Chapitre 29
Chapitre 29
— Attends, dit Vars en tendant le bras devant Itoî pour l'empêcher d'avancer.
— Hein ? Il y a un souci ? demanda Itoî, intrigué.
— Regarde par terre. Des empreintes de Quashti, mais aussi des empreintes humaines. Elles ne sont pas assez fraîches pour dater de moins de deux heures, mais elles ne sont pas si anciennes non plus.
Itoî regarda le sol, puis demanda :
— Ils sont combien ?
Vars se baissa et toucha la terre ainsi que les empreintes.
Ce n'est pas très sec non plus. Je pense qu'on peut encore les rattraper…
— Hmm, je dirais qu'il s'agit de deux hommes accompagnés de trois Quashtis. Ils ne doivent pas être très loin. Les Quashtis restent des bêtes assez turbulentes, et ils ne sont que deux, probablement des hommes, à en juger par la taille des empreintes.
Les garçons se remirent en route. Plus ils avançaient, plus l'atmosphère changeait. Les arbres perdaient peu à peu leur vert vif pour laisser place à des feuilles orange et rouges, comme si l'automne commençait.
Itoî sortit de son sac quelques boulettes de riz aux œufs et en proposa une à son frère, qui accepta. Les deux garçons s'assirent un instant sur une pierre.
— Vars, ça a changé un peu, non ? demanda Itoî.
— Si tu parles de la forêt, oui. Pourtant, je ne pense pas que ce soit la saison des illusions. Je crois simplement que plus on avance, plus la forêt nous montre son véritable visage, répondit Vars avant d'avaler le reste de sa boulette.
— Allez, on y va, continua-t-il.
Itoî soupira :
— Déjà ? On ne peut pas se reposer un peu ?
Vars rit :
— Déjà fatigué ? Je pensais que tu avais plus de cardio que ça.
Itoî se leva immédiatement, le buste incliné vers l'avant :
— Je suis toujours à bloc ! Moi, fatigué ? Jamais ! Allons-y !
Vars sourit et les deux garçons poursuivirent leur chemin.
Ils entendirent alors un bruit. Vars chuchota en se tournant vers Itoî :
— Cachons-nous. Il y a quelque chose devant, au bout du chemin. Reste derrière moi pour le moment, Itoî.
Itoî hocha la tête. Le bruit semblait venir de quelques mètres devant eux. Vars remarqua des traces de sang séché sur le sol.
Itoî s'approcha doucement et resta sous le choc devant ce qu'il vit. Il fit signe à Vars de venir, puis pointa discrètement la créature pour ne pas se faire repérer.
Vars chuchota :
— Qu'est-ce que…
Devant eux se trouvait une sorte de démon humanoïde à la peau pâle. Il possédait quatre doigts à chaque main et deux grands yeux verts. Il n'avait presque pas de cheveux, et sa bouche ne comptait presque plus de dents. Quelques-unes étaient encore présentes, mais elles étaient très abîmées.
La créature semblait dévorer quelque chose, ce qui expliquait le sang que Vars avait observé sur le sol.
La bête regarda le ciel pendant quelques instants et s'écria :
— WAK WAK ! Humain bon ! Humain bon goût !
Le démon arracha ensuite le bras de l'humain qu'il était en train de dévorer. Il était torse nu et portait un pantalon fait de fibres végétales, très sale, imprégné de sang et de terre.
Itoî se releva, intrigué par le visage de la victime. Lorsqu'il l'aperçut, il plaqua immédiatement une main sur sa bouche et des larmes lui montèrent aux yeux.
— Qu'as-tu vu ? lui demanda Vars, qui venait à peine d'apercevoir le visage de la victime.
— Ce truc dévore une enfant, dit Itoî, terrifié.
Vars se releva brièvement pour regarder à son tour, puis serra les poings.
— Cette gamine doit avoir à peine six ans. Il l'a tuée récemment. Elle a dû se perdre dans la forêt, mais ses parents sont probablement morts eux aussi.
Vars allait se lever, vraisemblablement pour régler son compte à la créature. Itoî lui saisit la main et dit d'un air déterminé :
— Laisse-moi tuer ce démon, Vars.
Vars vit dans le regard et le visage enragés d'Itoî que celui-ci avait déjà juré de vaincre la créature.
Vars hocha la tête pour lui donner son accord. Itoî posa doucement son sac au sol, puis avança en glissant vers l'avant.
Le démon releva aussitôt sa gueule couverte de sang. Ses grandes oreilles avaient fini par entendre quelque chose.
— Wak wak ? Wak wak a entendu quelque chose ! Wak wak doit vérifier !
Le démon s'approcha de l'endroit où Itoî glissait.
Itoî saisit une grosse branche, bondit et asséna un violent coup sur la tête du démon. Celui-ci voltigea avant qu'un arbre n'arrête sa projection.
Le démon saignait, mais se releva immédiatement et se jeta sur Itoî.
— Pfft ! T'y as cru, toi !
Itoî prit rapidement une graine scintillante et la lança dans la gueule du démon.
— Scintilla lucis !
Itoî ferma les yeux tandis que le flash explosait.
— AAAARGH ! WAK WAK NE VOIT PLUS RIEN ! NOUS NE VOYONS PLUS RIEN ! cria le démon, aveuglé pendant quelques instants par le flash.
Itoî lança son bâton sur le Wak Wak, qui frappait dans tous les sens avec ses griffes acérées.
Itoî prit ensuite une graine qu'il lança vers le démon :
— Scintilla ignis !
La graine explosa et laissa place à des flammes. Le démon brûla pendant quelques instants.
— Aaargh ! Wak Wak a mal ! Wak Wak a mal ! dit le démon avant de rouler au sol pour éteindre le feu.
Itoî esquissa un sourire. Pour lui, la victoire semblait à portée de main. Il prit rapidement une autre graine dans sa poche.
Mais Wak Wak était déjà debout et se rua sur Itoî.
Merde ! Je n'aurai pas le temps !
Itoî recula, trébucha sur une pierre et tomba. Au même moment, l'objet qui se trouvait dans sa poche tomba au sol.
Vars, anxieux à l'idée de voir son frère se blesser, se leva subitement pour courir vers lui. Pendant ce temps, Itoî aperçut l'objet au sol.
Mais Wak Wak atterrit sur les pieds d'Itoî et les écrasa. Le garçon serra les dents sous la douleur tout en attrapant l'objet.
C'était une baguette.
— Wak Wak va te tuer ! Nous allons te tuer, enfant ! Toi, faire mal à Wak Wak, nous brûler, nous déranger ! dit la bête en bavant sur lui.
Itoî était terrifié. Le Wak Wak plongea alors sa gueule vers son cou.
À cet instant, le garçon se rappela ce que son grand-père lui avait dit :
— Itoî, cette baguette, secoue-la une fois pour qu'elle envoie un souffle capable de repousser ton adversaire à quatre mètres. Plus tu la secoueras, plus l'impulsion sera puissante. Et si tu fractionnes le mouvement, elle créera plusieurs impulsions, ou une rafale si tu préfères.
Alors que le démon était sur le point de lui arracher le visage avec sa gueule, Itoî secoua une fois la baguette.
Un souffle se produisit devant lui et projeta la bête à quatre mètres.
Vars resta figé et se demanda :
Qu'est-ce qu'il a fait ? Une sorte de choc s'est produit et le démon s'est retrouvé à quatre mètres de lui.
Vars cria alors :
— J'arrive, Itoî, t'inquiète p—
— Non ! Ne viens pas ! cria Itoî sans quitter le Wak Wak des yeux. Je dois vaincre ce démon moi-même, Vars !
— D'accord. Mais si tu es en danger de mort, je serai obligé d'intervenir, dit Vars en s'approchant de la zone de combat afin de pouvoir agir immédiatement si Itoî se retrouvait en danger.
Itoî se releva péniblement. Ses jambes lui faisaient mal et il tenait difficilement debout. Ses tibias étaient probablement fissurés. Mais il n'abandonnait pas.
Itoî sortit trois graines de sa poche. Il en garda deux dans sa main droite et en plaça une dans sa bouche.
Le Wak Wak hurla de douleur. Il était tombé sur une pierre pointue qui lui avait transpercé la cuisse. Il était néanmoins toujours en meilleur état qu'Itoî.
— Wargghhh… ! Nous allons te le faire regretter ! Wak ! Wak ! WAK ! continua le démon.
Puis il se lança de nouveau vers Itoî tout en ramassant une pierre qu'il lui jeta violemment.
Itoî agita une fois sa baguette.
La pierre fut renvoyée vers Wak Wak, qui la reçut en plein figure. Il saignait désormais du nez. Celui-ci, crochu, semblait même cassé, mais cela ne l'arrêta pas.
Itoî lança alors une graine de feu pour bloquer la course du Wak Wak.
Le démon fit un pas vers la droite pour contourner les flammes provoquées par la graine, puis se mit à rire :
— Wak wakahaha ! Toi viser où ?
Itoî n'avait pas perdu de temps. Il esquissa un sourire et lança une graine verte qui, au contact du sol, libéra des lianes étrangleuses. Celles-ci attrapèrent les jambes du Wak Wak, qui trébucha.
— Qu'est-ce que c'est que ça ?! dit le démon avant d'être complètement immobilisé par les lianes.
Vars était impressionné par l'ingéniosité de son petit frère.
Il se débrouille vraiment bien. Alors qu'il ne possède aucune magie, il utilise parfaitement les objets à sa disposition.
Itoî sauta de toutes ses forces, mais ses jambes semblèrent céder. Il agita alors la baguette sous lui en visant le sol, afin que le souffle le propulse encore plus haut.
Je suis maintenant suffisamment haut. Je peux cracher la graine.
Itoî cracha la graine en direction du Wak Wak, puis agita trois fois la baguette très rapidement, en visant aussi précisément que possible la graine et le démon.
Le souffle propulsa la graine à grande vitesse. Une seconde plus tard, elle libéra une nuée de piques en direction du démon.
Le démon écarquilla les yeux pendant une fraction de seconde avant d'être transpercé par une cinquantaine de piques mesurant entre deux et cinq centimètres.
Il gisait désormais dans un bain de sang. Il n'était pas encore mort, mais ne pouvait plus bouger.
Itoî allait retomber, mais il ne pourrait pas atterrir sans se tuer. Vars sortit des buissons pour rattraper son frère avant qu'il ne s'écrase au sol.
— T'as réussi, petit frère ! Tu as vaincu ton premier adversaire ! dit Vars en souriant.
Itoî fit un signe de victoire avec sa main, et son frère le posa délicatement au sol.
— Wak… Waaah… Pourquoi ?… Wak Wak agonisait.
Itoî le regarda d'abord avec mépris, mais son expression changea.
Pourquoi, finalement ? Pourquoi avait-il infligé cela au démon ? Était-ce à cause de son propre sentiment d'injustice, après avoir vu le cadavre de la petite fille dévoré par cette créature ?
Avant même qu'il puisse réellement se poser la question, Vars traça rapidement deux runes afin d'invoquer une pierre et d'écraser la tête du démon.
— Pourquoi tu as—
Itoî se couvrit la bouche avec ses deux mains.
Qu'était-il sur le point de dire ? Avait-il ressenti de l'empathie envers un démon ? Et surtout envers quelqu'un qui avait tué et dévoré une enfant ?
Vars regarda son frère d'un air froid avant de sourire. Il ne dit rien, mais Itoî comprit une chose.
— Allez, viens. Je vais te soigner.
Vars traça plusieurs runes pendant quelques minutes avant de toucher les jambes d'Itoî.
— Healing Touch.
Les jambes d'Itoî guérirent peu à peu.
— Merci, dit Itoî.
Quelques minutes plus tard, ses jambes avaient suffisamment récupéré pour qu'il puisse marcher de nouveau.
— On devrait enterrer le corps de la petite fille, dit Vars.
Itoî hocha la tête en regardant le corps inanimé du démon.
— Tu devrais laisser tomber cette chose, Itoî. Ne ressens pas d'empathie pour une bête qui a tué un être humain, sinon tu finiras comme elle, dit Vars.
Itoî hocha la tête tristement. Ce n'était pas le démon qui lui inspirait de la tristesse : il ne comprenait simplement pas ce sentiment, celui d'avoir tué quelqu'un. Cette culpabilité le mettait mal à l'aise.
Les garçons creusèrent un trou, y déposèrent délicatement les restes de la petite fille, puis rebouchèrent la tombe.