Chapitre 2 068
Au cœur du château, Jacob dirigeait ses serviteurs, les goules, afin qu’ils achèvent les préparatifs du rituel sacrificiel.
Dans la vaste salle, le clair de lune tombait par l’ouverture du plafond et baignait le sol de pierre froide d’une lueur pâle et inquiétante.
Cent sept dalles de pierre formaient un cercle parfait. Sur chacune reposait une jeune femme inconsciente. Toutes étaient soit des Mages au rang de Cœur de Mana, soit des paladins cavaliers.
Un silence de mort régnait dans la salle, seulement troublé par les pas traînants des goules qui exécutaient les ordres de leur maître. Elles circulaient entre les dalles, donnant à la scène des airs de cérémonie macabre célébrée dans le temple oublié d’un dieu maléfique.
Au-dessus d’elles, la lune cramoisie observait la salle. Elle ne disait mot. Son regard rouge et glacial parcourait le lieu du rituel tandis qu’elle contemplait calmement ses serviteurs achever les préparatifs.
Tout était presque prêt. Les lèvres de Jacob s’incurvèrent en un léger sourire plein d’impatience. Genevieve se trouvait dans ses appartements privés, où elle revêtait une magnifique robe de mariée.
C’était la même robe que Charlotte avait autrefois portée. Et à présent, Genevieve enfilait cette même robe. Jacob trouvait cela beau et poétique.
Il entendit des pas approcher dans son dos. Un instant, il crut que Genevieve était prête pour le rituel et qu’il allait pouvoir admirer sa silhouette éblouissante. Mais cet espoir fut bientôt remplacé par un léger froncement de sourcils, qu’il dissimula aussitôt.
« Vieille Aneesa, marmonna-t-il sans se retourner. Y a-t-il un problème ? »
La vieille gitane voûtée vint se placer près de Jacob. Elle s’inclina d’abord humblement, puis déclara d’une voix basse et solennelle :
« Votre Grâce, quelqu’un a réussi à franchir la barrière que j’ai dressée sous le champ de bataille. »
Jacob fronça les sourcils. Il se tourna enfin vers Aneesa et observa sa silhouette frêle. Elle ressemblait à une branche desséchée. Une bourrasque aurait pu, semblait-il, lui ôter la vie.
« Comment est-ce possible ? fit-il. Vous m’aviez assuré que personne ne pourrait échapper à la formation. »
« … J’ai dû sous-estimer cette personne, murmura Aneesa, la voix chevrotante empreinte de remords. Je… Je ne m’y attendais pas. »
Jacob plissa à peine le nez. Qu’un tel contretemps survienne si près du rituel sacrificiel… c’était inacceptable !
« Réglez ça, cracha-t-il froidement. Personne ne doit nous déranger aujourd’hui. Personne. »
« Oui, bien sûr, Votre Grâce. » Aneesa s’inclina plus bas encore. Elle hésita un instant, puis demanda : « Dois-je recourir à la première ligne de défense du château ? »
Jacob grogna. « Faites tout ce qu’il faut. Tuez cet imbécile qui ose s’approcher de mon château. »
Aneesa répondit humblement : « À vos ordres. »
Elle se retourna et s’éloigna à pas lents.
En traversant les couloirs obscurs du château, une expression singulière passa dans ses yeux troubles.
*Il ne s’agit pas seulement de franchir la barrière*, songea-t-elle.
*Comment cet homme a-t-il pu la repérer, au juste ?*
Aneesa s’interrogea un long moment. Personne n’avait pu la trahir et divulguer cette information, car elle n’était connue que d’elle et de Jacob. Le Roi des vampires n’aurait pas révélé un tel renseignement, pour des raisons évidentes. Il ne restait donc qu’une possibilité…
Un Runomancien est apparu.
Aneesa soupira et leva lentement les mains pour former des Sceaux manuels.
Peu importe…
Une onde d’énergie invisible jaillit d’elle et elle activa les mécanismes de défense.
***
Adam filait à sa vitesse maximale, poussant son corps jusqu’à ses limites absolues.
Il mobilisait tout ce qu’il avait, chaque once de force et de Mana, car il devait atteindre le château avant l’éclipse.
Une seule personne occupait ses pensées.
Genevieve…
Le paysage se brouillait autour de lui. Les arbres étaient arrachés sur son passage. Le sol se fissurait sous ses pieds, tandis que la seule force de son élan projetait en l’air terre et pierres.
Pour quiconque l’aurait observé de loin, il n’aurait été qu’une traînée floue traversant la campagne à toute allure.
Pourtant, le château semblait toujours désespérément proche. Et incroyablement loin.
Même à cette vitesse, il lui restait au moins quelques heures de route.
Adam serra les dents.
Quelques heures…
Je ne peux pas me permettre de perdre autant de temps !
Ses pensées revenaient sans cesse à Genevieve.
Il faut que j’y arrive !
Il accéléra encore.
Il faut que je la rejoigne avant l’éclipse !
Soudain, il sentit quelque chose s’agiter au loin. Ses yeux se plissèrent, mais il ne ralentit pas.
À l’instant suivant, le sol gronda sous ses pieds. Il trembla violemment. Des fissures se propagèrent dans la terre.
Puis, dans un fracas, plus d’une centaine de silhouettes jaillirent du sol.
Des morts-vivants en armure s’extirpèrent de terre, leur armure ancienne couverte de rouille et de saleté. Une lueur sinistre brillait dans leurs orbites vides tandis qu’ils levaient leurs armes rouillées.
Adam ne s’arrêta pas. Ces monstres lui rappelaient les légions de morts-vivants des Terres de la Guerre éternelle.
Le Roi des vampires a donc eu vent de mon arrivée, songea-t-il.
Cette troupe était la plus faible des forces du Roi des vampires. Ils étaient tous écuyers ou de rang inférieur. Leur seul rôle était de gagner du temps. Ils auraient peut-être représenté un obstacle pour un mage ordinaire, en le ralentissant.
Adam n’était pas un mage ordinaire.
[Main du Destin : Style du vent]
Une quantité colossale de Mana s’accumula autour de son poing. Elle se transforma en vents violents qui tourbillonnèrent autour de ses bras comme une tornade.
Adam accéléra.
Sans s’arrêter ne serait-ce qu’une seconde, il percuta la troupe de monstres.
[Météore terrestre]
Son attaque déchira les morts-vivants et creusa un profond ravin dans le sol, tandis que leurs corps étaient balayés sur les côtés.
Mais lorsque la poussière retomba, il avait déjà disparu depuis longtemps.
Derrière lui, les monstres anéantis tourbillonnaient horizontalement dans les airs, tandis que des vents tranchants comme des rasoirs les lacéraient, déchirant armures et chair dans un tourbillon violent.
Adam aurait dû se réjouir d’avoir surmonté cet obstacle imprévu si vite et si efficacement.
Mais ce n’était que le premier obstacle.
Quand il atteignit le pied de la colline sur laquelle se dressait le Château de Vile, plus de cinq heures s’étaient déjà écoulées.
Il leva les yeux.
La lune cramoisie avait déjà largement dépassé l’horizon. Elle aurait dû poursuivre sa course vers l’ouest, laissant le soleil se lever à l’autre bout du ciel.
Mais alors, quelque chose de véritablement étrange se produisit.
La lune s’arrêta.
Puis elle se mit à reculer !
Elle glissa dans le ciel en direction de l’est à une vitesse anormale, comme si quelqu’un avait plongé la main dans les cieux pour faire remonter le temps à cet astre.
Adam la fixa, incrédule.
La lune cramoisie filait dans le ciel assombri, se rapprochant à toute allure de l’endroit où le soleil allait se lever.
Puis elle commença à le recouvrir. Le visage d’Adam blêmit et la terreur s’empara de lui.
La lune cramoisie engloutit le soleil.
L’heure finale était arrivée.