Chapitre 48
Le poignet de la porte fut baissé, mais elle était fermée.
— Les garçons ? Ça fait un moment que vous êtes dedans, tout va bien ? Vous avez fermé la porte en plus, dit Kaelle. Elle semblait un peu inquiète.
— O-Oui, t'inquiète pas ! On prépare juste un truc pour ce soir !
— Ah ? J'ai raté quelque chose ? C'est l'anniversaire de Papy ? demanda-t-elle.
— Non, non ! C'est juste comme ça, ne t'en inquiète pas, dit Uyan.
— On est en train de préparer un ga—
Uyan s'écria :
— Aïe !
— Fais attention où tu marches, Itoî, tu m'as écrasé le pied !
Puis il lança un regard noir à son grand frère en lui faisant signe :
Mais ferme ta gueule !
— Ah ! Euh, désolé ! Haha... ! répondit Itoî. Il hocha frénétiquement la tête tout en joignant ses deux mains.
Désolé !
Kaelle rit.
— Vous avez besoin d'un coup de main ?
— Non, non, ne t'inquiète pas, vraiment. Repose-toi, Grande sœur, on compte trop sur toi en ce moment.
— Merci, les garçons. Mais bien sûr que vous pouvez compter sur moi, dit-elle d'un air enthousiaste.
— Bon, alors je vais dormir un peu. Je vous laisse, amusez-vous bien, mais nettoyez derrière, d'accord ? dit-elle en s'éloignant de la porte de la cuisine.
— C'est promis ! dirent simultanément les deux garçons.
Pendant ce temps, Vars et Erwin étaient déjà en train de finir de sertir les accessoires. Le vieil homme donna les instructions à son petit-fils :
— Je sais que tu arrives déjà à faire des accoutrements, des sacs et ce genre de choses sans rentrer dans les détails, tandis qu'être bijoutier, voire forgeron, c'est autre chose. Cela demande beaucoup plus d'application. Et les objets créés uniquement par du mana disparaissent avec le temps, et ce, bien plus rapidement que des objets créés avec de la vraie matière.
— Je vois. C'est pour ça que beaucoup de magiciens utilisent directement des armes composées uniquement de matière, dit Vars, attentif à ce que son grand-père lui disait.
— Exactement. Ici, on va utiliser des matières que j'ai dans mon grenier. Tu vois toute cette ferraille ? On pourrait aisément faire de jolies choses avec en enlevant la rouille qui est à la surface. Tu as une brosse en laiton renforcé ici. Frotte sur ces babioles ; par la suite, on va faire fondre le fer.
Je me demande s'il va s'en rendre compte.
— Papy.
Ah, on dirait qu'il s'en est déjà rendu compte.
— On a pas d'autre matériel, du genre du cuivre ou de l'or, voire de l'argent ?
— Hmm ? Pourquoi tu dis ça ? Tu n'aimes pas le fer ?
— C'est pas ça. Même si je brosse tout ce fer, il y aura tout de même des impuretés, non ? Puis, ça va être chiant à travailler. On a un four ?
L'homme rit :
— Hahaha ! C'est pas pour rien que t'es mon petit-fils adoré, toi ! Il s'approcha de Vars pour lui frotter la tête brusquement.
— Exactement, le fer et—
Uyan et Itoî coururent dans le grenier :
— On a quasiment fini le gâteau ! Vous en êtes où ? dit Itoî.
— Oh, vous voilà, vous ! J'expliquais à Vars quelques broutilles concernant le fer, mais bon, trêve de bavardage, dit le vieil homme. Puis il tapa 3 fois du pied gauche et 2 fois du droit.
— Beauvalyon ! Ouvre la trappe !
Une voix légère et un peu grésillante dit alors :
— Oui, m'sieur Erwin !
Les garçons tournèrent la tête de gauche à droite et de haut en bas pour savoir d'où venait la voix.
— Les gars, ça vient d'où, cette petite voix ?
Le sol se mit à trembler légèrement, puis une trappe se dessina sur le sol.
— Bon, allez, venez, suivez-moi, dit le vieil homme en soulevant la dalle de pierre au milieu de la pièce. Des escaliers apparurent.
— Ouah ! C'est profond ! dit Uyan.
— Ouais, j'avoue ! Mais j'ai envie de visiter maintenant, répondit Itoî.
— Pareil, dit Vars.
Erwin claqua des doigts et trois petites lumières apparurent. Il descendit les escaliers ; la descente était plutôt longue. Les garçons suivirent leur grand-père.
Après quelques minutes de descente, les enfants et leur grand-père firent face à une pièce plus grande que le grenier. Dans cette salle, il y avait une forge bien plus entretenue, des étagères remplies de fioles, d'ingrédients d'alchimie, mais aussi de pierres précieuses. Il y avait également deux jolis fauteuils, l'un rouge, l'autre vert.
— Papy, c'est incroyable ! dit Uyan.
— J'avoue que je suis choqué ! dit Itoî, émerveillé, avant de vouloir se lancer directement sur les potions qu'il vit au loin.
Pendant ce temps, Vars regarda les bâtons magiques protégés par une vitre.
— Je comprends mieux quand tu parlais de te préparer, Papy, dit Vars d'un ton plus posé que ses frères.
— Oui. Cette pièce comporte tout mon arsenal : mes potions, mes bâtons magiques, mes établis, ma forge, en bref, tout, dit Erwin. Les garçons, ne touchez pas à tout, j'ai pas envie que vous cassiez cette pièce.
Itoî et Uyan levèrent les bras et se redirigèrent vers leur Papy d'un air un peu dépité.
— C'était qui, d'ailleurs, le truc qui t'a répondu tout à l'heure, Papy ? demanda Vars.
— Hmm ? Ah, Beauvalyon ? C'est mon lutin de terre.
— Un lutin de terre ? demanda Itoî.
— Je pensais qu'ils avaient tous disparu, dit Uyan.
— Beauvalyon, tu veux bien te montrer ?
— Si vous le désirez, m'sieur Erwin.
Erwin fit un signe aux enfants de regarder le plafond.
Il y avait une sorte de lutin accroché au plafond, avec un petit nez pointu, de petits yeux ronds et bleus. Il portait une tunique verte très abîmée et couverte de traces de terre. La petite bête sauta au sol et fit un salut respectueux en direction de tout le monde.
— T'as oublié d'ailleurs ton chapeau. Tiens, dit Erwin en sortant un petit chapeau vert pointu avec un pompon au bout.
Tous les garçons étaient émerveillés face à cette bête mythique.
— Présente-toi donc, Beauvalyon, dit Erwin en souriant et en poussant légèrement le lutin.
— Euh, oui ! Beauvalyon pour vous servir ! Je suis le serviteur de monsieur Erwin depuis la ba—
— HUM HUM ! Erwin se racla la gorge, puis il lança un regard vers Beauvalyon en haussant les sourcils.
— Euh oui, bon, voilà. Les lutins de terre existent toujours, mais nous ne sommes plus que quelques tribus dans le monde. Je crois qu'on doit être autour de 140 ou 150 personnes encore vivantes, dit le petit lutin avec un sourire innocent.
— D'ailleurs, Beauvalyon est normalement à la retraite depuis le décès de ma femme. Mais il appréciait énormément Anna, car après tout, c'est grâce à elle que tu as rencontré Bellpia, hein, mon grand ? dit Erwin en riant aux éclats.
— Euh oui ! Oui, oui ! dit le lutin tout rouge. Bellpia est ma femme. On a un petit garçon qui n'a que 158 ans, oui oui ! dit-il s'exclamant rapidement.
— 158 ? ! dit Itoî, tout étonné.
— Euh, oui ! dit Beauvalyon. Erwin se hâta de tapoter le dos de son serviteur.
— Bon, bon, peu importe, n'est-ce pas ? Merci d'avoir entretenu tout ce temps ici, Beauvalyon. Tu peux disposer, passe le bonjour à ta femme de ma part et de celui des enfants.
Le lutin de terre hocha la tête, salua une dernière fois tout le monde avant de disparaître dans un petit trou. Quelques secondes plus tard, on entendit un léger tremblement s'éloigner peu à peu.
— Papy, comment ça, 158 ans ? demanda Uyan.
— Allons, il plaisantait, dit Erwin, un peu gêné. Puis il prit des lunettes pour se protéger les yeux.
— B-Bon, les garçons, on va bosser sur les accessoires avec Vars. Choisissez des couleurs de pierres qui pourraient plaire à votre sœur.
— Euh... Le bleu ! dit Itoî.
— Le rouge, dit Uyan.
— Bon, bah, je ferai un bracelet avec des pierres vertes, Papy, dit Vars.
— Dis, Papy, la dernière fois, j'ai fait tomber mon collier et la pierre avait perdu sa couleur. Pourquoi ? demanda Itoî.
— Ah, ça. Noémie a dû faire des amulettes avec une pierre spécifique. Sûrement celles de Seit. Elles sont très bonnes pour protéger contre les forces du Mal et les démons en général. Ces pierres sont bien plus utilisées pour leur beauté maintenant que pour autre chose, mais bon, les démons existent toujours, même si très affaiblis, dit Erwin. Pour faire simple, ces pierres-là prennent une couleur en particulier quand elles sont attachées à quelqu'un. Cette couleur ne veut pas dire grand-chose, mais certains disent que c'est la couleur de l'âme de celui qui la porte.
— Oh ! La couleur de l'âme, hein ? Héhé... dit Itoî, souriant en regardant la pierre de son amulette qui était bleu clair.
— Les démons ? demanda Uyan.
— Oui, mais ils ne sont que mineurs, donc relativement faibles.
— Et celui qui a tué Maman ? demanda Uyan d'un ton très sérieux.
Erwin fronça les sourcils pendant qu'il cherchait ses outils.
— Lui... C'est probablement un autre calibre.
— Et pourq—
— Laisse-nous travailler, Uyan, dit Vars d'un ton froid.
— Mais—
— Allez, viens, Uyan ! dit Itoî en tirant le bras de son petit frère. On doit aller voir le gâteau ! continua-t-il.
— Mince, c'est vrai ça, dit Uyan.
Les deux garçons remontèrent rapidement les marches, et pendant ce temps, Vars et son grand-père discutèrent un peu tout en forgeant les accessoires.
— Tu penses leur expliquer un jour ce que tu m'as dit, Papy ? demanda Vars d'une voix hésitante.
— Je ne sais pas, Vars, je ne sais pas. Ils sont encore beaucoup trop jeunes. Même toi, tu l'es, tu sais. Mais tôt ou tard, je ne serai plus là, et tu devras prendre la relève, dit Erwin avec les larmes aux yeux.
— Papy... Tu penses qu'on s'en sortira ? Je veux dire, le monde s'en sortira ? dit Vars d'une voix nouée.
Le vieil homme essuya ses larmes, puis dit :
— Je l'espère. Du moins, je ferai tout, à nouveau, pour que l'humanité ne succombe pas aux ténèbres.
— Moi aussi, Papy, dit le garçon d'un regard déterminé. Et pourtant, ses larmes continuèrent de couler sur ses joues.