Chapitre 2 161
Aramen jeta à Adam un regard légèrement amusé.
Dans le plan secret, tous deux étaient au même rang. Aramen avait déjà atteint le sommet du rang de Templier, tandis qu’Adam venait tout juste d’y accéder.
À l’époque, il était sûr de pouvoir se mesurer au jeune homme. Mais il s’en était abstenu, car Adam était essentiel à leur survie et à leur lutte contre les vampires.
Et Aramen avait eu raison. Sans Adam, l’issue du Plan secret de la Lune de Sang aurait pu être bien différente.
Il lui devait bien ça, au moins.
Mais aujourd’hui, dix ans plus tard, Aramen était devenu un Paladin transcendant, tandis qu’Adam était toujours au même rang.
D’où le jeune homme tirait-il son assurance ?
Voilà ce qui l’amusait.
« Alors, tu te tapes cette fille, maintenant ? » demanda-t-il avec un petit rire. « Ah, l’amour… Il a le don de faire perdre la raison même aux hommes les plus sages, et de les précipiter tête baissée dans des situations moralement périlleuses pour quelqu’un qui n’en vaut peut-être même pas la peine. »
« Ne me joue pas les philosophes, petite ordure, gronda Adam. Viens. Je vais te renvoyer chez ton créateur. »
Aramen plissa les yeux. Si le jeune homme n’avait pas été aussi doué, il ne se serait pas donné la peine de lui parler si longtemps. Il estimait le talent. Et Adam en avait.
« Une dernière chance, gamin. Rejoins-moi. Tes transgressions te seront pardonnées. Deviens mon bras droit. Le Pacte de Fer a de grands projets pour la côte ouest. Davos est condamné. L’Alliance des Cités libres aussi. Ne te bats pas du côté des perdants. »
Adam fixa le vieil homme quelques instants.
« Dis-moi quels sont vos projets, dit-il. Ensuite, j’y réfléchirai. »
Aramen ricana. « Ne me prends pas pour un imbécile, gamin. Tu vaux mieux que ça. »
« Va te faire foutre, alors. » Adam resserra peu à peu sa prise sur la poignée de son arme.
Aramen soupira. « Tant pis. »
Il tendit la main vers l’épée passée à sa ceinture.
Mais Adam fut plus rapide.
La Vipère se transforma en traînée floue et fendit les airs en direction du cou du vieil homme.
Voyant qu’il s’agissait d’un fouet ordinaire, et non de l’arme métallique dont il avait vu le garçon se servir dans le plan secret, Aramen ricana. Sans se presser, il leva la main gauche pour parer l’attaque, tandis que sa main droite saisissait la poignée de son épée et la tirait du fourreau.
La Vipère s’enroula autour de la main d’Aramen. Adam tira, mais le vieil homme ne bougea pas d’un pouce. Au contraire, Aramen enroula davantage le fouet autour de son avant-bras et attira le jeune homme à lui.
Soudain, Aramen sentit un frisson lui remonter l’échine. Le fouet noir autour de sa main gauche se resserra, comprimant sa chair. Ses bords devinrent de plus en plus tranchants.
Jusqu’à ce que…
Floc !
La Vipère se métamorphosa.
Le fouet souple se durcit instantanément et devint une lame acérée comme un rasoir, qui trancha la main gauche d’Aramen en plusieurs morceaux.
Le sang éclaboussa le sol.
Pendant un instant, le vieil homme resta simplement là à contempler la scène. Son regard glissa lentement de sa main mutilée, au sol, au moignon sanguinolent qui lui tenait lieu de main gauche.
Puis la douleur le frappa.
Mais il n’eut pas le temps d’en mesurer l’horreur. Adam était déjà sur lui, déchaîné comme une rivière en crue. La lame noire qu’il tenait à la main, longue de plus d’un mètre, fonçait vers le cou d’Aramen, porteuse d’une promesse glaciale : la mort.
Clang !
Aramen leva son épée juste à temps pour parer le coup.
Adam ne laissa aucun répit à son adversaire. Dès que son attaque fut bloquée, il pivota et tournoya avec la souplesse d’un danseur, ses mouvements évoquant une rivière qui contourne un obstacle sans perdre sa fluidité.
En un clin d’œil, Adam contourna son adversaire et lui décocha un coup de pied circulaire dans le foie. Le mana jaillit de sa Graine, traversa ses hanches et sa jambe, puis il libéra une attaque dévastatrice.
Bam !
Aramen fut projeté comme un pantin, fracassa des caisses et des piliers, traversa le mur et s’écrasa contre un arbre, qu’il brisa en deux.
Le vieil homme émergea rapidement des décombres, complètement abasourdi. Il avait réussi à bloquer le coup de pied en couvrant son torse de mana, si bien qu’il n’avait pas trop mal. C’était supportable.
Le choc causé par l’étrange arme d’Adam fut aussitôt éclipsé par ses talents de combattant.
Aramen n’avait jamais rien vu d’aussi… beau.
Il pratiquait l’épée depuis si longtemps, et pourtant il n’avait jamais vu un style aussi fluide et incisif, à la fois doux et déchaîné.
Bien sûr, rares étaient ceux qui avaient pu voir la Rivière Fluide sur Myrrandor. Aussi loin que l’on s’en souvînt, Hannibal n’avait jamais tiré sa lame. Il n’en avait jamais eu besoin.
Adam sortit par le trou dans le mur sans chercher à profiter de son avantage. Il posa la Vipère sur son épaule et jeta à Aramen un regard méprisant.
« Qu’est-ce qu’il y a, la vermine ? Où est passée ton arrogance ? »
Grâce à sa constitution supérieure, le saignement du bras gauche d’Aramen s’était déjà arrêté. Même si la douleur était atroce, il ne mourrait pas d’une hémorragie. Et il n’était pas un mage : perdre une main ne le rendrait pas inutile au combat.
« Où as-tu appris à manier l’épée comme ça ? » demanda-t-il d’un ton grave.
« Pourquoi ? Ça te plaît ? » demanda Adam avec un large sourire.
Aramen ne répondit pas. Sans quitter Adam des yeux, il scruta les alentours avec ses sens.
Sur les quatre cavaliers qu’il avait envoyés plus tôt, deux étaient déjà morts. Les autres combattaient toujours l’ennemi. Et l’ennemi était… seul. De plus, il était faible. Un simple mage au rang de Cœur de Mana.
Un plan commença à prendre forme dans l’esprit d’Aramen.
« Tu ne la rattraperas jamais, dit franchement Adam. À moins que tu saches te téléporter, bien sûr. »
« Elle ? » Aramen plissa les yeux.
« C’est la même fille que tu as vendue aux goules. » Le sourire d’Adam se fit glacial.
« C’est une gentille fille, tu sais. Elle n’aura peut-être pas envie de te torturer. Elle t’accordera peut-être une mort rapide. » Le sourire d’Adam déforma son visage en une grimace malveillante. « Mais moi, je ne suis pas aussi gentil. Je pourrais te couper les membres qui te restent. T’empoisonner. Faire durer ton supplice. Ensuite, je te servirai à table pour elle. Qu’en dis-tu ? »
Aramen prit un air sombre. Il empoigna son épée de sa seule main valide, prêt au combat.
Pendant ce temps, Adam cherchait simplement à lui embrouiller l’esprit.
Il savait très bien qu’il n’avait pris l’avantage que parce que son adversaire ne s’attendait pas à voir son fouet se transformer en lame.
Adam l’avait surpris et avait remporté le premier échange. À partir de là, chaque affrontement dépendrait entièrement de son habileté.
Aramen ferait une pierre à aiguiser parfaite.
Adam prit position, la Vipère tenue basse et pointée en biais vers le sol.
« Je vais y aller doucement, vermine », lança-t-il d’un ton provocateur.
« Je n’utiliserai pas de sorts. Alors, viens. Montre-moi ce que tu as dans le ventre. »