Chapitre 2 106
La grotte était petite, dissimulée près de la plage, tout au bout de la péninsule.
Son ouverture donnait directement sur la mer. De l’endroit où Adam et Genevieve étaient assis, ils voyaient les vagues s’écraser sur le sable, leur écume blanche luisant faiblement sous le ciel nocturne.
Les vagues recouvrirent deux traces de pas. Lorsqu’elles se retirèrent, celles-ci avaient disparu comme si elles n’avaient jamais existé.
Le rythme de l’océan emplissait la grotte. Fracas. Silence. Fracas. Puis de nouveau le silence. Une autre vague déferla et s’écrasa sur la rive dans un grondement profond et apaisant.
Au-dessus d’eux, une vaste ouverture s’étirait dans le plafond de la grotte. Adam pouvait y contempler l’immense ciel nocturne de Myrrandor. D’innombrables étoiles scintillaient, éparpillées dans l’obscurité comme autant de joyaux.
La brise fraîche traversait l’ouverture, portant avec elle le parfum salé de la Mer des Tempêtes. Ce lieu avait quelque chose de magique. Genevieve lui avait raconté qu’enfant, elle s’échappait en cachette de la forteresse pour venir ici.
Adam resta simplement assis en silence. Il regarda la mer. Puis le ciel. Puis Genevieve, assise à ses côtés, appuyée contre lui. Elle avait les yeux gonflés et le nez rouge, tandis que des larmes coulaient sur ses joues.
L’océan sans fin devant eux. Les étoiles au-dessus de leurs têtes. Le doux murmure des vagues. La chaleur de quelqu’un assis près de lui. Et la crainte qu’ils soient bientôt séparés.
« Tu vas terriblement me manquer », dit Genevieve entre deux sanglots étouffés.
Adam passa un bras autour d’elle et l’attira contre lui. Il resta assis en silence, lui offrant sa chaleur et son soutien. Il ne dit rien de tout le temps. Les mots étaient inutiles.
Près d’une minute plus tard, elle leva vers Adam ses yeux bleu céruléen, la lèvre tremblante.
« Alors ? souffla-t-elle. Dis quelque chose. »
Adam réfléchit un instant, les yeux tournés vers les vagues qui montaient et se retiraient.
« Deux pigeons se séparent sous un ciel qui s’efface ;
« Pourtant, nul n’oublie le lieu qu’il nomme foyer.
« Les vents lointains auront beau les emporter ;
« Un jour, ils reviendront là où ils s’aimèrent. »
Il se tourna enfin vers elle et essuya tendrement ses larmes du pouce. Ses joues étaient si douces, si lisses, tandis que sa main à lui était calleuse et dure.
« Je t’aime, tu sais. » Adam lui sourit avec chaleur. Même si son cœur lui faisait mal, il devait se montrer fort pour Genevieve.
« Et moi, je t’aime. » Genevieve lui adressa un sourire tendre en plongeant son regard dans le sien. « Plus que tout au monde. »
Le cœur d’Adam s’emballait chaque fois qu’elle prononçait ces mots. Et cette fois, elle les pensait plus que jamais. C’était merveilleux de sentir leur amour grandir de jour en jour.
Il arracha délicatement un long cheveu noir de jais. Celui-ci flotta dans les airs tandis qu’Adam traçait des sceaux manuels et l’enchantait. Le cheveu s’enroula plusieurs fois sur lui-même, s’entrecroisant et se renforçant de magie, jusqu’à former un anneau.
« Un souvenir de moi », dit-il en lui tendant délicatement la bague.
Adam aimait thésauriser les richesses, mais il n’était pas matérialiste par nature. Les pierres précieuses étincelantes et les bagues tape-à-l’œil ne l’intéressaient guère ; il avait donc créé quelque chose de bien plus personnel.
Bien sûr, Genevieve le savait. Elle le connaissait bien.
En voyant la bague, elle ne put retenir un sourire éblouissant. Sans un mot, elle tendit la main gauche pour qu’Adam la lui passe au doigt.
Il allait la glisser à son index, mais Genevieve déplaça habilement sa main, si bien que la bague se retrouva à son annulaire.
Adam fut un instant décontenancé.
Mais Genevieve le regarda d’un air triomphant en lui montrant la bague.
« Elle est parfaite, tu ne trouves pas ? » dit-elle, ses intentions parfaitement limpides aux yeux d’Adam.
« Oui… Oui, elle l’est », répondit-il, sa surprise dissipée, tandis qu’une chaleur inexplicable lui emplissait le cœur.
« Alors, il est normal que tu en aies une, toi aussi. » Genevieve arracha un cheveu. « Apprends-moi ce sort. »
Adam s’exécuta.
Quelques minutes plus tard, un anneau auburn entourait son annulaire. Comme s’il avait toujours été destiné à s’y trouver.
Alors qu’il contemplait la bague, une sensation irréelle s’épanouissant en lui, Genevieve lui prit la main. Leurs doigts s’entrelacèrent. Sa main épousait parfaitement la sienne.
Ils se regardèrent dans les yeux. Il n’y avait plus rien à dire.
Adam l’attira contre lui et l’embrassa. Ce n’étaient plus les baisers délicats et tendres d’autrefois. Celui-ci était empreint de désir, de passion et de tristesse. C’était l’amour, pur, brut et magnifique.
Ils s’allongèrent sur un lit de sable, sous un toit d’étoiles.
Cette nuit-là, ils ne firent plus qu’un.
Et lorsque le matin se leva, il fut temps pour eux de prendre des chemins différents.
Genevieve retourna à la Citadelle et prépara ses affaires. Elle fit aussi ses adieux à tous ceux qui s’y trouvaient.
Adam resta seul dans la grotte, enveloppé de tristesse. Il repensa à la nuit passée et aux sept dernières années, qui s’étaient envolées en un clin d’œil.
Il entendit au loin un bang supersonique. Un vaisseau fendit les nuages et se dirigea rapidement vers la plage. Il était moins imposant qu’Adam ne l’avait imaginé. Sa forme évoquait un oiseau en plein vol. C’était un vaisseau privé de transport de passagers.
Le vaisseau se posa dans le sable, au loin. Ses portes s’ouvrirent et la rampe se déploya. Une suite de chevaliers en armure — tous plus puissants qu’Adam — ainsi que des servantes et des intendants en sortirent. Les chevaliers se rangèrent de chaque côté de la rampe, tandis que les servantes, vêtues de robes d’un blanc immaculé, attendaient patiemment à son pied. Ils étaient venus chercher leur princesse.
Adam se sentit tout petit devant eux. Devant l’ombre portée par la grande Maison noble Fortuna. Devant le mur imposant que formaient les Premiers-nés. Devant le monolithe qu’était l’Empereur-Dieu.
« À quoi tu penses ? » Genevieve arriva derrière lui et lui prit doucement la main. De l’autre, elle tenait un coffre en cuir brun : il s’agissait d’un Artefact de stockage.
« Au fait que tu vas terriblement me manquer », répondit Adam en se tournant vers elle.
Genevieve eut de nouveau les larmes aux yeux. Mais elle maîtrisa ses émotions et ne fondit pas en sanglots devant les serviteurs de sa Maison.
Un intendant s’approcha prestement, s’inclina avec déférence et la salua. Il prit le coffre des mains de Genevieve et partit devant eux.
« Tu as la plume, dit Genevieve en contemplant sa nouvelle bague avec un sourire attendri. Nous resterons en contact. »
Main dans la main, ils se dirigèrent vers le vaisseau. Les chevaliers et les servantes ne leur accordèrent même pas un regard. À vrai dire, ils jugeaient sans doute irrespectueux de regarder Genevieve directement, à moins qu’elle ne s’adresse à eux, bien entendu.
« Tu crois que tu seras partie combien de temps ? » demanda Adam.
« Difficile à dire avec tante Tina », répondit Genevieve, le regard perdu sur le vaisseau.
Elle se tourna vers Adam et lui répondit honnêtement : « Ça peut durer quelques mois. Ou quelques années. »
« Eh bien, dit Adam avec un sourire, tu sais où me trouver. »
Ils échangèrent un dernier baiser, puis Adam regarda à contrecœur Genevieve gravir la rampe.
Il se sentit étrangement plus triste qu’au départ de Valerian. Et cette pensée lui laissa un goût amer. Il connaissait Genevieve depuis moins de dix ans. Son frère, en revanche, avait été à ses côtés presque toute sa vie.
Est-ce que cela faisait de lui un mauvais frère ?
Ou seulement un imbécile incurable, éperdument amoureux ?
Genevieve lança à Adam un regard plein d’amour et de nostalgie tandis que la rampe se rétractait lentement et que les portes du vaisseau se refermaient. À la fin, elle ne put retenir ses larmes. Elle murmura encore et encore : « Je t’aime… »
Les portes finirent par se fermer. Le vaisseau flotta à quelques mètres au-dessus de la plage, puis s’envola au-dessus de l’océan et disparut par-delà la mer de nuages, en direction de Providentia.
Adam resta seul sur le sable, un sourire aux lèvres et des larmes qu’il retenait au bord des yeux. Les vagues montaient et se retiraient. La brise fraîche lui murmurait à l’oreille. Et son cœur était un peu plus vide que la veille au soir.
Soudain, une déchirure apparut dans le vide, suivie du sifflement d’un prédateur.
Un serpent jaillit du portail et s’enroula autour du cou d’Adam en sifflant à son oreille d’une voix sombre et malveillante. Tout cela avant même qu’il ait pu réagir.
« Le Conseil des Vipères t’a convoqué, Constantine. »
Pendant sept ans, il avait eu l’impression de vivre au paradis.
Et maintenant, son enfer commençait.