Chapitre 2 154
Adam avait choisi ces toilettes comme solution de repli pour une bonne raison.
Juste derrière, une vaste salle d’entraînement accueillait les hommes et les femmes de la Garde, qui s’y exerçaient au combat. Les fluctuations de Mana emplissaient constamment les environs tandis que les recrues s’affrontaient, lançaient des sorts et perfectionnaient leurs compétences.
Adam avait repéré cet endroit lors de sa première inspection rapide du bâtiment, alors qu’il se rendait à la salle des archives. C’était la couverture idéale.
Les fluctuations de Mana ambiant dans la salle d’entraînement l’aideraient à masquer les siennes et rendraient difficile la détection des changements qui s’opéraient dans son corps.
Aussi, dès qu’il entra dans les toilettes, Adam se passa une main sur le visage.
Son apparence changea rapidement. Ses os craquèrent tandis que la structure de son visage se modifiait, et il rapetissa légèrement. Ses muscles se contractèrent, ses traits changèrent et sa peau se couvrit de marques. Quand il abaissa la main, il était devenu une tout autre personne.
Un jeune homme aux yeux bleus, aux cheveux bruns et au visage grêlé. Même sa signature de Mana avait changé ; il dégageait désormais la faible aura d’un paladin cavalier.
Personne dans les toilettes ne remarqua quoi que ce soit d’anormal. Pas plus que les deux hommes qui gardaient l’entrée, à l’extérieur.
Et, espérait-il, les systèmes de sécurité du bâtiment ne détecteraient pas non plus sa transformation.
La salle d’entraînement étant juste à côté des toilettes, les fluctuations constantes du Mana ambiant rendaient difficile de distinguer la signature altérée d’Adam de celles des recrues.
Il s’approcha tranquillement du lavabo et se rinça le visage. Puis il peigna ses cheveux bruns vers l’arrière, jusqu’à ce qu’ils soient bien plaqués contre son crâne.
Après avoir examiné son reflet une dernière fois, il bâilla et sortit des toilettes d’un pas nonchalant, feignant l’épuisement d’un constable fraîchement recruté par la Garde.
En sortant, il vit les deux hommes de tout à l’heure tourner vers lui leurs regards perçants. Il tressaillit pour la forme et prit même soin de déglutir bruyamment.
Cela suffit.
Ils lui jetèrent à peine un regard avant de le laisser partir.
Adam n’avait même pas le loisir de les mépriser, tant son esprit était en désordre. En montant les escaliers, il remarqua plusieurs groupes de personnes qui se précipitaient vers les toilettes.
Il lui fallut toute sa concentration pour se calmer et imiter les autres curieux, feignant de se demander ce qui se passait.
Quand il eut quitté le quartier général, le bâtiment était déjà en état d’alerte.
Mais il était trop tard.
Ils ne retrouveraient jamais Garrick Voss.
***
Après avoir fait plusieurs détours — dont un bref passage au Port Sombre, où il reprit son apparence d’origine —, il rentra chez lui peu après le coucher du soleil.
Il rejoignit la pièce souterraine la plus basse de sa maison et dévoila le mur secret. Après avoir exécuté quelques sceaux manuels simples, il fit léviter des parchemins, tandis que des plumes se mettaient à y consigner par magie tous les renseignements concernant Havel Norwood.
D’un geste, il envoya les parchemins vers le mur, puis quelques fils les relièrent aux autres informations qu’il avait déjà recueillies. Le réseau se complexifia.
Adam se tenait devant le mur, le visage sombre, et étudiait les nouveaux renseignements. Mais son esprit revenait sans cesse à l’atmosphère étrange qui régnait au quartier général de la Garde de la Cité.
Comment, putain, avaient-ils découvert la vérité ?
Était-ce quelque chose que j’avais dit ? Ou quelque chose que j’avais fait ?
Adam fronça les sourcils et continua de faire les cent pas devant le mur, l’esprit en ébullition.
Pourtant, rien ne justifiait que les gardes se mettent aussitôt à me chercher. Quelque chose cloche.
Le gardien des archives a dû sentir que quelque chose n’allait pas. Mais comment ? Ai-je fait quelque chose que le vrai Garrick n’aurait jamais fait ?
Qu’était parti faire Garrick hors de la ville ? N’était-ce pas une affaire privée, comme je le soupçonnais ?
Ce garde avait clairement été surpris de me voir là-bas.
Adam savait qu’usurper l’identité d’un homme qu’il n’avait suivi que quelques jours était risqué. Il devait forcément y avoir des détails qui lui avaient échappé, des habitudes qu’il n’avait pas remarquées et des manières qu’il ne connaissait pas encore.
Mais malgré tout, c’était vraiment étrange.
Le gardien des archives aurait-il averti les autres parce que j’enquêtais sur Morgan et Havel Norwood ?
C’était tout à fait possible.
Mais même dans ce cas…
Ils avaient été beaucoup trop prompts à me soupçonner.
Adam fronça davantage les sourcils.
Le moment était tout simplement trop suspect. Quand il avait quitté le quartier général, de nombreux gardes se dirigeaient déjà vers les toilettes.
Plus il y réfléchissait, moins il comprenait.
Ce qu’il n’arrivait pas à déterminer, c’était si les hommes avaient donné l’alerte parce qu’il avait mal imité Garrick Voss, ou parce qu’il avait cherché à recueillir des renseignements sur Havel Norwood et Leto Morgan.
Si c’était la deuxième hypothèse, alors… ces renseignements auraient-ils pu servir d’appât ?
Non, quelque chose ne va pas.
Tout cela est vraiment étrange.
Adam savait qu’il avançait à l’aveuglette.
Il avait trop peu d’informations pour tirer la moindre conclusion valable. Chacune de ses hypothèses n’était qu’une supposition et, plus il y réfléchissait, plus il en trouvait de nouvelles.
Peut-être que le gardien des archives avait remarqué quelque chose d’anormal. Peut-être que quelqu’un se méfiait déjà de Garrick Voss. Ou peut-être que son enquête sur Morgan et Havel Norwood avait donné l’alerte.
Mais il n’avait aucune preuve à l’appui de ces théories.
Et c’était bien là le problème.
Adam détestait travailler avec des informations incomplètes. Il préférait réunir assez d’éléments pour établir une théorie plausible avant de décider de la suite. Mais, pour l’instant, il n’arrivait même pas à comprendre ce qui avait mal tourné.
Il lui fallait davantage d’informations. À tout le moins, il devait comprendre ce qui avait déclenché le verrouillage du bâtiment et pourquoi les gardes s’étaient précipités vers les toilettes pendant sa fuite.
Ce n’est qu’alors qu’il pourrait commencer à assembler les pièces du puzzle. D’ici là, il ne ferait que deviner. Et il savait qu’il ne fallait pas confondre une supposition avec la vérité.
Il revint devant le mur et fixa les renseignements concernant Havel Norwood.
Je vais commencer par enquêter sur ce type, pensa-t-il sombrement.
Mais je dois faire attention si j’utilise le Masque sans Visage en ville.
Bon sang, la sécurité est beaucoup trop stricte !
Soudain, il entendit les portes principales du manoir s’ouvrir à l’étage. Quelques instants plus tard, des pas légers descendirent l’escalier, accompagnés d’un doux fredonnement mélodieux. Puis lui parvint un délicat parfum.
Genevieve apparut à l’entrée de son laboratoire souterrain, un ravissant sourire aux lèvres.
« Qu’est-ce que tu fabriques, mon cœur ? »
Adam leva les yeux de ses expériences et sourit. « J’essaie de concocter quelque chose de nouveau. »
« D’accord, d’accord. Je ne vais pas te déranger, dit Genevieve. Mais tu n’as pas oublié, j’espère ? »
Adam se redressa au-dessus de la table encombrée de fioles, de tamis, de béchers et d’autres ustensiles. « Oublié quoi ? »
Genevieve plissa les yeux.
« On doit dîner chez le professeur Channing, avec sa fille et son gendre. »
« Ah, ça. Bien sûr que je m’en souviens. » Adam sourit. « J’aurai fini en deux temps trois mouvements. »
« D’accord ! » Le sourire de Genevieve avait la douceur du printemps. « Je t’attends en haut. »
Ses pas s’éloignèrent peu à peu.
Adam poussa un soupir de soulagement.
C’était moins une…
Son regard dériva machinalement vers le mur. Bien sûr, il avait déjà dissimulé son tableau d’enquête derrière la fausse cloison.
Certaines choses avaient intérêt à rester secrètes, pour éviter d’attirer des ennuis à ceux qu’il aimait.
Il retourna à ses potions. Ou plutôt, à sa comédie de préparation de potions.
Mais son esprit était ailleurs.
Son instinct lui disait que quelque chose clochait à la Garde de la Cité.
Quelque chose de très grave.