Chapitre 2
— Aujourd’hui, aucun d’entre vous ne gagnera un Permis d’expédition.
Teren Ors n’avait pas besoin de hausser la voix. Grand, droit dans son long manteau de terrain sombre, les cheveux brun-gris coupés court au-dessus d’une barbe entretenue, il occupait l’estrade sans chercher à en imposer davantage.
Quarante-huit candidats occupaient le terrain en contrebas de la grande halle de l’Institut de Calen. Dans les gradins, familles, étudiants, anciens explorateurs et journalistes cessèrent peu à peu de parler.
Nolan, lui, fronça les sourcils.
Sept ans avaient passé depuis qu’il avait annoncé à Aren Solmar qu’il deviendrait explorateur. À dix-sept ans, il avait enfin atteint la première étape où l’Institut pouvait lui répondre autre chose que : « continue de t’entraîner ».
Il avait grandi sans devenir particulièrement imposant : une silhouette mince, entretenue par des années de terrain, des cheveux brun cendré toujours un peu en désordre et des yeux gris-vert, toujours attirés par ce qu’on lui conseillait de laisser tranquille.
Ce n’était pas exactement la manière dont il aurait ouvert la journée.
Ors avait passé plus de vingt ans sur les routes, comme spécialiste puis directeur de mission. Jon conservait certains de ses relevés dans son bureau. Nolan connaissait surtout l’histoire que l’Institut faisait étudier à chaque promotion.
— Un Permis d’expédition se gagne après de vraies missions, reprit Ors. Ici, vous pouvez obtenir le droit de proposer un premier départ. À dix-sept ans, cette différence m’aurait énormément agacé.
Nolan releva la tête. Ors savait parfaitement ce qu’il faisait.
— À vingt-neuf ans, je dirigeais une mission vers le passage d’Erel. Onze jours de route ; le douzième, nous l’avons trouvé. Il nous manquait quelques heures pour finir le relevé. Mais nous avions un blessé, les conditions se dégradaient et notre route de retour risquait de se fermer. J’ai ordonné le retour.
Nolan serra la mâchoire. Trois ans plus tard, un autre Corps avait confirmé le passage et obtenu la reconnaissance officielle.
— J’étais furieux, poursuivit Ors. J’ai longtemps pensé qu’on nous avait pris notre découverte. Mais nous sommes revenus à six.
Il parcourut les rangs du regard.
— Nous étions partis à six.
Un candidat près de Nolan cessa de jouer avec la sangle de son sac.
— Le Corps qui a confirmé Erel s’est servi de nos relevés.
Nolan n’aimait toujours pas cette conclusion.
Ce qui l’agaçait le plus, c’était de comprendre pourquoi elle était juste.
— Les routes changent, reprit Ors. Les relevés vieillissent, même ceux du Flux. Et certains secteurs n’ont encore jamais été décrits correctement.
Nolan regarda derrière l’estrade. Les panneaux cachaient toujours le parcours. Il avait assez entendu parler des routes des autres.
Le grand tableau derrière Ors s’ouvrit dans un claquement mécanique.
— Vingt-quatre d’entre vous passeront la première phase. Vous formerez ensuite huit équipes de trois. Les quatre formations qui atteindront les demi-finales auront la priorité pour présenter une première mission avec supervision. Les deux finalistes recevront en plus la Bourse des Premiers Départs : matériel réglementaire, transport, ravitaillement initial et préparation.
Un murmure parcourut les tribunes.
Nolan essaya d’estimer ce que ses économies couvriraient sans la bourse. Le transport jusqu’aux Marches absorberait déjà une bonne partie du total.
Ors leva la main.
— Première phase dans quatre minutes.
Autour du terrain, les assistants se mirent aussitôt en mouvement. Des panneaux coulissèrent derrière l’estrade et découvrirent plusieurs voies suspendues au-dessus d’un large bassin de sable : passerelles de bois, poutres obliques, cordes et plateformes mobiles formaient un parcours qui n’avait rien de fixe.
Les candidats furent appelés deux par deux et équipés d’une ligne de sécurité. Un nom apparut à côté de celui de Nolan sur le tableau de départ.
Lysa Lhen — voie cinq.
Il la repéra quelques rangs plus loin. Elle avait déjà attaché ses cheveux et vérifiait son harnais.
— Essaie de ne rien casser, lui lança-t-elle.
— Pourquoi tu me regardes en disant ça ?
— Parce que je te connais.
Une cloche sonna. Les premières plateformes commencèrent à bouger.
Quatre minutes plus tard, Nolan courait sur la première passerelle.
Sous sa botte, une planche craqua.
Puis le pont céda.
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