Chapitre 2 130
Le ciel était limpide et clair. La lumière du soleil filtrait à travers la couche de nuages, qui ressemblait à une mer onirique, grise et dorée. Quelque part au milieu de cette mer, l’espace se déchira et une grue géante à la couronne rouge en jaillit.
Sur la selle de cuir installée sur son dos, Genevieve avait le visage blanc comme un linge. Même si ce n’était pas la première fois qu’elle voyageait à travers le Monde des esprits, elle en ressortait toujours avec un sentiment d’effroi.
La grue géante inclina légèrement la tête et la regarda. « Ça va ? »
Genevieve déglutit. « Oui. Ça va. »
Adam lui avait un jour raconté que, lorsqu’il voyageait à travers le Monde des esprits, il se sentait comme un poisson dans l’eau.
Elle aussi se sentait comme un poisson.
Un poisson dans le désert.
La grue géante descendit de la mer de nuages. Ses immenses ailes se replièrent lentement tandis qu’elle planait vers le bas, traversant des couches de brume.
Au-dessous s’étendait un océan de verdure. Des forêts tropicales primordiales recouvraient la terre à perte de vue, leurs arbres antiques s’élevant vers les cieux tels des piliers colossaux.
Une chaîne de montagnes gigantesque encerclait la jungle sans fin. Son sommet disparaissait dans les nuages, tandis que ses pentes immenses dominaient le paysage comme les murs d’une ancienne forteresse.
La montagne semblait d’un âge impossible. Silencieuse et immobile. Comme si elle se tenait là depuis la création du monde et devait y rester bien après que tout le reste aurait disparu.
La grue poursuivit sa descente et finit par atterrir au pied de la montagne. Genevieve mit pied à terre et lui caressa doucement le cou.
« Merci, Aldora. »
La grue poussa un doux cri en guise de réponse, puis déploya ses immenses ailes. D’un puissant battement, elle s’éleva dans le ciel et disparut au milieu de la mer de nuages.
Genevieve la regarda un instant, puis se tourna vers la montagne. Elle se dirigea vers sa base et entreprit de gravir ses pentes.
Elle devait parcourir le reste du chemin à pied, car cette montagne était sacrée pour son peuple. Seuls les membres de la Maison Fortuna avaient le droit d’y poser le pied.
Il lui fallut une demi-journée pour atteindre un point situé à mi-hauteur de la montagne. Là, dissimulée parmi les roches anciennes, se trouvait une grotte. Genevieve s’arrêta devant son entrée obscure. C’était là que commençait l’épreuve qu’elle devait passer.
Elle pénétra dans la grotte. La température chuta presque aussitôt.
Plus loin, les parois étaient couvertes de gravures effacées et de monuments anciens. Le temps en avait érodé une grande partie, ne laissant que des fragments de ce qu’ils avaient autrefois représenté.
Genevieve était fascinée. Elle s’enfonça lentement dans la grotte, le regard errant sur les innombrables images gravées dans la pierre. Elles racontaient une histoire. Celle d’un passé lointain.
Elle s’immobilisa brusquement. Ses yeux s’écarquillèrent peu à peu tandis qu’elle examinait la fresque devant elle.
C’était une armée. D’innombrables humains se tenaient côte à côte, armés et vêtus d’armures. Ils combattaient des elfes, les armes levées, chargeant leurs ennemis.
À l’avant-garde de l’armée humaine se tenait un homme gigantesque. Il portait une magnifique armure dorée.
Genevieve retint son souffle. Elle manqua de tomber à genoux.
« L’Empereur-Dieu, souffla-t-elle, émerveillée. Ce doit être le début de la Sainte Croisade… »
Le visage de l’homme en armure dorée s’était toutefois effacé. Qu’il ait été érodé par le temps ou délibérément dissimulé, elle n’aurait su le dire. Il n’en restait aucun trait reconnaissable. Elle ne distinguait ni Ses yeux, ni Son nez, ni Sa bouche.
Pourtant, elle en était certaine. Son cœur trembla de révérence.
Derrière l’Empereur-Dieu se tenaient douze hommes.
« Les Premiers Fils… »
Leurs visages aussi avaient été effacés, par le passage du temps ou intentionnellement. Mais même sans leurs traits, leur seule présence suffisait à inspirer la crainte.
Genevieve promena lentement son regard sur eux, oubliant presque sa cérémonie de passage à l’âge adulte.
Puis elle s’arrêta. Ses yeux se posèrent sur un homme vaillant aux cheveux auburn, dont les autres traits du visage avaient disparu. Dans Son armure, Il avait l’air éclatant et héroïque. Derrière Sa tête se trouvait un étrange objet circulaire. Il brillait dans Son dos comme une auréole, baignant Sa silhouette d’une lumière éthérée.
Genevieve contempla la fresque en silence.
L’ancêtre de la Maison Fortuna.
L’Ange du Miracle.
« C’est la Roue de la Fortune », résonna dans la grotte une voix grave et ancienne.
Genevieve tressaillit et recula aussitôt, rapière déjà en main.
Elle se retourna et vit un très vieil homme derrière elle. Il était pieds nus et ne portait aucun ornement. Seulement une simple robe de chanvre. Ses longs cheveux blancs étaient noués en une seule queue-de-cheval dans son dos, et ses yeux étaient d’un bleu céruléen plus éclatant que tout ce qu’elle avait jamais vu.
Sa frayeur ne dura qu’un instant. Elle s’agenouilla aussitôt.
« C’est un honneur de vous rencontrer, Custos. Je m’appelle Genevieve. »
Dans l’ancienne langue des hommes, custos signifiait gardien. Personne ne connaissait le nom de ce vieil homme. Pas même Valentina ni la vieille femme qui avait joué aux dés avec Genevieve.
Tous l’appelaient simplement le Custos. Il veillait sur ce lieu sacré où les enfants de Fortuna étaient mis à l’épreuve, génération après génération.
Le vieil homme haussa lentement un sourcil. « Voilà un nom étrange », dit-il.
Genevieve esquissa un sourire embarrassé. « Je suis née et j’ai grandi dans un autre monde. À Myrrandor. »
Le Custos se caressa le menton rasé de près en l’examinant
Sous son regard, Genevieve était saisie d’une vive appréhension. C’était comme si un béhémoth la scrutait, comme si tous ses secrets les plus profonds et les plus sombres étaient exposés devant lui.
Le Custos émit un petit son pensif et se retourna vers la fresque, sans révéler ce qu’il pensait de Genevieve.
Genevieve inspira lentement et récita l’invocation de sa mère pour calmer les battements affolés de son cœur. Elle fit un pas de plus et suivit son regard.
« La Roue de la Fortune ? » demanda-t-elle avec respect en jetant un coup d’œil à l’étrange auréole derrière la tête de l’Ange du Miracle.
« C’est le symbole de l’inconstance de la vie et de la roue toujours changeante de la fortune, répondit-il. Elle tourne sans cesse, élevant un homme jusqu’aux cieux tandis qu’elle en précipite un autre dans l’abîme.
« Aujourd’hui, un mendiant peut se retrouver vêtu d’or. Demain, un roi peut s’agenouiller en haillons. La victoire peut devenir défaite. La gloire peut se faner et céder la place au déshonneur.
« Telle est la loi de la fortune. Elle ne favorise personne pour toujours, n’abandonne personne pour toujours et ne cesse jamais de tourner. »
Le Custos se tourna vers Genevieve et esquissa un léger sourire.
« La roue nous rappelle une vérité simple : la fortune ne nous appartient jamais. Elle tourne comme bon lui semble. Pourtant, lorsqu’elle tourne, elle favorise toujours les audacieux. »