Chapitre 39
Il s'était écoulé une trentaine de minutes depuis que Vars et Erwin s'étaient mis à discuter. Itoî et Uyan espionnaient toujours derrière la porte, là où leur frère et leur grand-père s'étaient rendus invisibles.
— Booooon, alleeez… C'est quand qu'ils finissent de discuter ? s'impatienta Itoî.
— J'en sais rien. J'en peux plus d'attendre, répondit Uyan en s'asseyant en tailleur par terre.
Kaelle se reposait dans le salon. Elle avait lancé un petit sort utilitaire qui lui permettait de faire la vaisselle à sa place. Ce genre de sort s'apprenait généralement à l'académie élémentaire ; il permettait d'accomplir automatiquement de petites tâches manuelles. Néanmoins, l'utilisateur perdait continuellement du mana pendant l'action, ce qui pouvait rapidement devenir épuisant.
Kaelle soupira et se dirigea vers la porte d'entrée. Elle posa les mains sur ses hanches d'un air agacé.
— Vous allez continuer à épier longtemps, les garçons ? Allez faire autre chose. De toute façon, si Papy a lancé un sort pour empêcher qu'on entende la conversation, c'est qu'il y a une raison.
— Ouais, mais bon… J'ai quand même envie de savoir, répondit Uyan.
— Oui, le p'tit rouge a raison ! ajouta Itoî.
— Arrête de m'appeler comme ça, toi ! s'agaça Uyan.
Les deux garçons se mirent à se chamailler. Soudain, leur grand-père apparut, suivi de Vars. Le vieil homme s'étira avant de faire quelques pas. Vars, quant à lui, semblait beaucoup plus tendu. Ses mains tremblaient et son visage était crispé. C'était la première fois que les autres le voyaient dans cet état.
Un silence de quelques secondes s'installa, puis Itoî ouvrit grand la porte.
Putain, qu'est-ce qu'il fait ? On va se faire engueuler !
Itoî courut vers Vars et lui demanda avec un sourire :
— Alors ? Alors ? Vous avez parlé de quoi ?
Vars ne répondit pas. Il baissa les yeux pendant quelques secondes.
— Qu'est-ce qui va pas, Grand frère ? demanda Itoî, inquiet.
Son grand-père s'approcha, posa une main sur l'épaule de Vars et l'autre sur celle d'Itoî.
— Allons, allons, Itoî. Cela ne concerne que Vars. En revanche, nous allons effectivement discuter de quelques sujets avec toute la famille, dit Erwin avec un sourire.
Vars releva légèrement la tête et demanda :
— Ça concerne la venue du membre de la WOJ, hier ? On peut leur en parler ?
Erwin hocha la tête.
— Oui. Ils ont au moins le droit de savoir cela, répondit-il avant de rentrer dans la maison.
Kaelle le salua et Uyan en fit de même.
— Salut, Papy. Ça s'est bien passé ? demanda Uyan.
Erwin rit.
— Oui, petit coquin, ça s'est bien passé. Mais tu n'auras aucun détail de la discussion !
— Tu vas dormir, Papy ? demanda Kaelle en voyant son grand-père se diriger vers sa chambre.
— Non. Kaelle, tu pourrais prendre les chaises de la cuisine et les sortir dehors ? Nous allons tous discuter. Je vais aller chercher la table pliante que j'ai rangée dans la cave.
Kaelle hocha la tête et s'exécuta. La cuisine était d'ailleurs parfaitement propre grâce à son sort de nettoyage.
Uyan se dit, en voyant son grand-père se diriger vers sa chambre :
Une cave ? Où ça ? Sous sa chambre ? Je n'ai jamais fait attention. Je devrais peut-être aller y jeter un coup d'œil.
Erwin entra dans sa chambre et referma la porte. Uyan se précipita vers celle-ci. Un bruit de clé retentit.
Clic !
— Papy ! Pourquoi tu fermes la porte ?! s'écria Uyan, agacé.
— Tu es beaucoup trop curieux, Uyan. Beaucoup trop ! Hahaha ! répondit-il d'un ton joyeux.
Putain, ça fait chier. Je suis sûr que cette cave contient des informations. Il faut vraiment que je trouve un moyen d'y entrer un jour.
Kaelle commença à sortir les chaises, puis regarda dans la direction de son petit frère.
— Uyan, s'il te plaît, prends quelques verres. Papy ne va pas tarder à ramener la table ; autant prendre de quoi boire.
Le garçon hocha légèrement la tête et se rendit dans la cuisine. Pendant ce temps, leur grand-père sortit avec une table pliante relativement grande. Il referma la porte de sa chambre et quitta la maison en sifflotant.
Uyan grimaça, agacé.
Pfft, Papy ne baisse jamais sa garde. Dire qu'au début, il me laissait entrer tranquillement. Ça veut dire que l'entrée est soit invisible, soit protégée par un sort, ou je ne sais quoi. Ou peut-être que c'est quelque chose de tout bête, comme un passage sous le lit, mais ça m'étonnerait de sa part.
— Les garçons, venez ! Papy veut discuter avec nous ! cria Kaelle après être sortie.
Erwin déplia la table en bois, puis Uyan aida sa sœur à installer les chaises. Le garçon rentra de nouveau dans la maison pour prendre de quoi boire. Il revint avec une grande cruche d'eau, puis alla chercher une autre cruche remplie de jus de raisin.
Tout le monde s'assit. Un léger silence s'installa. Le soleil était agréable, et le chant des oiseaux résonnait doucement.
Erwin prit une grande inspiration. Pendant ce temps, Kaelle lui servit un verre d'eau, puis le vieil homme dit :
— J'ai reçu une visite assez particulière hier, les garçons, pendant votre absence. D'ailleurs, ni Kaelle ni Uyan ne connaissent la raison de la venue de cette personne. Nous allons donc discuter de la raison de sa venue et, plus brièvement, de son organisation : la Wave of Justice, ou plus couramment la WOJ.
La WOJ… Je me demande ce que c'est…
Vars semblait hésiter à parler de ce sujet, mais il ne pouvait rien dire. Après tout, son grand-père venait déjà de révéler l'existence de cette organisation et la venue de l'homme mystérieux appelé Holite.
Les yeux d'Itoî et d'Uyan brillèrent à l'idée de voir enfin leur curiosité assouvie. Itoî s'empressa de poser la première question en levant le bras avec enthousiasme.
— Papy ! Papy ! J'ai une question, du coup. C'est quoi, la WOJ ?
L'homme sourit avant de commencer à parler.
— Wave of Justice, c'est l'organisation dont Holite, l'homme venu discuter avec moi hier soir, fait partie. Il s'agit d'un regroupement de mages, de combattants, de sorciers et de toute personne compétente dans un domaine lié de près ou de loin aux opérations militaires, au combat rapproché ou au combat à distance, entre autres. Ils interviennent dans des situations de crise importantes, partout dans le monde, mais uniquement lorsqu'une demande est formulée.
Les yeux d'Itoî s'illuminèrent. Pour la première fois, il semblait intéressé par autre chose que le fait de devenir un mage suprême.
Uyan se leva de sa chaise, les yeux écarquillés. Lui aussi était intrigué, mais pour une autre raison.
— P-Papy, t-tu dis qu'ils interviennent uniquement lorsqu'une demande est formulée. Alors… C'est une des raisons pour lesquelles personne n'est intervenu à Nothran ?
Erwin ferma les yeux et soupira, puis hocha légèrement la tête.
— Oui. Mais surtout parce que le roi de Nothran ne voulait absolument pas que la WOJ intervienne. Je ne parle pas de l'incident en lui-même : après tout, il y a perdu la vie.
Tout le monde se leva, à l'exception de Vars, et s'écria :
— Le roi est mort ?!
— Oui. Tout le palais a été incendié. Il faut savoir qu'à l'origine, la WOJ était rattachée à Suuran et à sa royauté, avant de s'en détacher peu à peu. À cause de cela, Tribulio, le roi qui vient de mourir, avait un a priori à son encontre. Les tensions entre Nothran et Suuran s'étaient pourtant apaisées, mais il semblerait que le roi ait continué à nourrir une rancune mal placée.
Uyan se rassit. Il semblait perturbé par la quantité d'informations qu'il venait d'apprendre. Itoî, quant à lui, paraissait relativement calme ; il n'avait probablement écouté que la moitié des explications, comme à son habitude.
— Et le monsieur qui s'appelle Hoplite—
— Holite, Itoî, corrigea Uyan.
— Ouais, voilà. C'est un dirigeant de la WOJ ? demanda Itoî.
Erwin secoua légèrement la tête.
— Non. Néanmoins, j'ai certains liens avec la WOJ. Je ne travaille pas pour eux, mais disons que je peux parfois leur servir de conseiller externe.
Il soupira, un peu fatigué, et prit une gorgée de son verre.
— Et ça vient ? demanda Uyan.
— Oui, j'y viens. Il était venu prendre de mes nouvelles, car, dans les heures qui ont suivi l'événement survenu à Nothran, l'information leur est parvenue. La WOJ a forcément des oreilles un peu partout, surtout sur Pathran, notre continent, qui ne compte que deux « grands » pays : Suuran et Nothran. Ils sont installés non loin d'ici, sur une île au sud-ouest de Suuran.
Itoî frappa violemment des poings sur la table avant de hurler :
— Putain ! Ils auraient pu sauver Maman ! Et même tous les habitants de la capitale !
Erwin fit signe à Itoî de s'asseoir.
— Du calme, mon enfant. Tu sais bien, au fond de toi, qu'une organisation ne peut pas intervenir comme ça, encore moins lorsque le pays lui-même refuse son aide.
Uyan baissa les yeux et demanda d'une voix très faible et tremblante :
— Venons-en au fait. J'imagine que si la capitale a été attaquée, alors…
Kaelle pleura et porta rapidement les mains à son visage. Vars avait toujours cet air troublé et triste ; il ne faisait que fixer la table, la tête baissée.
Itoî les regarda avec incompréhension, ce qui commençait à l'irriter.
— Putain ! Qu'est-ce que vous avez, les gars ? Répondez ! Merde !
Erwin posa sur la table une enveloppe ouverte, avec une lettre par-dessus. Sur cette lettre se trouvait un fragment de mâchoire comportant trois dents.
Tous les regards se fixèrent dessus.
— Votre père, les enfants… C'est confirmé. Il n'est plus de ce monde, dit Erwin en posant une main sur son front et en se mordant les lèvres de rage.