Chapitre 2 157
Quand Adam rentra chez lui, la nuit était déjà bien avancée.
En entrant discrètement par la porte d’entrée, il ne put s’empêcher de trouver la situation un peu amusante.
Me faufiler dans ma propre maison, songea-t-il.
Il verrouilla doucement la porte derrière lui. Il s’apprêtait à descendre ajouter les informations recueillies à son tableau d’enquête quand il s’immobilisa brusquement.
Une faible lueur éclairait le troisième étage. Adam leva les yeux vers l’escalier.
Elle est réveillée.
Après une brève hésitation, il monta au troisième étage.
La lampe de chevet, du côté de Genevieve, était allumée. Elle était allongée sous la couverture, confortablement installée dans son lit, et lisait un livre. En entendant le léger grincement d’une lame du parquet, elle détourna les yeux des pages.
Genevieve fixa Adam quelques instants.
Puis elle esquissa un sourire. « Te voilà. »
Le cœur d’Adam se serra.
Il y avait quelque chose dans la façon dont Genevieve l’observait avec une discrète attention. Dans le léger sourire de ses lèvres. Dans le soulagement de sa voix quand elle l’avait salué.
Il connaissait ce sourire.
Ou peut-être espérait-il seulement ne pas le connaître.
Quelle excuse vais-je bien pouvoir lui servir, cette fois ?
Depuis deux semaines, il lui mentait, et il allait devoir recommencer. Il s’imaginait déjà inventer une nouvelle excuse, donner une explication vague à son absence en prétendant que tout allait bien.
Et Genevieve l’écouterait. Elle ne le questionnerait pas. Elle ne le pousserait pas à répondre. Mais il savait qu’elle était assez perspicace pour déceler la vérité derrière ses paroles.
Elle savait probablement déjà qu’il allait encore lui mentir en face. Dans tous les mondes, personne ne connaissait Adam aussi bien qu’elle.
Près de l’escalier, il resta là à la regarder, tandis qu’une lutte faisait rage dans son cœur.
Genevieve s’en aperçut et s’inquiéta. Elle sortit du lit et s’approcha de lui. « Tout va bien ? »
Adam resta silencieux, plongé dans les yeux bleu céruléen de Genevieve. Il aperçut son propre reflet dans ses yeux et n’y vit que… de la honte.
Genevieve était née le jour même où sa mère était morte.
Un secret avait façonné presque toute sa vie. Elle avait grandi avec un vide à la place de l’histoire de ses parents, des questions sans réponse et des silences que personne ne semblait vouloir briser.
Son grand-père lui avait raconté tout ce qu’il pouvait. Mais le silence qui entourait son père lui avait appris à remarquer ce qu’on ne disait pas.
Peut-être son grand-père avait-il pensé comme Adam : qu’il la protégeait en la tenant à l’écart de la vérité. Qu’elle serait mieux sans la connaître. Que si elle en savait quelque chose, les ennuis ne tarderaient pas à suivre.
Genevieve aimait son grand-père. Elle lui avait même pardonné de lui avoir caché ses origines.
Mais cela ne signifiait pas qu’elle avait jamais choisi de vivre ainsi.
Et maintenant, un autre homme qu’elle aimait prenait la même décision à sa place.
Adam baissa la tête, soudain incapable de la regarder dans les yeux.
Genevieve s’approcha encore et lui prit doucement le visage entre les mains. « Adam, murmura-t-elle. Qu’est-ce qui s’est passé ? »
Adam gardait le silence.
Il détestait lui cacher des choses. Il détestait plonger son regard dans ses beaux yeux et faire comme si tout allait bien. Chaque fois qu’il lui mentait, il avait l’impression de trahir la confiance qu’elle lui avait accordée.
Et pour quoi faire ?
Pour la protéger ?
De quoi, exactement ?
De la vérité ?
Qui lui avait donné le droit de décider de ce qu’elle pouvait ou non affronter ?
« Adam, tu me fais peur, dit Genevieve d’une voix tremblante. Qu’est-ce qui s’est passé ? »
« Je… euh… » Adam n’arrivait même pas à la regarder dans les yeux. Il essaya de trouver une nouvelle excuse. Un autre mensonge. N’importe quoi. Quelque chose.
Il savait qu’il était hypocrite. Il en voulait lui-même à ceux qui le laissaient dans l’ignorance, et pourtant, voilà qu’il faisait exactement la même chose à la femme qu’il aimait de tout son cœur.
Il voulait croire qu’il agissait pour son bien. Que la tenir à l’écart était la solution la plus sûre. Mais au fond de lui, il savait qu’il y avait autre chose.
Il avait peur.
Peur qu’elle soit blessée. Peur que la vérité attire les ennuis jusqu’à elle. Peur de la perdre si les choses tournaient mal.
Mais c’étaient ses peurs à lui. Pas les siennes.
Et c’était là la vérité la plus difficile à accepter.
En cherchant à protéger Genevieve d’un choix qui risquait de lui faire du mal, il lui avait refusé le droit même de faire ce choix.
Elle était son cœur. Elle était son âme. Elle était à lui. Et lui était à elle.
Alors pourquoi avait-il peur de lui faire confiance ?
Genevieve lui avait offert son amour, sa confiance et sa loyauté sans condition, et pourtant, dès que les ennuis surgissaient, il continuait à la tenir à distance.
Il avait des secrets qu’il ne pourrait jamais révéler, comme le Lotus et le Masque. Mais c’était différent. Il pouvait lui parler de son enquête, lui expliquer pourquoi il s’absentait presque toutes les nuits.
Adam prit une profonde inspiration, lui prit doucement la main et embrassa ses phalanges.
Il était temps de faire un acte de foi.
« Tu es trop bien pour moi », lui murmura-t-il.
Il lui dirait ce qu’il savait. Il lui dirait ce qu’il soupçonnait. Et si elle voulait s’impliquer, il l’écouterait au moins au lieu de décider à sa place.
Il aurait peut-être encore des secrets qu’il ne pouvait pas révéler. Mais il n’était pas obligé de porter seul tous ses fardeaux.
À quoi bon partager sa vie avec quelqu’un s’il ne pouvait même pas lui confier ce qui lui faisait peur ?
« Viens, dit-il. Je veux te montrer quelque chose. »
Il la conduisit en bas, jusqu’à son laboratoire. Genevieve resta silencieuse tout le long du trajet, curieuse et un peu nerveuse à l’idée de ce qu’Adam allait lui révéler.
« Je suis désolé de te l’avoir caché tout ce temps, dit-il en se dirigeant vers le faux mur. Je croyais te protéger. C’était égoïste, je sais. »
Il actionna le mécanisme. Les murs s’écartèrent, dévoilant le vaste tableau couvert de parchemins et de fils rouges qui les reliaient.
« Je travaille sur ce projet secret. » Adam revint sur ses pas et se plaça à côté de Genevieve.
Il continua de fixer le tableau, un peu inquiet de sa réaction.
« Pardon de t’avoir menti », murmura-t-il.
« Merci », répondit doucement Genevieve.
Adam cligna des yeux. Surpris, il se tourna vers elle. Il s’était préparé à la colère, aux larmes, à ce qu’elle le repousse. Il ne s’attendait pas à ce qu’elle le remercie.
Genevieve le regarda et se contenta de sourire.
Adam la fixa, secrètement honteux de l’avoir si peu estimée.
« Tu n’es pas… en colère ? » demanda-t-il.
« Non, Adam. » Genevieve secoua la tête. « Mais je mentirais si je disais que ça ne m’a pas un peu blessée. Je savais que tu me cachais quelque chose. Mais je sais aussi que tu l’as fait parce que tu voulais me protéger. Alors comment pourrais-je t’en vouloir ? »
Adam hocha lentement la tête.
Genevieve passa un bras autour de son cou et posa son front contre le sien.
« Alors merci de me faire confiance, dit-elle du fond du cœur. Je suis là. Nous éclaircirons ce mystère ensemble. »