Chapitre 37
Les garçons et les jeunes Quashtis avancèrent tranquillement. Les bêtes suivaient Vars comme s'il était leur mère, probablement parce qu'il avait glissé quelques poils de Titi, leur mère, ça et là dans ses vêtements. Il était d'ailleurs éclairé par trois petites boules de lumière qu'il avait invoquées.
— Dis, Vars, comment tu as vaincu l'autre ? Il semblait plus fort que celui que j'ai battu, demanda Itoî.
— Ah, le braconnier ? Bah, je t'avoue que j'ai lancé quelques sorts et que c'est passé. Des lianes pour l'attraper, puis je l'ai écrasé avec un rocher. En quelques minutes, l'affaire était réglée. Je voulais faire vite pour vérifier que tu allais bien.
Itoî sourit légèrement. Il semblait gêné. Une amertume le tourmentait, alors il demanda :
— Grand frère ?
— Ouais ?
— Je suis un poids pour toi ?
— Pourquoi tu dis ça ? demanda Vars en fronçant les sourcils.
— Bah… Tu as dit que tu avais battu le gars très rapidement. Je sais que tu as tendance à faire durer les combats pour t'amuser…
Vars lui tapota doucement le dos pour le rassurer.
— Arrête de dire des conneries. T'es mon frère, forcément que je vais m'inquiéter pour toi. T'as pas besoin de te comparer constamment à moi, dit Vars en baissant la tête pour lui sourire.
— Je me sens faible, dit Itoî.
Ce n'était pas un simple manque de confiance en lui. C'était un sentiment profondément réel.
— Je comprends, répondit Vars.
Itoî fut étonné par cette réponse. Il ne s'attendait pas à cela, mais plutôt à une réaction empathique comme celles auxquelles son frère l'avait habitué. Il ne dit donc rien.
— C'est ce que les gens ressentaient quand j'étais en classe avec eux, et j'ai peu à peu pris mes distances. J'ai arrêté de montrer mes pouvoirs. À la base, je voulais maîtriser parfaitement mes quatre éléments, puis j'ai finalement décidé de me concentrer sur l'élément de la Nature. C'est pour ça que je ne suis pas très doué avec les trois autres, dit Vars en baissant légèrement la tête tandis qu'il marchait.
Itoî fut abasourdi et ne sut plus quoi dire.
Mon frère, qui a tout pour lui en magie, a arrêté de progresser par peur du rejet des autres ?
Itoî regarda ses mains, puis pensa un instant au démon qui se trouvait en lui.
Finalement, on n'est pas si différents, non ?
— Faut pas que t'arrêtes de progresser, dit Itoî d'une voix presque inaudible.
Vars tourna la tête vers lui.
— T'as dit un truc ? J'ai pas entendu.
— Faut pas que t'abandonnes ! Entraîne-toi ! cria Itoî.
Les petits Quashtis s'affolèrent un instant.
Puis Vars rit.
— Q-Quoi ? J'ai dit quelque chose de drôle ? demanda Itoî en rougissant.
— T'as fait peur aux Quashtis. T'as pas besoin de crier, dit Vars en continuant de rire doucement.
Itoî porta les mains à sa bouche, les yeux écarquillés, puis les retira après un instant.
— Mince ! En plus, à cette heure-ci, il doit y avoir des bêtes hostiles qui rôdent, non ?
Vars sortit une sorte de boule blanche très lumineuse. Itoî plaqua son bras gauche devant ses yeux.
— Argh ! Enlève ça, la lumière est trop forte ! C'est quoi, ce truc ?
Vars l'enveloppa de nouveau avec des feuilles pour en atténuer l'éclat.
— C'est ce que j'ai trouvé dans leur sac. En plus d'éblouir les bêtes, cette pierre peut faire fuir les monstres mineurs grâce à sa légère odeur. Nous ne la percevons pas, mais eux, si. C'est pour ça qu'ils ont pu venir ici sans une égratignure, répondit Vars.
— Ah, d'accord, j'ai compris, répondit Itoî.
— Mais t'as pas répondu à ce que j'ai dit ! continua-t-il.
— J'y réfléchirai à une condition, dit Vars.
— Laquelle ? demanda Itoî.
— Si tu t'entraînes avec moi, sans râler ni te plaindre de ton niveau.
Itoî protesta aussitôt.
— Moi ? Mais je râle pas ! C'est vrai, quoi, je suis pas fort ! J'ai même pas d'élément, rien ! J'ai pas d'élément comme t—
— Putain, arrête de te comparer à moi ! hurla Vars.
Il s'arrêta de marcher.
— Pourquoi tu te sens constamment obligé de te comparer à moi ?!
Itoî ne répondit pas et eut les larmes aux yeux.
— Arrête de pleurer, putain… dit Vars en penchant la tête vers la gauche d'un air agacé.
— Parce que t'es mon modèle, répondit Itoî en s'essuyant les yeux.
Vars écarquilla les yeux pendant un instant. Il semblait heureux, car c'était la première fois que quelqu'un l'admirait. En effet, certains de ses camarades le considéraient comme un « monstre » et d'autres comme un « tricheur ».
Les yeux verts de Vars scintillèrent et des larmes coulèrent sur ses joues.
En voyant cela, Itoî s'inquiéta et demanda rapidement :
— Pourquoi tu pleures ? J'ai dit un truc qu'il fallait pas ?
Vars s'essuya rapidement les yeux avant de répondre :
— C'est la première fois.
— La première fois de quoi ? demanda Itoî, qui ne comprenait pas ce que son frère voulait dire.
— La première fois que quelqu'un m'admire.
— Hein ?! Itoî fut choqué par les paroles de son frère.
— Comment c'est possible ? T'es quelqu'un de super fort en magie, mais aussi au combat à mains nues ! Papa disait d'ailleurs que tu étais également plutôt doué à l'épée !
— C'est ça, le problème, Itoî. Parfois, quand on est beaucoup trop doué, certaines personnes deviennent envieuses, et la jalousie s'installe peu à peu, jusqu'à ce qu'elles nous détestent. J'ai vécu ça à l'école élémentaire, alors que je cachais énormément mes pouvoirs sur les conseils de Maman, puis la même chose s'est produite à l'académie. Alors j'ai arrêté. Mon dossier affiche des notes de 95 sur 100 partout. Les cinq points qui manquent sont uniquement dus au fait que j'ai arrêté d'aller en cours et que je ne connaissais plus les programmes, dit Vars d'un air exténué.
Il ne semblait pas apprécier de parler de ce sujet.
— Je… Itoî ne savait plus quoi dire.
Vars caressa doucement la tête de son frère en souriant.
— C'est rien, c'est du passé maintenant. Pouah, ça fait déjà trois heures qu'on marche ! On est sortis de la partie sombre de la forêt. Normalement, on n'a plus rien à craindre ici. Le superprédateur, c'est le Tigoora, et avec la pierre, on sera tranquilles. De toute façon, il ne chasse pas la nuit. On va se reposer.
Vars incanta pendant quelques minutes pour créer des tentes à base de plantes pour lui et son frère. Il empila également quelques pierres et utilisa sa magie de Terre pour créer un abri destiné aux jeunes Quashtis.
— D'accord, dit Itoî.
— D'accord pour quoi ? demanda Vars, qui continuait de peaufiner la tente.
— Pour ta proposition. Je vais m'entraîner avec toi et Papy sans broncher ! Mais je veux que toi aussi, tu t'entraînes à fond ! dit Itoî d'un air motivé, le poing serré et lancé vers l'avant en signe de détermination.
Vars sourit et l'imita.
— OK ! Maintenant, je suis gonflé à bloc, moi aussi ! dit-il avant que les deux garçons n'éclatent de rire.
Les deux garçons s'installèrent dans la tente, tandis que les Quashtis rejoignirent leur abri de pierre. Mais rapidement, les jeunes bêtes voulurent entrer dans la tente où se trouvait Vars. Après tout, les bébés Quashtis dormaient aux côtés de leur mère.
La tente s'écroula.
— Merde ! s'écria Vars.
Itoî éclata de rire.
— Rigole pas ! On fait comment, maintenant ? demanda Vars en riant légèrement, lui aussi.
— Bah, direction l'abri de pierre ! dit Itoî en le pointant du doigt.
Les deux garçons s'y installèrent, et les Quashtis les entourèrent. Ils s'endormirent dans une nuit douce et paisible, bercés par le souffle tranquille des bêtes et la chaleur de leur pelage soyeux.