Chapitre 35
Puvis n'était plus qu'à quelques pas d'Itoî. La tension était à son comble, dans un décor qui aurait presque pu faire rougir un cimetière abandonné. Des corbeaux croassaient, le regard hostile d'un hibou aux yeux rouges les observait. Et Itoî… toujours dans un état lamentable.
C'était fini. Puvis se tenait là, devant lui, la lame à la main droite. Il attrapa violemment les cheveux d'Itoî pour le soulever.
— Hé ! Gamin, c'en est fini ! s'écria Puvis.
Il ramena sa lame vers la gorge d'Itoî. À ce moment précis, une légère brise souffla sur les mèches qui tombaient devant le visage du garçon. On distinguait brièvement quelques larmes mêlées à du sang. Sa tresse était défaite, il était en piteux état. Et ses yeux croisèrent le regard de Puvis.
Le garçon semblait si pitoyable. Si faible. Il attrapa pourtant le poignet du braconnier.
Puvis rit d'un air méprisant :
— Mon garçon ! Tu ne vois pas que c'est ridicule ? Tu es mort à l'instant où je glisse ma lame contre ton cou.
Itoî força un instant et serra sa prise.
Puvis continua de ricaner. Il baissa les yeux vers le cou d'Itoî et amena violemment sa lame vers celui-ci.
— La confiance, c'est un truc réservé aux plus forts, normalement, dit Itoî en fixant Puvis d'un regard inflexible.
Puis il serra violemment sa poigne, jusqu'à écraser le poignet de Puvis. Les yeux du braconnier s'écarquillèrent et il relâcha son emprise, lâchant à la fois la lame et les cheveux du garçon. Ce dernier exécuta un demi-salto avant de lancer ses deux jambes vers le ventre du braconnier pour s'en servir d'appui et rebondir vers l'arrière. Puvis fut projeté à plusieurs mètres par la violence du coup.
— AAAAARGH !!! Ma main, ma main ! s'écria Puvis, allongé au sol, en regardant son poignet en miettes. Il avait d'ailleurs laissé tomber sa lame pendant la projection.
— Putain. C'est quoi, cette force ? se demanda Itoî en regardant ses mains. Parallèlement, ses blessures se régénéraient légèrement.
— Comment c'est possible ?! s'écria Puvis.
— Comment, putain ?! Qu'est-ce que t'as fait ?! T'es pas humain ! continua le braconnier.
Itoî semblait ne pas l'écouter et s'amusait, sautillant de partout. Il lança des coups dans le vide qui faisaient siffler l'air. Puis il frappa un arbre, qui fut éjecté à plusieurs mètres, emportant au passage les autres arbres sur sa trajectoire.
Les yeux du garçon brillaient ; il se sentait vraiment, pour une fois, en vie et en confiance.
— Merde ! Merde ! MEEERDE !!! s'écria Puvis en frappant le sol de toutes ses forces. Puis il se releva péniblement et incanta un sort.
— J'ai pas dit mon dernier mot, gamin ! continua-t-il.
Itoî le regarda un instant avant de se lancer vers lui.
Puvis rit. Il avait la bouche pleine de sang ; la projection l'avait sérieusement amoché.
— Ouais, c'est ça ! Viens ! Viens ! Double Fire Wall !
Un cercle apparut au-dessus d'Itoî, et un autre devant lui, bloquant le passage entre Puvis et le garçon. Quelques fractions de seconde plus tard, les cercles firent apparaître un mur chacun : l'un dans le ciel, à deux mètres au-dessus d'Itoî, descendant brutalement vers lui, et l'autre devant lui, se rapprochant rapidement.
Itoî courut tout droit. Il semblait n'en avoir rien à faire de tout ça. Il traversa le mur de feu, attrapa Puvis à la gorge et le cloua au sol.
— Tiens, les rôles se sont inversés, connard, dit Itoî en fixant les yeux apeurés de Puvis.
Le feu avait bien brûlé la peau d'Itoî, mais celle-ci se régénéra peu à peu.
Puvis ravala difficilement sa salive et soutint le regard hostile d'Itoî :
— M-Mais c-comment ? Y a quelques minutes, t'étais en train de te faire martyriser, et là—
— Ferme ta gueule, j'ai pas à te donner d'explications.
Il asséna un coup de poing au visage de Puvis, mais semblait s'être retenu. Les dégâts étaient néanmoins présents : son nez était maintenant de travers. Il en donna un autre, puis un autre encore. Son visage commençait à enfler considérablement.
— J-Je t'en prie, arrête ! T-Tu vas quand même pas me tuer ? dit Puvis en pleurnichant, le regard implorant.
Le regard d'Itoî s'adoucit un instant. Il avait le poing levé, mais hésitait à l'abattre sur le visage de son adversaire. Il se dit, pendant une fraction de seconde :
Suis-je vraiment capable de tuer quelqu'un ? Encore plus un humain ? J'ai déjà tué en quelque sorte un démon, mais un humain ? Est-ce que je pourrais vraiment faire ça—
Profitant de l'hésitation, Puvis attrapa une grosse pierre et la lança au visage d'Itoî. Le coup claqua. Itoî se retrouva brièvement au sol. Puvis se releva, à bout de souffle, et chercha sa lame dans l'obscurité.
Itoî ouvrit les yeux, observa le sol et continua de se demander :
Même si je peux le battre, est-ce que je peux le tuer ? Est-ce que je peux vraiment faire ça ? Ai-je même le droit d'agir de cette façon ? Putain, je sais pas—
Le démon s'écria dans la tête du garçon :
— Pourquoi tu parles de droit ? Pourquoi tu hésites ? C'est simple ! Ce type veut te tuer. Observe-le, regarde ! Il cherche sa dague pour te finir. C'est une raison suffisante pour l'abattre.
Cette fois-ci, le démon ne fit pas d'apparition accompagnée d'une vision. Itoî entendait uniquement sa voix dans sa tête, mais semblait l'ignorer.
Itoî se releva. La moitié de son visage était encore couverte de sang. Il souffrait, mais la régénération, plus lente que précédemment, le guérissait peu à peu. Itoî regarda Puvis chercher désespérément sa dague. Puis il regarda de nouveau ses mains. Étrangement, ses plaies et égratignures semblaient réapparaître petit à petit. Et la douleur revenait doucement mais sûrement.
J'imagine que je dois en finir maintenant. On dirait que le pouvoir qui m'a été filé est limité dans le temps…
Puvis s'écria :
— Ah ! Le voilà ! Je l'ai retrouvé !
Il ramassa sa lame hâtivement et se retourna.
— Hein ? Mais il est passé où, putain ? Il était inconscient il y a quelques instants !
Itoî sortit des buissons, se lança sur Puvis et le plaqua de nouveau contre le sol. Mais le braconnier s'était rendu compte d'une chose : Itoî était moins fort qu'il y a quelques minutes !
— T'as perdu en force, hein ! Raah !
Il réussit à repousser le garçon, qui tomba sur les fesses. Puvis se lança contre lui, la lame pointée vers son thorax. Itoî sortit rapidement une des dernières graines qu'il avait dans sa poche et la lança en direction de Puvis. Celle-ci provoqua un léger flash. Puvis porta ses mains sur ses yeux pour se protéger de la lumière.
— Putain ! C'est quoi, cette connerie, enco—
Itoî asséna un coup de pied circulaire. L'homme s'écroula et lâcha sa dague.
— Merde ! dit Puvis.
Itoî se leva et frappa la lame, qui fut projetée à plusieurs mètres dans les buissons. Elle était désormais hors d'atteinte. Il sortit la baguette, qui n'avait certes plus de mana, mais pouvait être utilisée différemment. Il en cassa agilement un bout et le planta dans la gorge de Puvis.
— Argh ! Arrgh ! T'as fait quoi, putain… !
Il se débattit, retira le morceau de baguette de sa gorge, mais perdait beaucoup trop de sang. Une grosse flaque apparut en quelques secondes. Il poussa brutalement Itoî, qui se retrouva de nouveau au sol. Puvis courut péniblement dans la direction opposée.
Putain ! Je vais mourir ! Je vais mourir ! Merde, merde, merde !
Itoî le regarda un instant s'éloigner, avant de sortir la dernière graine de sa poche. C'était une graine explosive : pas très puissante, mais suffisante pour abattre une personne qui allait vraisemblablement mourir.
Puvis continua de s'éloigner. Il était déjà à cinq mètres d'Itoî lorsqu'une silhouette apparut devant lui. C'était Vars.
— Yo ! Tu vas où comme ça, toi ?
Une liane frappa violemment la tête de Puvis, qui tourna sur elle-même plusieurs fois avant de se détacher du corps et d'aller s'écraser contre un arbre. Le corps de Puvis s'effondra quelques secondes plus tard.
Itoî regarda devant lui avec effroi, les yeux écarquillés.
Ce qu'Itoî n'arrivait pas à faire — tuer un humain — Vars le fit avec une simplicité déconcertante.
— V-Vars…