Chapitre 1
À dix ans, Nolan Vey avait déjà décidé qu’il deviendrait explorateur. Le reste du monde n’avait simplement pas encore été informé.
— Ne touche pas.
Sa main s’immobilisa à quelques centimètres du carnet ouvert.
Nolan leva les yeux vers sa mère. Mara Vey se tenait de l’autre côté de la grande table, les manches retroussées jusqu’aux coudes, les cheveux bruns ramenés en un chignon bas de travail. Une fine paire de gants gris couvrait ses mains. Devant elle reposait une carte dont certains morceaux semblaient avoir été recollés un à un.
— Je ne touchais pas.
— Ta main était au-dessus.
— C’est différent.
Mara le regarda.
Nolan remit les mains dans ses poches.
— Très différent, admit-il.
Les archives du Quartier des Presses étaient plus agitées que d’habitude. Des caisses ouvertes longeaient les murs, des rouleaux de cartes attendaient sur des tables recouvertes de tissu et les employés passaient d’une pièce à l’autre avec des listes, des cadres et des documents protégés par de fines feuilles translucides.
Dans trois jours devait ouvrir une exposition consacrée à l’expédition Aster.
Pour Nolan, cela signifiait surtout qu’il se trouvait dans la meilleure pièce de Calen. Peut-être même du monde.
Il contourna la table, cette fois assez loin des carnets pour éviter une nouvelle remarque, et s’arrêta devant une carte qui occupait presque tout un panneau. Des plateaux, des lignes de relief et des zones entières y avaient été corrigés par une écriture plus récente. Des hachures grises entouraient aussi un réservoir de Flux connu, avec une date de relevé. Son père lui avait appris à regarder ce genre de détail avant de faire confiance à une vieille carte de route.
Sur le côté, en revanche, une portion restait presque blanche.
Nolan s’approcha.
— Maman.
— Hum ?
— Pourquoi ils n’ont rien dessiné là ?
Mara ne leva pas les yeux de son travail.
— Parce qu’ils ne savaient pas.
— Mais Aster est passée à côté.
— Passer à côté et connaître sont deux choses différentes.
Nolan plissa les yeux. Les adultes avaient beaucoup de réponses de ce genre : parfaitement raisonnables, et absolument inutiles pour empêcher la question suivante.
— Alors quelqu’un ira voir ?
Cette fois, sa mère sourit.
— Probablement.
Nolan fixa le blanc sur la carte. Quelqu’un ne lui plaisait pas beaucoup. Il aurait préféré toi. Ou, encore mieux, Nolan Vey.
Il s’imagina revenir à Calen avec une carte roulée sous le bras, la dérouler sur cette même table et voir les adultes se pencher dessus. Quelqu’un demanderait qui avait trouvé ce passage, cette vallée ou cette rivière qui n’existait encore nulle part sur leurs documents.
— Mara ?
La voix venait de l’entrée.
Sa mère releva la tête.
— Oui. J’arrive.
Un homme venait d’entrer avec un manteau gris simple, mouillé aux épaules par la pluie. Il tenait un tube à documents sous un bras et cherchait où poser ses affaires sans mouiller les papiers.
Juste avant que la porte se referme, une seconde silhouette se glissa derrière lui.
Elle avançait à quatre pattes, haute presque jusqu’à la hanche de Nolan, avec un corps souple couvert d’un pelage gris sombre. Deux longues plaques pâles et minces partaient derrière ses oreilles et se couchaient contre son cou quand elle bougeait.
L’animal secoua la pluie de son pelage.
Aren s’arrêta.
— Osha.
— Quoi ?
Sa voix était basse, un peu rauque, mais les mots parfaitement nets.
Aren regarda les gouttes sur son pantalon. Osha suivit son regard.
— Ah.
— Tu pouvais faire ça dehors.
— Je l’ai fait. J’étais encore mouillée.
Mara rit en traversant la pièce.
— Bonjour, Osha.
— Bonjour, Mara.
Nolan oublia de respirer normalement.
Il avait reconnu Aren Solmar presque tout de suite. Pour Osha, il lui avait fallu une seconde de plus : un Élyn, un animal transformé par le Flux après avoir survécu à quelque chose qui aurait dû le tuer. Ils étaient assez rares pour qu’il n’en connaisse presque que des dessins, et Osha apparaissait dans plusieurs de ses livres sur Aster.
Mara désigna le tube à documents.
— Vous avez retrouvé toutes les annotations ?
— Deux pages, répondit Aren. La troisième n’a probablement jamais existé.
— Elle existait, dit Osha.
Aren tourna la tête vers elle.
— Tu ne l’as jamais vue.
— J’étais à côté de toi quand tu l’as laissée sécher sur un rocher.
Il y eut un court silence.
— C’était il y a douze ans.
— Je sais.
Mara regarda Aren.
— Ne dites surtout pas ça devant les archivistes.
— Je tiens à rester en vie.
Nolan les fixait toujours.
Aren Solmar. Osha. Deux membres d’Aster, dans la même pièce que lui, occupés à discuter d’une page abandonnée sur un rocher comme si ce n’était pas une catastrophe historique.
Osha leva les yeux vers Nolan.
— Il te connaît.
Aren tourna la tête.
Nolan regarda aussitôt la carte, puis Aren, puis de nouveau la carte. Une réaction tout à fait naturelle, à son avis.
— C’est ton fils ? demanda Aren.
— Nolan.
Trahison. Sa mère avait livré son identité sans aucune résistance.
Aren s’approcha. De près, il semblait encore moins impressionnant. Ses cheveux étaient un peu trop longs sur les côtés, une petite cicatrice coupait l’un de ses sourcils et il avait surtout l’air fatigué.
Nolan en fut presque déçu.
Aren s’arrêta devant la partie blanche. Nolan se décala pour lui laisser la place, en espérant qu’il allait y reconnaître quelque chose.
— Elle t’intéresse ?
Nolan hocha la tête. Il chercha dans tout ce qu’il avait lu une remarque qui mériterait de retenir Aren devant ce panneau.
— Oui.
Parfait.
Aren attendit.
Nolan serra les poings dans ses poches.
— Je serai explorateur.
Mara tourna légèrement la tête. Aren, lui, ne changea pas d’expression.
Alors Nolan continua.
— Je veux découvrir le monde.
— Pourquoi ?
La question le prit de court.
Il en connaissait des dizaines sur l’exploration. Comment choisissait-on une route ? Combien de personnes fallait-il pour traverser une région inconnue ? Que faisait-on quand les cartes devenaient fausses ? Comment Aster avait-elle retrouvé son chemin après avoir perdu ses repères ?
Mais celle-là…
— Parce que…
Il regarda la zone blanche.
— Parce qu’il reste des endroits où personne n’est allé. Je veux les voir.
Aren attendit encore.
Nolan ajouta, plus vite :
— Je veux être le premier à découvrir quelque chose que personne n’a encore vu.
Il retrouva l’image de la carte déroulée sur la table, les regards penchés dessus, le nom écrit dans un coin.
— Et que les gens sachent que c’est moi qui l’ai découvert.
Il regretta un peu que sa mère soit assez proche pour entendre cette partie.
Aren le regarda quelques secondes.
— D’accord.
Nolan attendit la suite.
Elle ne vint pas.
— C’est tout ?
Aren sourit légèrement.
— Tu m’as donné ta réponse.
Il reprit son tube à documents et rejoignit Mara à une table voisine. Quelques secondes plus tard, ils discutaient d’une date presque illisible. Aren en proposa une. Osha en donna une autre sans même lever la tête.
Aren corrigea aussitôt la sienne.
Nolan resta devant la carte, un peu vexé.
Il venait d’annoncer son avenir à Aren Solmar. Il s’était attendu à un conseil, peut-être à une phrase qu’il pourrait répéter plus tard en précisant : Aren Solmar m’a dit un jour…
À la place, il avait reçu une question.
Il regarda de nouveau la partie blanche.
— Pourquoi… murmura-t-il.
Cette fois, personne ne répondit.
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