Chapitre 3
Le vide s’ouvrit sous Nolan au moment où la tribune se mit à crier son nom.
Pendant une seconde, cela lui parut encourageant.
Puis la latte sous son pied bascula, son estomac remonta jusqu’à sa gorge et il comprit que les cris n’étaient peut-être pas des encouragements.
— Nolan ! À gauche !
La voix de Lysa traversa le vacarme de la halle.
Il pivota juste avant que deux planches ne disparaissent sous lui. Sa main attrapa la corde latérale, ses bottes quittèrent le pont et tout son poids tira sur son épaule. Sa ligne de sécurité se tendit au-dessus du bassin de sable, quatre mètres plus bas.
— Je gère ! cria-t-il.
— Alors attrape la poutre ! À hauteur de ton bras !
Nolan leva les yeux.
Lysa se trouvait sur la plateforme opposée, attachée à sa ligne de sécurité. Ses longs cheveux brun sombre s’étaient déjà échappés de leur attache par mèches entières. D’une main, elle tenait le câble-guide ; de l’autre, elle lui indiquait une poutre oblique qu’il n’aurait probablement pas vue seul.
Au-dessus d’eux, le cadran mécanique affichait cinquante-deux secondes.
Un choc métallique retentit dans la voie voisine. Nolan tourna juste assez la tête pour voir Teo Naris franchir un panneau mobile sans ralentir.
Évidemment.
Même couvert de poussière, Teo aurait pu poser pour le journal. Nolan aurait préféré le voir trébucher une fois.
— Nolan !
— Je regarde la concurrence.
— Regarde plutôt le vide sous tes pieds !
Elle avait raison. C’était irritant.
Le Parcours brisé n’avait rien d’un duel. L’Institut voulait voir ce que les candidats faisaient lorsque le chemin changeait, qu’une information arrivait trop tard ou qu’un partenaire dépendait d’eux. Deux candidats entraient ensemble ; l’un progressait pendant que l’autre recevait une partie des indications de route, puis les rôles s’inversaient à mi-parcours. Les évaluateurs validaient chaque capsule dès qu’elle était décrochée ; le chronomètre de la paire s’arrêtait au retour des deux candidats dans la zone de sortie. Nolan avait écouté cette dernière règle en surveillant surtout la voie de Teo.
Nolan se hissa jusqu’à la poutre montrée par Lysa.
Elle vibra sous sa botte.
Il posa deux doigts sur le bois et ramena vers eux un peu du Flux absorbé avant l’épreuve. Cette énergie circulait en lui comme dans tout ce qui vivait ; il avait appris à la guider. Son Corpus, les Résonances, lui permettait d’en tirer une vibration et d’en lire le retour dans le bois.
— Écho.
Une vibration courte partit dans la poutre et lui revint sous les doigts. Le retour principal était propre. Celui de la fixation droite, beaucoup moins.
— Poutre bonne. Ancrage droit mauvais.
— Traverse jusqu’au nœud central, répondit Lysa. Après, tu descends.
Nolan regarda la capsule qui pendait un peu plus loin.
— Je peux couper directement.
— Regarde l’arrivée. Tu vas tomber contre le montant.
Il se pencha. Le montant dépassait effectivement sous la capsule.
— Vu.
Il continua jusqu’au nœud.
Ils se connaissaient depuis six ans. Lysa savait très bien reconnaître le moment où il avait réellement une idée de celui où il cherchait seulement une bonne formulation pour quelque chose qu’il avait déjà décidé de faire.
Le cadran passa sous les quarante secondes.
Dans la voie voisine, une cloche sonna.
— Naris : première capsule. Trente-six secondes.
La tribune applaudit.
Nolan sentit immédiatement une idée stupide devenir séduisante.
— Ne commence pas, dit Lysa.
— Je n’ai rien dit.
— Tu n’as pas besoin.
Il repéra une corde secondaire.
— Cette fois, ça passe.
— C’est pire quand tu précises.
Il prit son élan.
Le saut fut excellent jusqu’au moment où l’une des attaches céda.
La corde descendit brutalement. Nolan heurta le flanc de la structure, vit la capsule passer devant son visage et tendit le bras par réflexe.
Ses doigts se refermèrent dessus.
La tribune explosa.
Cette fois, il choisit de croire aux applaudissements.
— Capsule !
— Retour !
Lysa avait déplacé l’attache de sa ligne vers la section suivante. C’était à elle de progresser maintenant, à lui de la guider.
Nolan regagna la plateforme, glissa la capsule dans son étui et tira la poignée du panneau d’information.
Trois itinéraires apparurent.
— Voie haute !
Lysa était déjà partie.
— Trop lente.
— Quoi ?
— La plateforme trois se ferme avant mon passage.
Il regarda le mécanisme. Elle avait raison.
— Centrale ?
— Angle mort après le mur.
Dix-neuf secondes.
Le troisième chemin descendait plus bas. Plus long. Plus stable. Il détestait déjà cette option.
— Voie basse.
Lysa sauta sans commentaire.
Elle traversa la première section avec cette manière de bouger qui donnait toujours à Nolan l’impression qu’elle connaissait le terrain depuis plus longtemps que lui. Là où il voyait des raccourcis possibles, elle voyait des lignes, des distances et les endroits où une erreur deviendrait impossible à corriger.
Elle atteignit la deuxième capsule.
Onze secondes.
Le chemin de retour commença à se replier.
— Extérieur ! cria Nolan.
Elle changea de direction aussitôt.
La foule comptait avec le cadran.
— Huit !
Lysa franchit une poutre.
— Sept !
Une plateforme bascula derrière elle.
— Six !
Nolan sentait encore le Flux accumulé dans ses avant-bras. Dans la précipitation, il l’avait gardé là après Écho au lieu de le laisser se disperser. Ses doigts commençaient à picoter. Il desserra les mains, le temps de relâcher ce qui ne lui servait plus.
— Cinq !
Lysa sauta. Son pied glissa à la réception.
Nolan lâcha le panneau pour saisir la corde de sécurité.
— Quatre !
Elle retrouva son appui d’un coup sec.
— Continue ! cria-t-elle.
Trois secondes.
Elle pouvait encore atteindre la sortie.
Une lumière rouge s’alluma à la droite de Nolan.
Sa première capsule s’était mal verrouillée dans l’étui. Le couvercle vibrait avec le parcours et s’ouvrait lentement.
Encore un mouvement et elle tomberait.
Deux secondes.
Nolan regarda Lysa, presque arrivée, puis la capsule.
Un pas de côté. Une seconde, peut-être moins.
— Nolan, non !
Il bougea quand même.
Sa main récupéra la capsule au moment où elle basculait.
La sirène retentit alors qu’il se retournait vers la sortie. Lysa venait d’y poser le pied. Nolan fit les deux pas qui le séparaient d’elle, la capsule serrée contre lui.
À son entrée dans la zone, le terrain se figea.
Au-dessus de leurs têtes, le cadran indiquait :
+ 00:01,8
Nolan regarda l’objet dans sa main.
— Une seconde huit.
Lysa s’approcha.
— Oui.
— C’est presque dans la marge d’erreur.
Elle leva les yeux vers le chronomètre mécanique de trois mètres.
— Bien sûr.
— Les grandes machines peuvent se tromper.
— Tu es retourné chercher une capsule déjà validée.
— Elle allait tomber.
— Dans du sable.
— Question de principe.
Lysa le fixa.
Nolan soupira.
— Mauvais principe ?
— Excellent diagnostic.
Une voix sèche tomba de la passerelle des évaluateurs.
— Vey. Lhen. En bas.
Nolan reconnut Iris Morn avant même de lever les yeux. Il jeta un dernier regard au cadran.
— Super.
Lysa récupéra sa ligne de sécurité.
— Tu lui donnes la capsule, cette fois ?
Nolan la regarda, puis serra l’objet une dernière fois avant de descendre.
Le Parcours brisé se reconstruisait déjà lorsqu’ils rejoignirent le sol. Des techniciens remettaient une latte en place, vérifiaient les câbles et poussaient les panneaux pour la paire suivante.
Teo attendait près de la ligne. À côté de lui, une jeune fille aux cheveux châtain clair faisait tourner entre ses doigts une petite pièce de signalisation.
Elle sourit dès qu’elle vit Nolan.
— Une seconde huit. Tu vieillis.
— Elia.
— Nolan.
Elia Rell lui passa un bras autour des épaules et le secoua comme s’ils ne s’étaient pas vus depuis trois ans au lieu de trois semaines.
— Tu aurais pu tomber plus tôt. J’avais parié moins de trente secondes.
— Tu paries sur mes chutes ?
— Depuis qu’on a neuf ans.
— Huit, corrigea Teo.
Elia réfléchit.
— Encore mieux.
Lysa les rejoignit.
— Lysa.
— Elia.
Le ton était parfaitement normal. Ce qui n’empêcha pas Nolan d’avoir l’impression qu’une partie de sa vie venait de rencontrer une autre sans lui demander son avis.
Iris Morn descendait vers eux.
À vingt-six ans, elle était déjà responsable d’une partie des évaluations de terrain de l’Institut. Une ancienne blessure rendait sa jambe droite moins souple dans les escaliers ; le reste d’elle compensait par une manière de regarder les candidats qui les redressait avant qu’elle parle.
— Naris. Bon passage. Une hésitation inutile au troisième panneau.
— Oui, madame.
— Rell. Votre tour est dans neuf minutes.
Elia cessa de jouer avec sa pièce.
— Je sais.
— Alors cessez de distraire les autres candidats.
— C’était du soutien moral.
— Vous êtes très mauvaise en soutien moral.
— On me le dit souvent.
Iris se tourna vers Nolan et Lysa.
— Votre passage est réussi.
Nolan sourit.
— Avec pénalité de retour.
Il arrêta de sourire.
— Combien ? demanda Lysa.
— Le bonus de temps pour votre paire. Et des points de jugement pour Vey.
Nolan ouvrit la main.
— Elle allait tomber.
Iris désigna le bassin de récupération.
— Sur le terrain, ça pourra être une carte, un échantillon, un outil ou quelque chose de beaucoup plus précieux. Mais si revenir le chercher met ton partenaire ou toi en danger, tu dois savoir le laisser.
Nolan remit la capsule à l’assistante qui passait derrière Iris. Iris regarda Lysa.
— Vous lui avez dit de revenir ?
— Oui.
— Combien de fois ?
— Trois.
Nolan se tourna vers elle.
— Trois ?
— J’ai compté le regard.
— Un regard ne compte pas comme une consigne.
— Avec toi, si.
Elia rit. Teo, lui, avait l’air de connaître déjà la scène.
Avant Lysa, avant l’Institut, Nolan, Teo et Elia avaient passé des années à transformer les quais, les terrains vagues et les archives de l’ouest de Calen en territoires inconnus. Teo préparait les règles. Elia les modifiait. Nolan les oubliait dès qu’il voyait quelque chose d’intéressant.
Certaines choses survivaient très bien à l’enfance.
Iris attendit encore un instant. Nolan n’ajouta rien. Elle consulta le cadran, puis s’éloigna.
Elia attendit qu’elle soit hors de portée.
— Elle t’adore.
— J’ai peur de voir comment elle traite les autres.
Teo prit sa gourde.
— Elle a raison.
— Tu pouvais au moins faire semblant d’hésiter.
— Tu as fait la même chose quand on était petits.
Elia claqua des doigts.
— La boîte à biscuits.
— C’était notre drapeau, protesta Nolan.
— C’était une boîte à biscuits dans un canal, dit Teo.
— Symboliquement, un drapeau.
Lysa regarda Nolan.
— Je comprends beaucoup mieux maintenant.
— Ne les écoute pas.
Elia se pencha vers elle.
— Il était pire avant.
— Impossible.
— J’ai des témoins.
Une cloche retentit.
Le sourire d’Elia changea aussitôt. Elle attrapa sa corde de sécurité et se dirigea vers le départ.
Nolan la regarda s’éloigner.
Il la connaissait depuis l’enfance, mais sur un terrain d’évaluation elle cessait de gaspiller le moindre geste. Même la petite pièce avait disparu de ses doigts.
Teo se plaça à côté de lui.
— Tu vas regarder ?
— Évidemment.
— Alors évite de lui crier des conseils.
— Je donne d’excellents conseils.
— C’est bien le problème, dit Lysa.
Elia termina avec neuf secondes de marge, les deux capsules et assez de temps pour saluer la tribune avant l’arrêt du cadran.
Nolan applaudit malgré lui.
Lorsque la dernière série prit fin, Teren Ors remonta sur l’estrade centrale. Le grand tableau se déploya derrière lui.
— Les vingt-quatre candidats les mieux classés disposent de quarante-huit heures pour enregistrer leurs formations de trois.
Les noms apparurent.
1 — TEO NARIS
Nolan ferma les yeux.
— Non.
Teo eut la décence de ne rien dire.
4 — LYSA LHEN
Lysa saisit le bras de Nolan.
— Quatrième.
Il suivit son regard vers les trois noms au-dessus du sien, puis vers tous ceux qui restaient à afficher.
— Avec la voie basse.
— Je t’avais dit que je pouvais passer.
Elle souriait encore en le lâchant. Nolan pensa à sa course entre les plateformes qui se repliaient. Il aurait aimé la voir depuis les gradins.
7 — ELIA RELL
Elia leva les bras.
— Je prends.
Les noms descendirent encore.
Nolan commença à regretter chaque dixième de seconde de son idée brillante.
Puis :
13 — NOLAN VEY
Lysa le poussa de l’épaule.
— Tu es dedans.
— Treizième.
— Dedans.
Teo regarda le tableau.
— Avec la pénalité, ton score brut devait être bon.
Nolan tourna la tête.
— C’était un compliment ?
— Oui.
Nolan hocha la tête. Il aurait préféré l’entendre avant que Lysa lui répète qu’il était qualifié.
Elia s’appuya contre son épaule pour lire la suite.
— Treizième malgré la pénalité que tu t’es infligée tout seul, c’est presque impressionnant.
Nolan allait répondre lorsqu’un nom plus bas attira son attention.
19 — BRAM RUSK
Il sourit.
Lysa suivit son regard.
— Bram ?
— On lui demande ?
Elle regarda encore le tableau, puis hocha la tête.
Teo suivit leur regard.
— Rusk ?
Elia fronça les sourcils.
— Le gars qui démonte tout ?
— Il ne démonte pas tout, dit Nolan.
— Seulement ce qu’on lui demande de ne pas démonter, précisa Lysa.
Vingt-quatre qualifiés. Quarante-huit heures. Des formations de trois.
Nolan ne pensait déjà plus à la seconde huit.
— Demain matin, à l’atelier ? demanda Nolan.
— Je t’attendrai dans le hall.
Derrière eux, le tableau continuait d’afficher les vingt-quatre noms encore en course.
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