Chapitre 10
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『 Silver Paw, Nishtar — 26 Everi, 11 h 45 』
Silver Paw se trouvait dans le cinquième arrondissement de Nishtar. Dans cet arrondissement, les inégalités étaient particulièrement visibles : le quartier de Silver Paw constituait la « limite » entre les riches et les pauvres.
Au sud, les rues étaient remplies d’alcooliques et de drogués qui cherchaient à fuir une réalité difficile. De l’autre côté, des nantis s’empiffraient de steak de kombu et de vin de la maison de Somu.
C’était dans cet arrondissement que Silvester avait rencontré d’importants hommes d’affaires afin de leur vendre des joyaux, des bijoux et d’autres pierres précieuses.
Silvester était bijoutier et, avant cela, forgeron. C’était pendant des vacances à la montagne qu’il avait rencontré Noémie. Depuis, ils ne s’étaient plus jamais quittés.
Silvester avait une heure et demie devant lui pour se reposer. Épuisé, il se dirigea vers la taverne où il résidait pendant ce court séjour. Il y dormait et mangeait souvent, car la nourriture y était bonne. C’était d’ailleurs le seul endroit où des personnes issues de la plupart des classes sociales se mêlaient, en dehors, bien évidemment, des nobles et de la bourgeoisie.
Silvester marcha vers la taverne, puis s’arrêta. Il plaça une main au-dessus de ses yeux pour se protéger du soleil et lut l’écriteau :
The Cheerful Grasshoppers
— Les joyeuses sauterelles, hein ? dit Silvester en souriant. Bon, allez, rentrons prendre une pinte !
La taverne était bondée, mais cela n’étonnait pas Silvester. C’était toujours ainsi. Il franchit la porte et s’assit au comptoir en soupirant.
— Une pinte, Meluchius, s’il vous plaît, dit-il, harrassé.
Puis une main se posa sur son épaule.
— Et deux pintes, Meluchius, mon garçon ! ajouta une voix grave et joyeuse.
Silvester se retourna et s’écria :
— Oh, mais... Yocker ! Comment tu vas ?
Il se leva pour serrer la main de son ami.
Yocker était un homme robuste qui devait facilement mesurer deux mètres. Une longue barbe lui descendait jusqu’au torse et son crâne était soigneusement rasé. Il portait une armure qui semblait particulièrement lourde.
— Ah ah ah ! Tu devrais voir ta tête ! On dirait que tu as vu un fantôme ! Ça va super, et toi ? demanda-t-il d’un ton affectueux.
— Ça va super ! Je suis un peu fatigué, mais sinon, ça va. Assieds-toi, je t’en prie, répondit Silvester en faisant signe à son ami de prendre place à sa gauche.
— Ouais, je peux voir ça. Tu as l’air épuisé, mon pauvre. Tu devrais prendre des vacances, franchement. Ça me fait mal de te voir aussi fatigué, dit Yocker.
— Je travaille maintenant sous contrat pour plusieurs grosses firmes, c’est comme ça. Mais normalement, dans trois jours, j’aurai une semaine de vacances. Ça devrait aller, rétorqua Silvester d’un ton un peu plus énergique.
— Je vois. Comment vont les enfants ? Et ta femme ? demanda Yocker.
— Ils vont bien. Ils me manquent tous, surtout ma femme, répondit Silvester avec tristesse.
— Ah ah ah ! Ça va aller, va ! T’inquiète pas, mon pote !
Yocker tapota violemment le dos de Silvester.
Il est toujours aussi brutal, ce Yocker.
— Ah ah... Merci, Yocker, répondit Silvester en souriant à son ami.
— Et toi ? Tu ne m’as pas raconté ce que tu es devenu. Tu tiens toujours ton bar dans le village de Pabish ? continua Silvester.
— Bah, en fait, j’avais commen—
Un vieil homme hurla au milieu de la taverne :
— Nous vivons des temps sombres ! Le monde va connaître à nouveau les ténèbres ! Je dirais même : ne sommes-nous pas déjà entrés dans l’âge des ténèbres ? Où sont les dieux ? Où sont-ils ?! Le monde est en grand danger !
Les deux hommes se retournèrent en même temps.
— Ça doit être un ivrogne, dit Yocker en regardant son ami.
Silvester fronça les sourcils, intrigué.
— Écoutons-le.
Un homme attablé dans la taverne répliqua :
— Ah ouais ? Et qui t’a dit ça, pauvre fou ? demanda-t-il, indigné.
Le vieil homme reprit son souffle, se leva de sa chaise et monta sur la table.
— C’est Dieu qui me l’a dit ! s’écria-t-il.
Toute la taverne éclata de rire. L’homme qui l’avait interpellé lui demanda en ricanant :
— Tu n’avais pas dit où étaient les dieux ?
Il frappa des poings sur la table et continua :
— Vieux fou ! Ils sont dans ta tête, tes dieux !
Le vieil homme le regarda et s’écria :
— Vous verrez ! Vous verrez par vous-mêmes ! Nous allons connaître un désastre !
Il pointa du doigt les personnes présentes, de gauche à droite, puis continua :
— Vous tous ! Vous allez tous mourir ! Moi y compris ! Nous sommes foutus !
Il se mit à pleurer et cria :
— Je ne veux pas mourir ! Dieu, protège-moi du désastre !
Tout le monde se remit à rire et à applaudir.
Une femme légèrement ivre lui demanda :
— Dis-moi, l’ancien, ce désastre dont Dieu va te protéger, il va arriver quand ?
Le vieil homme répondit précipitamment :
— Aujourd’hui ! Aujourd’hui ! Oui ! Ouiii ! s’écria-t-il jusqu’à s’en érailler la voix.
La femme railla.
— Vous entendez, les gars ? Tonton nous dit qu’on va tous mourir aujourd’hui ! Bouh, la fin du monde arrive ! lança-t-elle.
Yocker se mit à rire lui aussi.
— C’est un vieux fou, sûrement quelqu’un qui vient d’un quartier du sud. T’en penses quoi, Silvester ? demanda-t-il.
— Silvester ?
Silvester était concentré, mais aussi inquiet.
Yocker le secoua brusquement.
— Hé, ça va ? T’as l’air ailleurs, s’inquiéta-t-il.
— C’est que... J’ai un mauvais pressentiment. Je ne sais pas pourquoi, mais je me sens vraiment mal, Yocker.
— Tu crois vraiment aux conneries du vieux ? Il a simplement un peu trop bu ! Comme nous tous ici, ah ah ah ! répondit Yocker en riant.
Alors que Silvester s’apprêtait à se lever, un violent tremblement secoua la taverne et les clients s’agitèrent.
— Qu’est-ce qui se passe ?! demanda un homme âgé.
— Bordel, on se fait attaquer ou quoi ? lança un autre.
— Elle dure un peu longtemps, ta blague, le vieux ! cria la femme ivre qui s’était disputée avec lui.
— Mais c’est quoi, cette merde ?! s’exclama Yocker.
Les yeux de Silvester s’écarquillèrent. Il semblait paralysé de peur.
Noémie, les enfants... Et si... et si c’était vraiment mon dernier jour ?
— Putain, reprends-toi, Silvester ! Il faut qu’on se barre ! cria Yocker en attrapant le bras de son ami.
— Merde ! Le toit s’effondre ! lâcha Silvester en levant les yeux.
Au même instant, il aperçut un énorme rocher s’écraser sur eux.
— C’est une putain de blague... murmura Yocker, désespéré.
Il poussa Silvester de toutes ses forces pour tenter, au moins, de sauver son ami.
Silvester fut projeté le plus loin possible par Yocker, mais cela ne changea rien. Il ne put que regarder les derniers instants de son ami s'achever sous ses yeux.
Je ne sais pas pourquoi c’est arrivé, ni comment... Mais tout ce que je sais, c’est ceci : les enfants... et Noémie. Je vous aime. Pardonnez-moi.
Puis le rocher s’abattit sur eux, tel un jugement divin, sans crier gare.
La scène semblait tout droit sortie d’un cauchemar. Les corps furent écrasés avec une telle violence qu’il aurait été impossible d’en reconnaître les identités.