Le silence s'étira, pesant.
En fixant Paimon, je pouvais le sentir. Les palpitations bruyantes et puissantes dans ma poitrine alors que j'avalais ma salive. Plus mon regard s'attardait sur lui, plus ces battements s'intensifiaient. Je pris une profonde inspiration, tentant de contenir le malaise qui commençait lentement à monter en moi.
« J'avais raison ? Ai-je mis le doigt sur le problème ? »
Cette pensée dura quelques secondes avant que j'entende un claquement soudain.
Clap ! Clap !
Quand je levai les yeux, Paimon ne souriait plus comme avant. Enfin, le sourire était toujours là, mais il s'était adouci, moins large, empreint d'une nuance plus chaleureuse et apaisée alors qu'il se calait dans son fauteuil.
« Haha. »
Il rit également, un son aussi chaleureux et naturel que le sourire qui flottait sur son visage.
Cela me mit à l'aise, et pendant un instant, j'ai failli m'y laisser prendre.
Cependant, je me ressaisis rapidement, mon expression se figeant tandis que je replongeais mon regard dans celui de Paimon.
« Ai-je raison... ? »
« Tu n'es pas loin du compte. »
répondit Paimon, d'un ton détendu. Il se renversa dans son siège, inclinant légèrement la tête pour contempler le plafond.
« J'ai effectivement utilisé ta situation pour faire connaître mon nom. Tu as vu juste sur ce point, mais ce n'était pas bien difficile à deviner. Je suis plus surpris par le fait que tu puisses imaginer que je veuille mettre les pieds dans le monde humain. Qu'est-ce qui t'a fait penser une chose pareille ? »
« Dantalion... »
C'était ce qui m'avait poussé à croire qu'il tenterait de pénétrer dans le monde humain.
Même maintenant, j'ignorais toujours la raison derrière le plan de Dantalion. Il avait orchestré tout un orphelinat et un culte dans le seul but de s'élever jusqu'au monde humain, patientant pendant plusieurs années pour y parvenir.
Dantalion était un Duc.
Puisqu'il voulait fouler le monde humain, il était logique de penser que Paimon nourrissait les mêmes ambitions, non ?
« Eh bien, pas tout à fait. »
répondit Paimon calmement.
« Mais tu n'as pas tort sur mon désir d'entrer dans le monde humain. Bien sûr, je ne te dirai pas pourquoi, c'est un petit secret. Mais dis-moi, si tu me rendais ces documents, je pourrais te le dire. Ça t'intéresse ? »
« ..... »
Je marquai une pause, mon regard s'attardant sur les papiers dans ma main. Pourtant, aucune tentation ne m'effleura. L'idée de lui remettre les documents en échange de son secret ne m'a jamais traversé l'esprit.
J'étais lucide sur mes actes, et je n'avais pas l'intention de faire quoi que ce soit d'autre.
« Dommage. »
Qu'il le pense sincèrement ou non, je n'en étais pas sûr.
Cependant, une chose était certaine : l'amusement qui brillait dans ses yeux alors qu'il m'observait.
« Comme je le disais... certes, le monde humain m'intrigue, mais ne confonds pas curiosité et désespoir. Je ne m'abaisserais pas à quelque chose d'aussi... maladroit que de fonder un culte ou de chasser le "réceptacle parfait". Je t'en prie. C'est fastidieux, interminable et d'une lenteur insupportable. Surtout quand le temps s'écoule ici comme de la mélasse. Non, non... si jamais je décide de traverser, ce sera avec un peu plus d'élégance. J'ai des principes, après tout. »
« Alors... ? »
« Eh bien, on peut dire que c'était ma façon d'envoyer un message. »
« Un message ? »
« Mhm. »
Paimon sourit, et je me tus. Dès que je vis ce sourire, je compris qu'il n'y avait plus rien à ajouter. Même si j'insistais, il garderait le silence.
« Je voulais envoyer un message à quelqu'un. C'est tout ce que tu as besoin de savoir. »
Il se cala dans son fauteuil, et je fis de même.
L'atmosphère sembla se détendre. Je tournai la tête vers la droite et remarquai une tasse de thé à proximité. Elle n'était pas là auparavant. Néanmoins, je la saisis sans hésiter et la portai à mes lèvres.
Le thé était encore chaud.
En prenant une gorgée, mon esprit s'apaisa.
« Parle-moi de toi. »
La voix de Paimon résonna doucement en arrière-plan tandis que je prenais une autre gorgée lente, la chaleur persistant alors que ses mots s'ancraient dans mon esprit.
« Comment te sens-tu ces derniers temps ? Ça va ? »
« ...Je me sens très bien. »
« Tu peux dire ça autant que tu veux... mais est-ce que tu vas vraiment bien ? Parce que, de mon point de vue, on dirait que quelque chose te pèse lourdement. Bien plus que ce que tu veux bien laisser paraître. »
« Il y a beaucoup de choses qui me tourmentaient autrefois. J'ai appris à faire avec. »
« Oh ? C'est comme ça que tu vois les choses ? Amusant... car de là où je suis, on dirait plutôt que tu ne gères rien du tout. Tu te contentes de contourner les problèmes en espérant qu'ils se règlent d'eux-mêmes. »
« Tu as raison. »
Je pris une autre gorgée de thé.
« Laisse-moi reformuler. J'ai appris à éviter les choses gênantes. »
« C'est donc comme ça que tu comptes procéder ? Juste... continuer à esquiver tout ce qui se présente en espérant que ça finisse par s'arranger ? C'est un petit jeu dangereux. Plus tu évites, plus tout s'accumule... » Levant la main, Paimon l'abaissa brusquement, « jusqu'au jour où ça ne reste plus là... ça s'effondre sur toi d'un seul coup. Et quand ça arrive, il n'y a pas de manière propre de trier les décombres. Alors dis-moi... penses-tu vraiment que c'est le chemin que tu veux continuer à suivre ? »
« Peu importe ce qui est le mieux pour moi. »
Je bus une nouvelle gorgée. Avant même de m'en rendre compte, la tasse était vide.
Je la reposai et regardai Paimon.
« J'ai toujours été comme ça, depuis ma naissance. Les choses se sont accumulées au point qu'il n'y a plus de retour en arrière possible. Non... » Je marquai une pause, mes pensées dérivant vers un endroit précis. « Il y a un endroit où je peux retourner, un lieu où tout ce qui s'est accumulé finira par s'effacer. C'est vers cela que je travaille. »
« Et si cet endroit n'existait pas ? »
« S'il n'existait pas ? »
Je regardai Paimon. Puis, je souris.
Le sourire de Paimon sembla s'effacer dès que je souris à mon tour. Que voyait-il derrière mon expression ? J'étais curieux, mais je ne posai pas la question et me levai.
« Cette conversation était agréable. »
Je jetai un œil au papier dans ma main.
Tapotant dessus, je tournai le dos à Paimon et me dirigeai vers la porte.
« J'aimerais qu'on puisse discuter à nouveau. Honnêtement, c'était plutôt plaisant, et j'y vois beaucoup plus clair sur ce que je suis censé faire. »
Attrapant la poignée, j'ouvris la porte et m'apprêtais à sortir quand la voix de Paimon m'interpella une dernière fois, me faisant stopper net.
« Oh... ce chemin que tu empruntes ? Il devient un peu dangereux. Tu as des œillères. Tu te focalises sur des détails insignifiants alors que l'essentiel t'échappe. Si j'étais toi ? Je prendrais ce médicament qu'on t'a donné... tant que tu as encore assez de bon sens pour le faire. Parce qu'en ce moment, tu ne fais pas que dériver, tu commences à plonger. Et si tu continues comme ça... eh bien... je me demande jusqu'où tu tomberas avant même de t'en rendre compte ?~ »
« J'en suis conscient. »
Ma main resta sur la poignée froide alors que j'ouvrais la porte en grand. Regardant au loin, je laissai un léger sourire se dessiner.
« ...Je suis parfaitement conscient de ma vision en tunnel et des problèmes auxquels je fais face. »
Je n'avais pas besoin qu'on me les rappelle. En fait, j'en étais conscient depuis un bon moment. De ma tendance à rire dans des situations qui n'avaient rien de drôle, à mes impulsions. J'étais très lucide sur tout cela.
Mais...
« J'en suis conscient, et je les garde. »
Ce changement...
C'était un changement nécessaire.
Pour survivre dans ce monde, je n'avais pas d'autre choix que d'être ainsi.
Et...
Regardant les notes dans ma main, je souris.
« Si tu regardes, je te montrerai quelque chose de divertissant. »
Je me tournai une dernière fois vers Paimon en tapotant les notes.
« Si tu es diverti, j'espère que tu m'inviteras à nouveau ici. Il y a beaucoup de choses que je souhaite te demander. »
« ..... »
Paimon resta silencieux, son regard fixé sur moi.
Il attendit en silence jusqu'à ce que ses lèvres s'étirent finalement en un sourire.
« Très bien~ »
Il se rassit dans son fauteuil.
« Marché conclu. »
« N'est-ce pas merveilleux ? »
Je me tournai vers la porte et sortis.