Chapitre 2 122
Adam aurait menti en prétendant que la proposition ne l’intriguait pas.
Il n’avait certes plus à se soucier de ses finances avant un bon moment, grâce à la générosité de Jacob de Vile, mais cela ne signifiait pas qu’il rechignerait à amasser encore plus de richesses.
Et puis, ce serait bien de pouvoir livrer des combats pour améliorer ses talents de combattant.
Depuis près de dix ans, son maître le rossait comme plâtre. Épuisé par l’entraînement et les défaites, il aspirait à retrouver les frissons du combat. Il avait une envie folle de gagner.
« Quel genre de missions ? demanda-t-il, intrigué. Y a-t-il quelque chose qui ressemble à une Guilde des aventuriers, par ici ? »
« Non, mon ami. » Esmond rit. « Nous avons bien une guilde, mais c’est une guilde de voleurs. »
Son expression se fit grave et il ajouta à voix basse, comme si les murs risquaient d’avoir des oreilles :
« Tu as entendu parler de la Guilde de la Nuit, n’est-ce pas ? »
Les yeux de Luca brillèrent d’un intérêt soudain. La curiosité l’avait piqué.
Adam, lui, affichait un air entendu. Cela faisait près de dix ans qu’il vivait à Davos. Bien sûr qu’il connaissait la Guilde de la Nuit.
C’était une vaste organisation criminelle. Ses activités englobaient toutes les pratiques sombres et illégales imaginables, du trafic et des enlèvements aux assassinats et à la traite des esclaves. Son influence s’étendait à Davos comme aux autres cités membres de l’Alliance des Cités libres.
Quant à savoir qui dirigeait la Guilde de la Nuit… personne ne le savait.
Peut-être les Seigneurs de Davos.
La Guilde de la Nuit opérait depuis le Port Sombre. Il était raisonnable de supposer que cette cité de l’ombre constituait le territoire de l’organisation criminelle.
Adam répondit à la question d’Esmond d’un hochement de tête. « Ce sont eux qui proposent les missions ? Et vous, quel est votre rôle ? Celui d’intermédiaire ? »
Esmond eut un rire amer. « Intermédiaire ? C’est sans doute ça. Impossible de s’implanter au Port Sombre sans coucher avec la Guilde de la Nuit. »
Il regarda Adam et déclara gravement : « Ici, tout est sous leur contrôle. Tout. »
« Accepter des missions par votre intermédiaire ne reviendrait donc à travailler pour ces criminels dégoûtants », finit par dire Luca, le visage empreint de dégoût.
« Le monde n’est pas tout noir ou tout blanc, jeune Paladin. » Esmond ne prit pas ombrage de ses paroles.
« De plus, le simple fait que la Guilde de la Nuit opère sous Davos devrait déjà te laisser deviner que les Seigneurs de la surface ne voient pas d’inconvénient à ce que ces gens continuent d’exister.
« La Guilde agit dans l’ombre de la cité depuis des années, et les Seigneurs n’ont rien fait pour s’en débarrasser. Ça devrait suffire à te montrer que cette situation ne se résume pas à une simple absence de loi, non ? »
Luca s’assombrit. Il se rappela une fois de plus la dispute qu’il avait eue avec son père au sujet des conditions de vie des humains dans les mondes miniers. Son père lui avait parlé sur le même ton qu’Esmond à présent. Sauf qu’il trouvait ce maudit vampire condescendant.
Il se leva et répliqua avec mépris : « Travailler pour des voleurs qui réduisent des humains en esclavage… Vous êtes un chien sans honneur. Si notre ami commun n’était pas là, je vous éventrerais vivant. »
Un doux éclat de rire retentit, pareil au chant d’une alouette.
Les hommes se tournèrent vers la porte et aperçurent une belle femme aux cheveux blancs comme neige et aux yeux d’un rouge profond. À l’exception d’Adam, aucun d’eux ne savait quand elle était arrivée.
« Mon cher Luca, dit-elle d’un ton enjôleur, telle une rose s’épanouissant au clair de lune. Tu n’as pas perdu ton tempérament, même après toutes ces années. »
Elle plissa les yeux et la rose dévoila ses épines empoisonnées. « Mais prends garde à ne plus menacer mon mari. Je ne le tolérerai pas. »
Luca ricana. « Va te faire foutre, toi et ton mari. »
Sur ces mots, il quitta la salle.
Adam resta assis sur sa chaise, se frottant le front, exaspéré. Avec le recul, il n’aurait vraiment pas dû amener Luca ici. Il savait ce que son ami pensait des autres races.
« Désolé pour ça », dit Adam avec un sourire contrit.
« Ah, ce n’est rien. » Esmond balaya la remarque d’un geste et rit plus fort qu’il ne l’aurait voulu. Mais son regard apprit à Adam que les paroles de Luca avaient blessé le vieil homme.
Adam se leva et salua Sandra d’une révérence polie. « Heureux de vous revoir, Sandra. »
Sandra le surprit en l’attirant dans ses bras. « Je ne pensais pas te revoir dans les bas-fonds. Qu’est-ce qui t’amène ici ? »
Adam lui répéta ce qu’il avait dit à Esmond un peu plus tôt.
« Ah. » Sandra acquiesça, les yeux brillants de compréhension.
« Au fait, de quel genre de missions parliez-vous ? demanda Adam.
— De celles qui vous ensanglantent les mains », répondit Sandra avec un sourire prédateur.
« Dans les donjons ? » demanda Adam avec méfiance.
« Les donjons, Davos, la côte Ouest… À toi de choisir », répondit Sandra avec un sourire. « Les tentacules de la Guilde de la Nuit s’étendent loin. »
« Les missions que nous acceptons ne mettent pas en danger des innocents », s’empressa de préciser Esmond.
On aurait dit que les paroles de Luca avaient fait mouche.
Adam garda le silence un instant, puis répondit : « Il faut que j’y réfléchisse. »
« Prends ton temps », dit Sandra avec un sourire doux. « Il y a beaucoup d’argent à gagner. Et la guerre n’est pas près de s’arrêter. »
« La guerre ? » Adam fronça les sourcils. « Quelle guerre ? »
Sandra gloussa. « La guerre secrète entre la Guilde de la Nuit et le Pacte de Fer, bien sûr. »
Adam remarqua que le couple de vampires échangeait un regard discret, un savoir silencieusement partagé. Il n’en était pas certain, mais Esmond semblait faire comprendre à sa femme qu’elle ne devait pas en révéler davantage que nécessaire.
À cet instant, Adam comprit que c’était tout ce qu’il apprendrait avant de leur donner une réponse plus concrète.
Tous trois discutèrent encore une heure, puis Adam finit par décider de partir. Le couple le guida jusqu’au magasin, en contrebas.
Esmond posa une main rassurante sur l’épaule du jeune homme aux cheveux de jais et lui dit : « Ces missions rapportent gros, Adam. »
Adam lui sourit. Le vieux marchand rusé essayait de l’appâter. Il ne donnerait tout de même pas de réponse définitive pour l’instant.
« Je vais y réfléchir », dit-il poliment.
Esmond soupira. « Très bien. Renseigne-toi. Tu sais déjà quoi chercher. N’oublie pas : le Pacte de Fer. »
« La prochaine fois que tu viendras nous voir, tu n’auras pas besoin de passer par le Trou du Lapin », dit Sandra avec insistance.
Adam fut surpris. « Vous connaissez d’autres entrées secrètes ? »
« Bien sûr. » Sandra gloussa, puis lui indiqua l’emplacement d’un tunnel dans un vieil entrepôt du Quartier des Docks, qui menait aux bas-fonds du Port Sombre.
Le Trou du Lapin n’était pas le seul passage. Si tel avait été le cas, les contrebandiers auraient depuis longtemps perdu leur gagne-pain.
Adam prit congé d’eux et retourna à la taverne où son groupe se reposait.
Quelques heures plus tard, Stroud vendit le butin au bazar par l’intermédiaire d’un marchand nain avec lequel il faisait habituellement affaire. Une fois tout réglé, ils repartirent vers la surface.
Deux mois après être descendue dans les profondeurs de ce monde, la bande d’aventuriers revint au Trou du Lapin sous les acclamations et les applaudissements.