Chapitre 2 120
Le Port Sombre ne ressemblait à aucune ville qu’Adam avait jamais vue.
C’était une ville de voleurs, de pirates, de contrebandiers, d’assassins et de tueurs.
Si Davos était l’arbre, alors le Port Sombre en était les racines.
On pouvait tout y acheter. Même des êtres vivants. Autrement dit, des esclaves.
Tel aurait été le sort d’Adam à son arrivée sur Myrrandor, échoué dans la Mer des Tempêtes. S’il n’avait pas réussi à s’échapper des Pirates Stryker, il aurait fini dans une cage immonde, au Port Sombre.
Cette ville avait été bâtie dans une caverne colossale qui s’élevait sur plus d’un kilomètre. Contrairement à Davos, qui pouvait s’étendre à la surface, le Port Sombre n’avait d’autre choix que de grimper. De grimper vers la lumière. Une lumière qu’il n’atteindrait jamais.
La ville s’était donc développée à la verticale.
Les bâtiments s’empilaient les uns sur les autres et grimpaient le long des parois gigantesques de la caverne, telles une jungle urbaine impossible. Tours, maisons, tavernes, entrepôts, boutiques et d’innombrables autres constructions s’entassaient, reliés par des escaliers sinueux, des ponts de bois, des passerelles de corde et d’étroites plateformes.
Certains bâtiments avaient été creusés à même les parois. D’autres semblaient avoir été bâtis sur des structures plus anciennes, formant des couches et des couches de rues tortueuses et de passerelles précaires.
Des centaines de lanternes et de lampes magiques éclairaient la ville, tandis que des champignons luminescents et d’étranges cristaux dispensaient une faible lumière naturelle depuis les parois de la caverne.
Adam se pencha par-dessus le bord d’un pont de bois et leva la tête. Toujours plus haut. L’immensité du lieu fit briller ses yeux. Elle le laissa sans voix.
À côté de lui, Luca regarda en contrebas. Au fond du Port Sombre, il apercevait un vaste fleuve. Mais ce n’était pas l’étendue d’eau qui attirait son attention. C’était l’agglomération de bâtiments et la façon dont les gens vivaient là.
« Ça me rappelle les mondes miniers, murmura-t-il, assez bas pour qu’Adam seul l’entende.
— Quoi donc ?
— Les mondes de l’Imperium riches en matières premières, qui alimentent la machine de guerre, répondit Luca en se tournant vers Adam.
— Les humains qui y vivent passent leur existence à extraire des cristaux de mana, des minerais métalliques, des roches et des minéraux. En gros, toutes les ressources utiles et stratégiques dont l’Imperium a besoin pour faire la guerre à travers la mer astrale.
— Ils passent toute leur vie à la mine ? demanda Adam. Ça ne me semble pas très différent de l’esclavage.
Luca se tut. Il partageait l’opinion de son ami. Il soupira, puis répondit :
Luca se tut. Il partageait l’opinion de son ami. Il soupira, puis répondit :
— C’est probablement ce que pensent les habitants de ces mondes, eux aussi. Mais nous les protégeons. Nous empêchons la guerre de les atteindre de ses griffes. La paix en échange d’une vie de travail et d’obéissance…
— Putain de dragon ! Ça ressemble vraiment à de l’esclavage. Enrobé de caramel. Adam ricana. Allons-y.
Luca n’eut rien à répondre. Adam avait tout à fait raison. De l’esclavage déguisé sous de belles paroles pour que les autres n’aient pas mauvaise conscience.
Il se rappela les nombreuses fois où il avait débattu de cette question avec son père. Celui-ci l’avait traité de naïf.
— Arrête de ruminer ! La voix d’Adam le tira de ses pensées. Il traversa le pont et suivit le groupe.
Des milliers de personnes circulaient dans le dédale de ponts et de plateformes au-dessus de lui. Des marchands criaient depuis des étals bondés. D’autres exposaient des armes, des artefacts magiques, des créatures exotiques et des marchandises dont mieux valait ignorer la provenance.
C’est là qu’Adam vit pour la première fois des elfes noirs et des nains noirs. Bien sûr, il les avait déjà vus dans sa bibliothèque de souvenirs. Mais jamais en personne.
Quelle ville intéressante. Dans les ombres, des affaires se concluaient. Des secrets s’échangeaient. Des vies s’achetaient et se vendaient.
Adam leva de nouveau les yeux vers les couches interminables du Port Sombre. C’était chaotique, laid et magnifique. Une ville qui n’aurait pas dû exister. Et pourtant, elle était là.
Toute une ville avait pris racine sous terre, s’élevant vers un ciel qu’elle ne verrait jamais.
Debout quelque part au cœur de cette immense jungle urbaine, il ne pouvait s’empêcher d’éprouver une étrange admiration. Il ressentait aussi une pointe de tristesse pour les habitants, surtout ceux qui vivaient dans l’ombre des tueurs. Mais il admirait également leur persévérance.
Ils arrivèrent devant une taverne, bâtisse biscornue à l’allure sinistre. Les passants observaient le groupe avec hostilité et avidité. Mais il leur suffit d’apercevoir les cicatrices de Stroud et la faible aura qu’il dégageait pour s’égailler comme des mouches.
— Reposons-nous ici quelques heures avant de remonter, dit Stroud en désignant la taverne derrière lui.
Même quelqu’un d’aussi puissant et expérimenté que lui n’aurait pas osé passer toute une nuit dans un endroit pareil.
— Et le butin ? demanda Barrett.
— Ha ! Il sait donc parler, finalement ! Adam éclata de rire. Le paladin ne lui accorda évidemment aucune attention.
Ils avaient exploré trois repaires de monstres transcendants. Ce n’était pas ce que Stroud avait prévu. Mais après avoir vu avec quelle efficacité le groupe avait éliminé l’arachnide, il avait estimé qu’enchaîner les repaires de monstres ne dépassait pas le niveau de risque acceptable. Et il avait eu raison. Les récompenses parlaient d’elles-mêmes.
Ils avaient ainsi amassé quantité de matériaux de monstres et de trésors abandonnés par des aventuriers d’autrefois. Il ne leur restait plus qu’à les vendre pour récupérer l’argent.
— Patience, mon garçon. Stroud se tourna vers le paladin, légèrement agacé. Il n’aimait pas le ton qu’il avait employé. Nous irons au bazar quand nous aurons fini de nous reposer.
Barrett hocha la tête. Il sembla sur le point de s’excuser, mais n’en fit rien. Il se contenta de se murer dans le silence.
— Il est où, le bazar ? demanda Adam. Je vous y retrouverai directement.
— Où vas-tu ? Stroud fronça les sourcils. Il n’était pas son baby-sitter, mais il avait tout de même promis à Hannibal de veiller sur lui. Même si le jeune homme n’avait nullement besoin qu’on veille sur lui.
— Voir un ami. Adam sourit. Ne vous inquiétez pas. C’est dans le Cœur.
Le Port Sombre était divisé en trois zones : la Tête, le Cœur et les Pieds. Elles correspondaient en gros aux niveaux supérieur, intermédiaire et inférieur de cette ville verticale.
Le commerce était le « cœur » du Port Sombre. Celui qui avait nommé ces zones devait aimer les jeux de mots.
Luca se tourna vers lui, les sourcils légèrement froncés. « Tu as des amis dans un endroit pareil ?
— Tu veux venir avec moi ? Adam eut un sourire en coin. Tu les connais.
— Les connaître ? Luca, intrigué, acquiesça après un instant.
Stroud réfléchit un moment, puis donna son accord. Il leur indiqua où se trouvait le bazar et leur demanda de l’y retrouver dans quatre heures. Par précaution, il leur remit un petit artefact qui lui permettrait de suivre leurs déplacements.
Après avoir traversé les passages étroits et sombres de la ville pendant une demi-heure, Adam et Luca arrivèrent à destination.
Adam leva la tête vers l’enseigne. C’était une planche de bois couverte de caractères rouge sang.
Emporium de Greene.