Traductrice : Moonkissed
Auteur: Baek Deok-soo
« Réfléchissez bien. »
Le fonctionnaire, habillé comme un tueur en série stéréotypé, déclara d’un ton rassurant :
« Vous ne serez jamais licencié avant 65 ans et c’est un système à l’ancienneté. Comme c’est un poste spécial, des indemnités supplémentaires sont prévues. »
Pourquoi suis-je assis là à écouter ce qui ressemble à une séance de recrutement du Bureau de gestion des catastrophes surnaturelles ?
« Si vous êtes du ‘genre’ à vous retrouver souvent empêtré dans des phénomènes surnaturels de toute façon, n’est-ce pas mieux d’avoir un soutien financier et une protection institutionnelle ? »
J’ai déjà tout ça…
Quoi que j’y pense, un fonctionnaire de rang 8 ne gagnera jamais plus qu’un employé d’une grande société pharmaceutique !
Mais il est hors de question d’avouer ici que je travaille pour Daydream Incorporation.
Je n’ai aucune envie de finir “personne d’intérêt” sur la liste de surveillance du Bureau !
‘J’aurais dû me contenter des petits mots…’
Regrettant d’avoir utilisé ma voix pour communiquer plus vite et plus clairement, je sentis une sueur froide perler.
J’ouvris prudemment la bouche, en jouant à fond l’image qu’ils avaient de moi : un simple « civil embarqué malgré lui dans des histoires de fantômes ».
« Cette fois, c’était vraiment terrifiant, alors j’ai fait tout ce que je pouvais pour limiter la casse, mais je reste une personne ordinaire, incapable de résoudre le surnaturel. Il n’y a aucune chance que je devienne agent. »
« … »
Le fonctionnaire me regarda avec une légère incrédulité.
Quoi ? Pourquoi ?
« Vous avez identifié le gardien comme la cause du phénomène actuel et résilié son contrat pour empêcher d’autres incidents, n’est-ce pas ? »
« Eh bien… oui ? »
« Alors, n’était-ce pas votre jugement autonome qui a complètement résolu ce phénomène surnaturel ? »
« … »
« C’est un talent naturel. »
Non, pas du tout.
C’est juste… du wiki.
« Désolé, mais je ne pense vraiment pas en être capable. Honnêtement, j’ai agi après en avoir discuté avec un ami qui m’accompagnait… »
Pitié, laisse tomber.
« Je ne suis même pas particulièrement fort, ni doté de capacités spéciales pour être agent. »
« Des capacités spéciales… »
Les lèvres du fonctionnaire s’étirèrent en un léger sourire.
« Eh bien, ça… c’est quelque chose qui s’apprend avec le temps. »
« … ! »
« Une fois nommé, vous en saurez plus en détail. »
Ah, ça me rend dingue.
« Pourquoi êtes-vous si sûr de moi, au fait… ? »
« Vous avez un petit badge d’argent en forme de cœur, n’est-ce pas ? »
« … !! »
« C’est la raison. »
Mince. Quel œil.
J’avais envisagé cette possibilité, mais je feignis la surprise, en en faisant des tonnes.
« Quoi ? C-Comment vous… »
« C’est un équipement de persuasion utilisé par le Bureau. On m’a dit qu’il avait été distribué, autrefois, à des civils ayant accompli des actes de vertu significatifs, mais c’est la première fois que je vois quelqu’un capable de l’utiliser. »
« Ah… »
« Ce badge ne peut être utilisé que par des gens bons ; il fait donc aussi office de ‘certification’. »
Puis il me jeta un regard en coin.
« Vous l’aviez gardé dans votre poche en l’utilisant ? »
Vif comme l’éclair.
Feindre l’ignorance me rendrait plus suspect. Autant assumer.
Ne jamais oublier — ce truc ne fonctionne que pour les ‘gens bien’ !
Tant que je n’ai créé aucun problème (et ce n’est jamais arrivé), il ne cherchera pas à me le confisquer.
Heureusement, mon cerveau se mit en surrégime et fournit une réponse immédiate.
Affichant un air mi-souriant, mi-amer, je sortis le petit badge et le montrai.
Il fallait que la possession paraisse naturelle et légitime — je pris donc la seule voie plausible et légale.
« … C’est un héritage familial. »
Dès aujourd’hui, la boîte à goodies est officiellement ma famille.
« On m’a dit de m’en servir si je devais peser dans une urgence… »
« Je vois. »
Le fonctionnaire hocha la tête, avec une pointe de compassion.
« Vous deviez avoir une famille admirable. »
« … »
A-t-il compris « ils veillent sur moi depuis le ciel » ? Techniquement, ce n’est pas faux, mais bon…
Je chassai l’image de la boîte noire flottant dans le ciel et repris :
« Ils m’ont déconseillé de me lancer volontairement dans des travaux dangereux, et j’aimerais tenir cette promesse… »
« … »
C’était d’ailleurs ce que mes parents m’avaient dit en voulant m’empêcher d’aller en finance. Et, franchement, ce boulot-ci n’a pas été un choix ‘volontaire’ non plus. Donc : zéro mensonge.
« … Je comprends. »
Le fonctionnaire parut un peu regretter, mais renonça à insister.
« Dans ce cas, on n’y peut rien. »
Ouf.
Et ainsi prit fin cette éprouvante séance de recrutement.
Avec un bonus inattendu.
« N’hésitez pas à me contacter en cas de souci. »
En quittant le pavillon, il me remit une autre carte.
Mais cette fois, c’était différent.
Ryu Jaegwan
010-XXXX-XXXX
« C’est mon numéro professionnel. »
Oh.
« Ce sera plus utile que la carte que je vous ai donnée plus tôt. Celle-là pouvait impliquer des délais d’envoi d’équipe, ou des agents… à spécialités variables. »
En clair, un passe-droit pour échapper aux histoires de fantômes.
J’ai remplacé l’ancien contact par celui-ci, comme on échange des cassettes.
Qui l’eût cru.
Je décidai de glisser une dernière banalité avant de filer — ou plutôt, avant qu’il ne fouille mon passé.
« Dans ce cas… »
Je me grattai l’arrière de la tête, faussement gêné.
« Honnêtement, l’épisode du marché au saumon m’a fait flipper, alors je me suis contenté des petits mots. Mais la prochaine fois, j’aimerais qu’on discute vraiment. »
« Bien sûr. »
« Et… pourriez-vous garder mon identité confidentielle ? C’est un peu écrasant et, franchement, effrayant. »
« … »
Il marqua une brève pause.
« Je pense que c’est faisable. »
Banco !
Je resterai donc un individu non identifié. Parfait. Et ça laisse la porte ouverte à d’autres échanges.
‘La prochaine fois, je serai moins suspect et je vendrai plus de nourriture.’
« Rentrez prudemment. »
« Vous aussi, Agent. »
Je serrai sa main.
Le fonctionnaire enfourcha sa moto.
Même au dernier round de persuasion, j’avais géré.
— Honnêtement, des situations pareilles me lessivent… je suis à bout. Je ne tiendrai pas dans ce métier.
Ça, c’était 100 % vrai.
Baek Saheon, arrête de me reluquer avec cette tête bizarre.
Le fonctionnaire hocha la tête, comprenant sans doute que ce n’était qu’une suggestion lancée en l’air, et partit sans hésiter.
Avec une ultime consigne dorée, avant l’arrivée de l’équipe de nettoyage : déguerpir tout de suite.
« Évidemment. »
Sans me retourner vers le pavillon redevenu net et les débris du glissement de terrain envolés, je pris le sentier de montagne.
« Pfff… »
La tension retomba enfin.
« — Ces derniers jours, vous avez sacrifié votre sommeil pour mettre au point cette coupe finale artistique. Braun salue l’effort ! Bravo. »
Ouais. Flippant, sinistre et épuisant à crever…
« Être envoyé seul dans une histoire de fantômes comme ça… Voilà pourquoi je ne bosserai jamais pour le Bureau. »
La valeur de Daydream Inc. grimpa en flèche dans mon esprit.
« Au moins, eux paient en argent et en points. »
On dit qu’à choisir un maître, autant servir dans une grande maison — ça colle parfaitement.
Ça ne rend pas le boulot plus gratifiant, cela dit.
Je jetai un regard à mon collègue, complice de cette besogne sans gloire.
« Descendons, maintenant ! Fichu pavillon… ! »
« … »
« Bordel, j’ai été coincé dans une galère qui ne rapporte ni points ni fric ! »
« Tu ne devrais pas dire autre chose, d’abord ? »
Baek Saheon ferma instantanément la bouche.
Puis, se tournant vers moi, il reprit sur la défensive :
« Je ne te dois rien pour ça. Ce n’est pas comme si je t’avais demandé de me sauver. »
Eh bien, voyons.
« Tu as déjà pris ta récompense d’échange, Superviseur Kim Sol-eum. Ça ne te suffit pas ? »
« Oh. »
Je souris en coin.
« Intéressant. Tu as le cran de parler comme ça à quelqu’un qui a perdu son week-end et a dû poser un congé non approuvé à cause de toi ? »
« … »
Le visage de Baek Saheon pâlit, puis rougit, avant de demander, à contrecœur :
« … Qu’est-ce que tu veux ? »
« Rien. »
« … ?! »
« En fait, je me suis amusé. »
« … !! »
Je dévalai le sentier, entendant ses pas précipités et sa réponse tardive :
« … Enfin, j’admets t’avoir bousillé le week-end et forcé à prendre un congé non approuvé. »
« … »
« J’ai dit que je l’admets. »
Oh ?
« Je te transfère trois jours de salaire. Attends un peu. »
« D’accord. »
Mais quelques minutes plus tard, quand nous retrouvâmes du réseau et que les données se mirent à charger, Baek Saheon s’écria :
« La date n’a pas changé ! »
Exact.
Il ne sait donc pas que, dans les histoires de fantômes, le temps suit ses propres règles ?
« J’y ai passé trois jours, moi, quoi qu’il arrive. »
« … ! »
J’eus mon virement, et Baek Saheon — mélange de frustration, de soulagement et d’agacement — me lança un coup d’œil avant de baisser vite les yeux et de filer.
« — Haha, des types comme lui auraient du mal à rester indemnes, même hors de ce boulot ! »
N’est-ce pas ?
Il y avait pourtant quelque chose que je n’avais pas dit.
« Je ne pensais pas qu’il tiendrait tout ce temps sans dire merci. »
Un sacré phénomène, à bien des égards.
Il n’était toutefois ni aussi impitoyable ni aussi glacé que la version de lui que j’avais vue dans les Dossiers d’Exploration des Ténèbres.
D’ailleurs, quand le fonctionnaire l’avait croisé au sous-sol, il lui avait jeté un regard froid, avant de me glisser ce conseil :
— « Certains héritent du Cœur d’Argent, d’autres héritent des cassettes… »
— « … »
— « Choisissez bien vos compagnons. »
— « Hmm. Oui, merci. »
Bon.
L’État avait fait en sorte que la cassette tombe entre les mains de crapules, ne « conscrivant » que des gens à la culpabilité avérée.
Ce qui signifiait que ce gars-là… était un ‘méchant’ certifié par le gouvernement.
Même en étant généreux, il y a sûrement au moins un salopard impliqué dans la façon dont Baek Saheon a mis la main dessus.
— « C’était un truc à la maison. Je l’ai hérité d’un parent. »
… Un parent, hein.
‘Il y a sûrement une histoire là-dessous.’
Mais je cessai d’y penser.
Je n’avais pas le luxe d’enquêter sur les origines de chaque personnage du wiki.
‘Je dois juste survivre dans cette boîte à histoires de fantômes.’
Bientôt, l’entreprise s’y remit, nous balançant une nouvelle tâche bizarre et imprévue, comme si de rien n’était.
Quelques jours plus tard.
« Superviseur Kim ! »
En remontant avec le café de mon chef, un visage familier m’interpella dans le couloir.
C’était Lee Byungjin, le manager chargé de la révision des manuels, qui avait disparu.
« Ah~ Félicitations. Je savais que notre Superviseur Kim irait loin ! »
On se connaît depuis moins de deux mois, hein.
« Major de promo à l’entrée, repéré par l’Équipe A, vous m’avez sauvé, et maintenant, avec des relais chez la sécurité, vous avez même une promo accélérée ? Wow, tout s’aligne. »
« Merci. »
Ce n’était pas très agréable à entendre, mais je répondis poliment.
Au lieu d’en rester là, le manager Lee se pencha vers moi, baissant la voix :
« Le directeur Ho vous surveille. »
« … »
« C’est le meilleur supérieur que vous puissiez avoir ici. Ne ratez pas cette chance. »
Une chance ?
« Il y a même une rumeur : le directeur dirigerait une équipe externe sur un projet classifié… Vous pourriez y être muté. »
Haha. Tu n’as rien compris.
Dans l’univers des histoires de fantômes, “classifié” = taux de survie sous 50 %.
Au lieu de le dire, je secouai poliment la tête.
« Ça ne fait pas six mois que je suis là. Je me concentre sur mon poste actuel. »
« Ah, l’humilité ! J’ai décidément l’œil. Haha ! »
J’étais surtout reconnaissant qu’il ait oublié son attitude autoritaire quand je faisais semblant d’être de la Sécurité. Les gens sont les produits de leur environnement…
Le manager Lee me tapota l’épaule avec fierté, puis conclut :
« Bref, j’ai hâte de voir où vous finirez ! »
« … ? »
Étrange nuance.
On dirait qu’il suppose que je vais être envoyé quelque part.
La réponse arriva vite.
L’après-midi même.
« Hé, Chevreuil. Même si tu es affecté ailleurs, restons en contact. Je ne t’ai même pas encore offert un vrai repas. »
Pardon ?
Je clignai des yeux devant mon chef, un peu dépité.
Ailleurs ?
On va… m’expédier dans un endroit louche ?
L’histoire du directeur intéressé n’aurait-elle été qu’un paravent pour me bercer avant l’annonce ?
Pourquoi jouer de ces tours cruels à un simple employé… ?!
« Je préférerais que tu restes avec nous, mais… vu comment ça se présente… »
Avant que je ne parte en vrille, ma cheffe adjointe eut la gentillesse d’expliquer.
L’équipe d’exploration terrain compte en principe trois personnes. Parfois, on ajoute un ou deux juniors.
Ces surnuméraires restent généralement jusqu’à leur promotion et leur affectation officielle ailleurs.
« Mais toi, tu es superviseur maintenant. »
Ah.
Je ne rentrais plus dans le moule.
« Tu as plus de chances d’être réaffecté, mais… ça ne sera peut-être pas si mal. »
Je demandai, plein d’espoir :
« Il y a une chance que je fasse exception ? »
« Pas vraiment… mais je pense que l’équipe sera bientôt au chiffre parfait : trois. Et garde ça pour toi. »
« Hein ? »
La cheffe adjointe Eun sourit :
« Je démissionne bientôt. »
« … !! »
Ma collègue vient d’annoncer son évasion !