Chapitre 40
Uyan avait les yeux écarquillés. Il baissa la tête un instant, puis se leva brusquement de sa chaise en pleurant et en hurlant :
— PAAAPAAA !!!
Même si les relations entre les enfants et leur père étaient assez délicates, puisqu'ils ne se voyaient pas souvent à cause de son travail, les rares moments qu'ils passaient ensemble étaient généralement inoubliables.
Itoî regarda son frère courir et pleurer, mais ne fit rien. Aucun mot ne sortit de sa bouche. Son regard était figé, tout comme le reste de son corps. Il pensa :
Encore ? Mais pourquoi ? Pourquoi ? Qu'est-ce qu'on a fait pour mériter ça ?
Mais il se reprit. Au fond, toute la famille savait que leur père était probablement mort. Toutefois, maladroitement, ou peut-être par instinct de protection, Itoî regarda son grand-père avec hésitation et lui demanda :
— M-Mais un morceau de mâchoire, ça prouve rien, non ?
Erwin baissa les yeux avant de sortir de la poche de sa chemise un porte-clés : un petit ourson en bois. C'était celui que Kaelle et Noémie avaient confectionné pour Silvester à l'occasion de la fête des Pères.
En le voyant, la jeune femme pleura à chaudes larmes avant de s'enfuir dans la maison. Il ne resta devant la table qu'Erwin, Itoî et Vars.
Itoî regarda Vars, qui lui rendit son regard. Les deux garçons semblaient bouleversés : ils auraient voulu que cette nouvelle soit fausse. Leur dernier espoir venait de partir en fumée.
Après cet événement tragique, les garçons ne s'accrochaient plus qu'à leur père. Mais le destin avait décidé qu'ils devraient eux aussi s'en séparer.
Inconsciemment, les mots suivants sortirent de la bouche d'Itoî :
— O-On fait quoi maintenant, Papy, Vars ? demanda-t-il en les regardant d'un air désemparé.
Un silence de quelques secondes s'installa. Les cris et les pleurs d'Uyan devenaient insoutenables ; Erwin et les deux autres garçons étaient sur le point de craquer eux aussi.
Erwin se racla la gorge avant de prendre la parole :
— Les garçons, je suis tout aussi attristé que vous par cette nouvelle. Si seulement j'avais ne serait-ce que cinq ans de moins et que j'avais su quels événements allaient vous frapper, j'aurais pu me rendre sur le champ de bataille.
Les enfants ne dirent rien, et Erwin continua :
— Désormais, vous êtes sous ma protection, mais aussi sous ma tutelle. Je vais vous apprendre à vous battre avant que vous ne commenciez chacun l'école. Nous avons trois mois pour Vars et quatre mois pour Itoî.
Les garçons relevèrent la tête, les larmes aux yeux. Cette annonce semblait leur redonner un peu de courage au milieu du chaos dans lequel leur vie venait d'être plongée.
— M-Mais, Papy, je suis né le 4 Iretas. Je peux pas entrer à l'académie à la prochaine rentrée…
— Nous allons modifier ton âge, mon garçon. Tu auras désormais treize ans au lieu de douze, d'accord ? Je vais m'en occuper grâce aux contacts dont je dispose.
Itoî hocha la tête, mais ne comprenait pas pourquoi son grand-père était si pressé de l'envoyer à l'académie élémentaire.
Erwin frappa ses deux mains l'une contre l'autre et s'écria :
— L'entraînement durera un an ! Vous vous entraînerez le soir, en rentrant de l'école. Mais ne négligez pas vos études.
Les garçons semblèrent d'abord déconcertés par l'énergie débordante de leur grand-père, mais ils comprirent que broyer du noir ne servirait à rien. Après tout, ils devaient devenir encore plus forts.
Les deux garçons pensèrent la même chose :
Nous devons devenir plus forts et abattre les assassins.
Uyan, qui s'était roulé en boule et pleurait encore, avait néanmoins entendu ce que ses frères disaient à leur grand-père. Mais il savait qu'au fond de lui, cela ne servirait à rien de se porter volontaire : il n'avait pas les aptitudes physiques et magiques nécessaires.
Il se mit à genoux et frappa la terre de toutes ses forces. Son regard était déterminé, mais il s'effaça lorsqu'il se remémora la scène où la tête de sa mère était tombée devant lui.
Puis il se mit à crier :
— AAAAHHH !!!
Et il frappa sa tête contre le sol.
Kaelle, qui pleurait dans la cuisine, vit son petit frère crier et se frapper. Elle se ressaisit immédiatement, sortit précipitamment de la maison et courut vers lui.
Pendant ce temps, les deux autres garçons s'étaient levés pour voir comment allait leur frère, mais Erwin s'écria :
— Asseyez-vous !
Son ton était dur, presque agressif. Puis il se leva et regarda d'abord Itoî, puis Vars.
— Les garçons, ce n'est pas votre combat. Laissez Uyan se reconstruire. Il a besoin d'être seul. Kaelle lui apportera le soutien moral nécessaire, mais vous, restez à l'écart, dit-il d'une voix bien plus calme.
Itoî demanda à son grand-père :
— Mais pourquoi, Papy ? Je compre—
Erwin l'interrompit :
— Mon garçon, il est rongé par un sentiment d'impuissance. Il a vu une scène cruelle se dérouler à quelques mètres devant lui, sans parler de la scène où… tu sais très bien laquelle…
Itoî baissa les yeux et hocha la tête. Lui qui connaissait si bien ce sentiment d'impuissance ne pouvait rien dire. Encore moins lorsque des personnes aussi proches pouvaient essayer d'agir et espérer changer les choses.
Dans le cas d'Uyan, il ne pouvait rien faire : ce n'était encore qu'un jeune garçon qui n'était même pas adolescent.
— Nous commencerons demain, les enfants. Prenez aujourd'hui le temps de respirer et de remettre de l'ordre dans vos esprits, dit Erwin en se levant de table et en se tenant le dos.
— Aargh… Ce dos de merde, j'vous jure… grogna-t-il en se dirigeant vers la maison.
Itoî se leva, les yeux baissés, et demanda à son frère :
— Vous avez parlé de ça tout à l'heure ?
Vars hocha la tête.
Pendant ce temps, après que Kaelle eut gardé Uyan dans ses bras un moment, l'enfant se calma. La jeune femme s'écria :
— Itoî ! Ramène un verre d'eau à ton petit frère !
En entendant cela, Itoî hocha la tête et courut leur apporter un verre d'eau. Il le tendit à Uyan.
Celui-ci frappa violemment le verre de son poing. Il vola en éclats et Uyan se mit à saigner de la main.
Itoî s'écria :
— Putain, mais tu fais quoi ?! Regarde ta main—
Uyan lança à Itoî un regard empli de haine et cria :
— Pourquoi tu as le droit de t'entraîner et pas moi ?! Pourquoi je peux rien faire ?! Pourquoi c'est moi, le bon à rien, dans cette histoire, alors que tout ça, c'est de ta faute, putain ! Si Maman n'avait pas eu à sauver ton c—
Kaelle gifla son petit frère.
Itoî ne sut plus quoi dire, stupéfait par la réaction de chacun.
— Arrête de dire des bêtises ! Ce n'est la faute de personne ! Maintenant, lève-toi ! On va panser ta plaie et tu vas prendre ton médicament, dit-elle en tirant Uyan par le bras droit et en l'entraînant vers la maison, jusqu'à ce qu'il accepte de marcher.
Itoî marcha un moment avant de regarder l'horizon. Ils se trouvaient effectivement près de l'océan ; juste en contrebas s'étendait un petit village isolé appelé Itar.
Itoî posa une main sur le garde-corps fabriqué par son grand-père et continua de fixer l'horizon.
— Tu t'ennuies pas tout seul ? demanda une voix.
C'était Vars. Il apparut deux secondes plus tard, souriant, puis s'appuya comme Itoî contre le garde-corps, les yeux tournés vers l'océan.
— J'sais pas. C'est… C'est compliqué, tout ce qui nous arrive. J'sais plus quoi faire, dit Itoî sans détourner les yeux de l'horizon.
— T'as pas grand-chose à faire, Itoî. On suit l'entraînement de Papy, puis on devient forts. Et si tu parles d'Uyan, ne prends pas ses paroles trop au sérieux. Il a forcément été encore plus touché que nous. Il a toujours été plus sensible, et à juste titre cette fois. Il était aux premières loges lorsque tout est arrivé. Même moi, je n'aurais pas supporté un tel choc à son âge. Regarde mes mains, Itoî.
Les mains de Vars tremblaient. Lui aussi souffrait encore de la mort de leur père, et cela lui rappelait la scène douloureuse de l'assassinat de leur mère.
Itoî baissa les yeux et hocha légèrement la tête.
— Ouais, t'as raison. C'est compliqué pour nous tous…
— Tu sais qu'à la base, l'endroit où la maison de Papy est installée n'était constitué que de pierre ?
Itoî regarda son frère, un peu déconcerté par ce sujet sans rapport avec leur discussion, mais il joua le jeu.
— Je… Je savais pas.
— Papy et Mamie ont commencé à apporter de la terre petit à petit, en la transportant depuis les deux forêts. La forêt Torturée était un endroit magnifique, il y a une trentaine d'années. Puis Mamie, qui maîtrisait l'élément de l'Eau, et Papy, qui maîtrisait celui de la Terre, ont commencé à arroser le sol et à y planter des plantes et des fleurs. Et voilà le résultat. Ils se sont rencontrés à dix-huit ans, se sont mariés à dix-neuf ans et ont déménagé ici à vingt ans. Un endroit rocheux et aride s'est transformé en une incroyable petite prairie. C'est fantastique ! dit Vars, les yeux brillants.
Itoî fronça les sourcils et dit d'un air gêné et épuisé :
— J-Je comprends pas pourquoi on parle de ça, honnêtement, Vars. J'ai vraiment pas la tête à ça…
— C'est parce qu'avec du temps et des efforts, on peut accomplir de grandes choses, Itoî. C'est ce que je veux dire. Ça paraît peut-être bête, mais c'est vrai. On finit forcément par obtenir un résultat si on s'investit. Et maintenant, Papy va nous former. En plus, on n'est pas tout seuls : on a Kaelle et Uyan, et nous sommes deux à nous entraîner. Tu verras, ça va être cool, dit Vars en souriant et en tapotant légèrement le dos d'Itoî.
Le petit discours de son grand frère fit son effet. Itoî retrouva un peu le moral et se sentit déjà mieux qu'il y a quelques minutes.
Il continua de regarder l'horizon, mais cette fois avec le sourire, et pensa avec détermination :
Vars a raison. Nous allons devenir plus forts, assez forts pour que tout cela n'arrive plus jamais. Et nous arrêterons ces enfoirés qui nous ont gâché la vie !