Chapitre 2 136
Une année, c’était long.
Mais c’était aussi très court.
Il pouvait se passer beaucoup de choses en un an. Pour Genevieve, ce fut le cas.
Elle était assise dans une grotte, à panser ses blessures. Un bandeau de fortune lui couvrait un œil. Son abdomen était étroitement enveloppé de bandages, encore tachés de sang frais.
Son épaule n’allait pas mieux. Une plaie béante s’était autrefois ouverte dans son omoplate gauche. Mais c’était le mois dernier. Un véritable enfer. Une agonie pure. Elle avait toutefois presque entièrement guéri de cette blessure.
De la terre et du sang séché incrustaient ses ongles. Les plaies et les vieilles cicatrices couvraient presque tout son corps, que le feu vacillant devant elle éclairait.
Après avoir soigné ses blessures récentes, elle s’adossa à la paroi de la grotte et fixa le vide de son œil valide. Distraitement, elle caressa l’anneau noir à son doigt. C’était devenu une habitude.
Un an s’était écoulé depuis qu’elle avait pénétré dans cette forêt primordiale.
Et quelle année !
Elle avait combattu d’innombrables monstres. Des créatures aux griffes, aux crocs, à la salive empoisonnée et aux pouvoirs étranges qu’elle n’avait jamais rencontrés. Elle avait été empoisonnée plus d’une fois.
Certains jours, elle avait frôlé la mort simplement faute de nourriture et d’eau. Ses composants matériels étaient épuisés depuis longtemps. Artefact après artefact, tout avait été détruit.
Finalement, il ne lui était resté que son corps et les armes qu’elle transportait.
Pas de sorts. Pas d’artefacts puissants. Pas de ressources inépuisables. Et personne pour venir la sauver. Elle avait dû compter sur elle-même. Sur ses aptitudes au combat rapproché. Sur sa rapière. Son arc. Ses mains. Son instinct.
Il lui était arrivé de passer des jours sans prendre un vrai repas. De devoir boire l’eau qu’elle pouvait trouver. De dormir dans la terre, tandis que des monstres rôdaient à l’extérieur de sa cachette.
Chaque pas plus profond dans la forêt avait été un nouveau combat. Chaque combat avait laissé une nouvelle cicatrice.
Pourtant, elle avait continué d’avancer. Jour après jour. Mois après mois. Elle avait poursuivi sa route vers le centre. Vers le temple dont le Custos lui avait parlé. Vers la fin de son épreuve.
Il lui avait fallu une année entière pour atteindre le cœur de cette forêt primordiale. Et à présent, meurtrie et épuisée, Genevieve était assise près du feu, à contempler les flammes en silence.
Elle tourna les yeux vers l’entrée de la grotte. Sa destination se trouvait à une demi-journée de marche. Le temple était enfin à portée. Mais un monstre puissant le gardait. La bête même qui avait failli la tuer quelques jours plus tôt et lui avait laissé la cicatrice qui lui barrait l’œil gauche.
Sa main tremblante se porta à son visage bandé. Au souvenir des yeux prédateurs du monstre, la peur lui étreignit le cœur. Mais elle fit ce qu’elle faisait toujours lorsque la terreur menaçait de l’envahir.
Je reconnais ma peur.
Je ne la laisse pas me dicter ma conduite.
Elle est une invitée dans mon cœur.
Pas la maîtresse de ma volonté.
Elle répéta l’invocation encore et encore, jusqu’à ce que son cœur ralentisse. Enfin, ses tremblements cessèrent. Elle ouvrit son œil bleu azur. Il brillait d’une détermination calme et discrète.
Demain, ce sera le jour, songea-t-elle.
Soudain, un bruissement retentit près de l’entrée de la grotte.
En un seul mouvement, elle saisit son arc, encocha une flèche qu’elle avait fabriquée elle-même dans cette jungle et visa. Le tout en moins d’une seconde.
Coâ. Coâ.
Une grosse grenouille apparut à l’entrée de la grotte. Elle jeta un regard ennuyé à Genevieve, puis au feu, avant de s’éloigner à petits bonds.
Genevieve baissa l’arc et la flèche en poussant un soupir de soulagement. Malgré tout, elle ne détourna pas les yeux de l’entrée et ne lâcha pas son arme. La jungle l’avait assez souvent remise à sa place pour qu’elle tire les leçons de ses erreurs.
Quelques minutes plus tard, elle éteignit le feu et s’enfonça davantage dans la grotte. Le temps que ses yeux s’habituent à l’obscurité, elle passa en revue ses plans pour la chasse du lendemain.
Tous les pièges sont en place. J’ai prévu des solutions de repli.
J’ai caché des flèches supplémentaires à différents endroits.
Il ne reste rien à préparer.
Genevieve ferma lentement les yeux, tout en gardant une partie de son esprit en alerte.
Tout est prêt.
Demain, j’abats le monstre.
***
Au cœur de la jungle se dressait un temple antique.
C’était la destination finale de tous les enfants de la Maison Fortuna qui accomplissaient le rite de passage à l’âge adulte.
Le temple était magnifique. D’immenses piliers de pierre étaient couverts de gravures complexes. Des statues antiques se dressaient à l’entrée. Malgré les innombrables millénaires écoulés, le lieu avait conservé sa grandeur, comme si le temple avait été bâti pour quelque chose de bien plus grand que les mortels.
Pourtant, la forêt qui l’entourait était plus majestueuse encore. Des arbres gigantesques formaient une immense muraille autour de la clairière. Des lianes pendaient de la canopée. Des fleurs s’épanouissaient entre les racines. Et une végétation antique s’étendait à perte de vue.
Le temple se dressait au centre de tout cela. Il attendait patiemment.
Mais le chemin qui y menait n’était pas facile.
Un monstre le gardait.
Il était là pour constituer l’ultime épreuve. Impossible de l’éviter. Pas de raccourci. Aucun moyen de contourner le monstre. Le vaincre. Entrer dans le temple. Voilà quel était le test final.
Cette créature ressemblait à un dragon, à ceci près qu’elle n’avait pas d’ailes.
Trois cornes jaillissaient de son immense tête écailleuse, tandis que son énorme corps était couvert d’épaisses écailles rouges qui formaient une armure naturelle. C’était le monstre qui avait failli tuer Genevieve la semaine précédente.
De la fumée s’échappait parfois de ses narines. Son aura était ardente et intimidante.
Un drake cracheur de feu. Le dernier gardien du temple.
Le drake, qui semblait dormir, ouvrit soudain les yeux. Ses iris ambrés, aux pupilles verticales, se contractèrent avec férocité.
Fouic !
Le monstre bougea très légèrement la tête au tout dernier instant. La flèche manqua sa cible et frappa son museau écailleux au lieu de son œil. Le drake poussa un rugissement furieux et se redressa.
Il repéra aussitôt Genevieve, qui se tenait sur une branche, au bord de la clairière, et abaissait lentement son arc vide.
Elle plongea son regard dans celui du monstre et ricana.
Puis elle disparut dans la forêt.
Fou de rage, le drake se lança à sa poursuite. Cette fois, il allait la tuer.
Pendant ce temps, Genevieve avait commencé à mettre en œuvre son plan soigneusement préparé.