
Il ne répondit pas. Le visage crispé, il se tourna lentement vers le couloir derrière eux.
La voix avait été faible, presque assez lointaine pour qu’on la prenne pour un son venu de l’étage, mais Kyle savait l’avoir entendue dans le passage.
Et surtout…
Il connaissait cette voix.
« … Seth ? »
« Quoi ? Seth ? »
Zoey tourna aussitôt les yeux dans la direction où regardait Kyle.
Pendant plusieurs secondes, aucun d’eux ne bougea. Zoey agita la main et une pâle lueur fila devant eux, éclairant le passage tandis que des ombres dansaient autour de la sphère. Elle ne révéla que les briques qui tapissaient le couloir.
« Je ne vois rien. »
Les sourcils de Kyle se froncèrent lentement. Il commençait à se demander si l’épuisement ne lui jouait pas des tours quand la voix retentit de nouveau.
« Allô ? Il y a quelqu’un ? »
« — ! »
Ses doigts se resserrèrent légèrement autour de son téléphone.
Cette fois, aucun doute possible.
Cette voix…
C’était celle de Seth.
Instinctivement, Kyle fit un demi-pas vers la voix, mais Zoey lui attrapa la manche.
« N’y va pas. »
Il la regarda.
« C’est Seth. »
« Je sais à quoi ressemble la voix de Seth. »
Zoey ne lâcha pas sa manche.
« Et Seth est censé se trouver dans une anomalie. »
Kyle garda le silence un bref instant, puis répondit : « C’est pour ça qu’on est là. »
« Et s’il s’agissait vraiment de lui, il n’aurait aucun mal à sortir d’ici. »
Kyle pinça les lèvres.
Quel que soit le lien entre cet endroit et VILE - 303, rien ne justifiait que la vraie voix de Seth provienne des profondeurs.
Ils restèrent immobiles.
« … Allô ? »
La voix retentit de nouveau.
Un peu plus distincte, cette fois.
Kyle fixa le coude du couloir, à l’affût de pas ou de tout autre signe d’une présence qui approchait, mais rien ne suivit la voix.
C’est alors qu’un détail commença à le déranger.
Pas le son en lui-même.
La façon dont la voix de Seth sonnait.
Les deux premières fois, elle avait été étrangement neutre. Les mots et la prononciation n’avaient rien d’anormal en soi, mais Seth ne lançait presque jamais un appel de ce genre quand il savait quelqu’un à proximité. Le Seth que Kyle connaissait aurait déjà eu l’air agacé.
Mais…
Ah, oui. Ce n’est pas le Seth que je connais.
Kyle se frotta le front, écartant de son visage quelques mèches de cheveux.
Zoey semblait l’avoir remarqué elle aussi. Son expression se tendit peu à peu tandis qu’elle gardait la lumière braquée sur le coude.
Aucun d’eux ne parla.
Plusieurs secondes passèrent avant que la voix ne se fasse entendre de nouveau.
« … Sérieusement ? Vous comptez rester plantés là toute la journée ? »
Kyle retint son souffle.
Cette fois, ça sonnait naturel.
Zoey tourna les yeux vers lui, mais Kyle ne lui rendit pas son regard. Il fixait toujours le couloir, tandis qu’un faible bruit venait de l’intérieur des murs.
Il donna un léger coup de coude à Zoey.
Elle leva un peu la lumière.
La sphère pâle dériva plus loin, éclairant le plâtre brûlé jusqu’au coude du couloir.
Personne n’apparut.
« Kyle… »
Il l’entendait à peine.
« Je sais. »
Il avait déjà eu affaire à suffisamment de phénomènes étranges pour savoir que ce n’était pas une situation ordinaire. En temps normal, il aurait appelé des renforts, mais ils n’étaient pas en mesure de le faire.
Et s’il existait la moindre chance que cette voix soit vraiment celle de Seth…
Kyle s’avança lentement.
Zoey lui attrapa la manche.
« Tu es sérieux ? »
« On a quoi d’autre comme choix ? On ne peut pas appeler les renforts. »
« Je sais, mais… »
« … Si c’est lui, là-dedans, et qu’on s’en va maintenant… »
Il ne termina pas sa phrase.
Elle le retint encore une seconde, puis finit par le lâcher.
« … D’accord. »
D’après l’ancien plan des lieux, le passage de maintenance aurait dû continuer sur quinze mètres avant d’aboutir à la sortie de service. Pourtant, la lumière s’éteignait avant d’en atteindre l’autre extrémité.
Kyle regarda son téléphone.
Puis le couloir.
« … Comme prévu, on va peut-être devoir abattre le mur, encore une fois. »
Zoey s’approcha.
« C’est bouché ? »
Il lui montra le plan.
« On devrait pouvoir en voir le bout d’ici. »
Elle fixa l’obscurité devant eux.
En effet, ils n’avaient devant eux qu’un mur de briques.
Kyle fronça les sourcils.
« Allô ? »
La voix de Seth retentit de nouveau.
Cette fois, elle était plus distincte. Elle venait de juste derrière le mur.
Kyle releva la tête.
La voix était maintenant si proche qu’il ne pouvait plus se tromper sur sa provenance.
Zoey braqua sa lumière sur le mur.
Elle finit par soupirer.
« D’accord. »
Elle tendit la main. L’un de ses nœuds se mit à tourbillonner, et une lumière jaillit de sa paume. Le mur de briques devant eux s’effondra soudain. Kyle contempla la scène un bref instant, puis regarda au-delà du mur.
« Bien joué. »
« … Oui, oui. Cette compétence n’est pas vraiment faite pour ça, mais bon, ça marche. »
Ils avancèrent lentement, assez près l’un de l’autre pour que leurs épaules se frôlent de temps à autre. Ils ne parlèrent plus. Plus ils progressaient, moins le passage ressemblait au sous-sol où ils étaient entrés.
Les murs brûlés cédèrent peu à peu la place à un vieux plâtre peint.
Kyle fut le premier à le remarquer.
Il ralentit, surtout quand il comprit quelque chose.
« … Zoey. »
« Je vois. C’est la même couleur que la classe 3-C, à l’étage. »
Quelques mètres plus loin, le couloir s’élargissait.
Une porte se dressait devant eux. À côté, une fenêtre rectangulaire et étroite, dont la vitre était si sale qu’on distinguait à peine la pièce de l’autre côté.
Kyle s’arrêta à quelques pas.
La scène lui raidit les muscles du dos.
La fenêtre n’était pas moderne.
La porte non plus.
Elle ressemblait trait pour trait aux salles de classe des vieilles photographies. La lumière de Zoey glissa sur la vitre, mais la crasse en renvoya la majeure partie vers eux.
« … C’est une salle de classe ? »
Kyle ne répondit pas.
Il s’approcha.
Peu à peu, l’intérieur se dessina.
Des bureaux.
Ils étaient disposés en rangées et, en y regardant de plus près, Kyle remarqua quelque chose de très étrange. Un grand nombre d’entre eux avaient brûlé, tout comme une bonne partie de la salle.
Son expression changea lentement.
La pièce ressemblait presque trait pour trait à la classe 3-C.
La disposition était exactement la même, jusqu’au tableau noir au fond. Les mêmes allées étroites séparaient les rangées de bureaux.
Mais contrairement à la salle de classe, à l’étage…
Celle-ci n’était pas vide.
Zoey s’arrêta à côté de lui, les lèvres entrouvertes, sans parvenir à prononcer un mot.
Elle voyait ce qu’il voyait.
Toutes les places étaient occupées.
Les enfants étaient assis sans bouger, le dos tourné à la fenêtre. Leurs petites silhouettes se distinguaient à peine à travers la vitre sale. Aucun ne semblait écrire. Leurs mains reposaient simplement sur les bureaux, et toutes les têtes étaient tournées vers le fond de la salle.
Kyle sentit sa gorge se nouer.
Aucun bruit ne venait de l’intérieur.
Et pourtant, les enfants étaient là.
La lumière de Zoey glissa lentement le long des rangées.
Toutes les têtes restaient tournées vers le fond.
Sauf une.
L’enfant le plus proche de la fenêtre était assis selon un angle légèrement différent des autres. Il ne leur faisait pas face, mais était très légèrement tourné vers eux
Kyle ne se souvenait pas si c’était déjà le cas à leur arrivée.
Zoey éloigna lentement la lumière de la fenêtre.
« Combien ? »
Kyle savait déjà pourquoi elle posait la question.
Son regard parcourut les rangées.
Vingt-cinq.
Vingt-six.
Puis—
Son regard s’arrêta.
Le bureau vingt-sept.
Il était occupé.
« … »
Contrairement aux autres silhouettes, celle-ci n’était pas assise. Elle dépassait aussi les autres enfants en taille.
Et de beaucoup.
Ses épaules se hissaient bizarrement au-dessus du dossier et, contrairement aux enfants qui l’entouraient, sa tête était légèrement baissée, dissimulant son visage derrière la masse sombre de ses cheveux.
Kyle se rapprocha de la vitre sans même s’en rendre compte.
Zoey lui saisit aussitôt le bras.
« N’approche pas. »
Il l’entendit à peine.
Quelque chose, dans cette silhouette, le dérangeait.
La posture.
La forme des épaules.
Jusqu’à la façon dont un bras reposait à côté du bureau.
Il l’avait déjà vue.
« … Non. »
Zoey resserra les doigts.
« Quoi ? »
Kyle fixait la fenêtre.
La silhouette au bureau vingt-sept bougea.
Très lentement.
Ses doigts se recroquevillèrent contre le bord du bureau.
Les enfants alentour restèrent parfaitement immobiles.
Puis sa tête se mit à tourner.
Le corps de Kyle se raidit tandis que le visage apparaissait derrière la vitre sale.
Kyle n’en distingua pas tous les détails.
Seulement le contour.
Les yeux.
Et la courbe ténue d’une bouche.
Pendant un instant, il n’entendit plus rien.
Puis la personne debout près du bureau vingt-sept regarda Kyle droit dans les yeux.
Une voix familière lui parvint de l’autre côté de la vitre.
Cette fois, elle était parfaite.
« Bonjour. »