Chapitre 2 107
La salle était plongée dans la pénombre. Adam sentait les ravages du temps sur les murs et le sol, ainsi que sur le plafond que les ténèbres avaient englouti. Pourtant, elle avait quelque chose de majestueux. Elle était immense.
L’aura de prédateurs antiques dansait dans l’air et lui coupait le souffle.
*Une démonstration de force*, pensa-t-il.
Il se tenait au centre. En face de lui, plusieurs silhouettes étaient assises sur l’estrade à gradins. Toutes humanoïdes. Impossible de déterminer combien se tenaient là-haut. Il pouvait à peine leur jeter un coup d’œil sans craindre que son cœur n’explose.
Leur présence l’étouffait, comme s’il était enseveli sous un tsunami. Elle pesait sur lui comme s’il tentait de soulever une montagne entière à bout de bras.
Le célèbre Conseil des Vipères était l’instance dirigeante de la Bobine d’Éternité.
Lord White avait prévenu Adam. Malgré tous ses reproches et ses réprimandes, le vieux serpent tenait vraiment à lui. Mais même un être aussi ancien et puissant que lui ne pouvait temporiser indéfiniment.
La mort de milliers de serpents lors de la Grande Guerre de Tron servait de prétexte.
Adam ricana intérieurement. On les appelait les Serpents de guerre. Et, comme le disait toujours Hannibal, ceux qui festoyaient avec la guerre finissaient toujours par payer le prix de la mort.
La véritable raison de la fureur du Conseil contre Adam, c’était la destruction du Bâton de la Calamité.
Et il y avait une autre raison.
« Adam Constantine de Tron, lança l’une des silhouettes d’un ton glacial et autoritaire. Pendant des années, vous avez ignoré nos convocations. De quelle autorité vous arrogez-vous le droit de ne pas répondre à l’appel du Conseil ? »
Adam tenta de se redresser, mais l’aura conjuguée des serpents l’écrasait et l’en empêchait. Il parvenait à peine à parler.
« Conseiller respecté… »
« Respecté ? » coupa un autre serpent. « Vous ne nous respectez pas, gamin. Vous nous avez pris pour acquis ! Vous avez abusé de la faveur de Lord White ! Vous n’êtes qu’un petit ingrat ! »
Adam comprit alors que Lord White avait plus d’influence que ces serpents siégeant au Conseil. C’était une bonne chose pour lui. Au moins, ils ne le tueraient pas. Il allait répondre, mais on ne lui en laissa pas le temps.
« Qu’est-il arrivé au Bâton de la Calamité ? »
« Il a été détruit », répondit Adam en haletant.
« Explique-toi, gamin ! »
« Il y avait un monstre… venu du Monde des esprits, dit Adam. Il parasitait mon monde natal. Je ne pouvais pas le tuer. Tout ce que j’ai pu faire, c’est le renvoyer d’où il venait. Alors, j’ai utilisé le Bâton de la Calamité. L’arme s’est brisée dans l’opération et… enfin, vous connaissez la suite. »
« Mensonge ! » siffla un serpent.
« Non, je… » Adam tenta de parler, mais on ne lui en laissa pas l’occasion.
Quoi qu’il dise, le Conseil refusait d’écouter ses explications. Les serpents continuaient de siffler contre lui et de le traiter d’ingrat.
Devenir Invocateur de la Bobine était considéré comme un grand honneur, et pourtant Adam avait craché sur cet honneur. Il avait même perdu un précieux artefact offert par la Bobine. Et, pour ne rien arranger, il avait refusé de répondre à leurs convocations pendant des années.
Adam tentait toujours de s’expliquer, mais le Conseil l’interrompait sans cesse. Bien sûr, il ne pouvait pas révéler l’existence de l’abomination ni celle de l’Au-delà. Il avait essayé de se renseigner sur l’Au-delà pendant son temps libre. Il n’avait rien trouvé. Pas le moindre indice. Et cela le terrifiait.
Chaque fois qu’il prenait la parole, un autre serpent lui coupait la parole, l’accusant d’ingratitude et d’irrespect. Il comprit vite qu’ils ne l’avaient pas convoqué pour entendre sa version des faits. Leur jugement était déjà rendu.
Mais il y avait une chose qu’il ne comprenait vraiment pas : pourquoi lui rendre la vie si difficile pour avoir perdu une arme ?
On lui avait dit que c’était une arme de grade suprême. Très précieuse. Et extrêmement difficile à détruire. Pourtant, ces serpents antiques ne comprenaient pas la puissance de l’ennemi qu’il avait dû affronter pour qu’il parvienne à détruire une arme pareille. Ils avaient forcément saisi ce point, non ?
Alors, pourquoi le faire comparaître devant le Conseil des Vipères pour l’humilier ?
Non… ils pensaient sans doute qu’il mentait en prétendant que le Bâton avait été détruit. Ils croyaient probablement qu’il l’avait perdu. Ou pire, qu’il l’avait vendu.
Jamais ils ne croiraient que le Bâton de la Calamité avait pu être détruit par quelqu’un d’aussi faible que lui !
Tout s’éclairait, à présent.
Au bout de presque une heure, Adam était déjà à genoux. Du sang coulait au coin de ses lèvres, de ses narines et de ses oreilles. Ces entités étaient véritablement puissantes. Le simple fait de résister à leur aura — qui n’était même pas déployée dans toute sa force — l’avait réduit à cet état lamentable.
Il détestait ça.
Adam avait depuis longtemps cessé de répondre. Il endurait en silence la pression qui pesait sur lui. Il caressa l’anneau auburn à son doigt. Il se demanda ce que faisait Genevieve. Il espérait qu’elle allait bien. Qu’elle n’était pas triste en pensant à lui.
Il sentit une présence se dresser devant lui. Elle lui semblait étrangement familière. À un moment, la pression avait disparu et il pouvait enfin respirer.
Il releva la tête et contempla la silhouette. Un homme d’âge mûr aux cheveux noirs. Le visage anguleux. Des yeux jaunes aux pupilles fendues. Pourquoi lui semblait-il si familier ? Adam ne l’avait jamais rencontré.
« Je m’étais opposé à ce qu’on confie le Bâton de la Calamité à un moins que rien comme toi, siffla-t-il froidement. Mais je respectais trop le Vieux White pour m’opposer à sa décision. Je voulais voir ce qu’Il voyait en toi. Je voulais croire en toi comme Lui. Mais toi, Adam Constantine de Tron, tu t’es révélé décevant. »
« Qui… êtes-vous ? » Adam n’arrivait même pas à regarder la silhouette dans les yeux. Elle était bien trop puissante.
« Tu ne mérites pas de connaître mon nom, humain, répondit lentement l’homme, la haine suintant de ses paroles.
« Mais sache ceci. C’est le corps de ma précieuse petite-fille qui a servi à forger le Bâton de la Calamité. En perdant l’arme avec tant de désinvolture, tu as déshonoré non seulement la mémoire de ma petite-fille, mais aussi celle de Syvarin, l’homme à qui le Bâton appartenait de plein droit. »
Les yeux d’Adam tremblèrent. Il comprit enfin. Il saisissait enfin ce qui se passait. Il voulut s’expliquer, mais le serpent s’était déjà retourné vers le Conseil.
« Mes chers confrères, déclara le serpent. Adam Constantine a couvert de honte la mémoire de ma petite-fille, mon clan et la Bobine. S’il n’avait pas été personnellement initié par le Vieux White en personne, je l’aurais donné en pâture aux serpents.
« Hélas, je ne le peux pas. Les lois de la Bobine doivent être respectées. Cependant… voici ce que je peux faire. Je propose qu’Adam Constantine soit soumis aux Épreuves sacrées du Serpent. Il n’a jamais été tenu de les passer, car le Vieux White le croyait digne de succéder à Syvarin Ven’mir et, par conséquent, de porter le Bâton de la Calamité. »
L’homme se tourna de nouveau vers Adam, les yeux jaunes de prédateur emplis d’une colère glaciale. « Mais il est clair qu’il n’en est pas digne. »
Le serpent fit face au Conseil des Vipères. Ses paroles résonnèrent comme le tonnerre aux oreilles d’Adam.
« Je propose donc qu’Adam Constantine passe les Épreuves sacrées et prouve une bonne fois pour toutes qu’il mérite vraiment l’honneur qui lui a été accordé. S’il réussit, il restera Invocateur de notre Bobine. S’il échoue… il connaîtra la mort la plus cruelle qui soit. »
En un instant, les Conseillers approuvèrent. On aurait dit qu’ils avaient déjà pris leur décision.
Le sol disparut sous les pieds d’Adam.
Et il tomba dans une fosse pleine de vipères.