Chapitre 3
Après avoir réussi à sortir de la ville fortifiée, Ivan et Georgi descendirent lentement la colline sur laquelle Bozhenki avait été bâtie. Derrière eux, les imposants murs de la cité disparaissaient peu à peu dans la brume, avalés par le paysage montagneux des Carpates.
Pour la première fois depuis leur fuite, ils se retrouvaient véritablement seuls face au monde extérieur.
Georgi observa longuement la vallée en contrebas avant de prendre la parole.
— Il faut qu'on descende vers la rivière. C'est par là qu'on a le plus de chances de trouver des animaux. Tu verras, depuis que le monde a changé, les bêtes se sont multipliées.
Ivan regarda la forêt qui s'étendait devant eux, son arc attaché dans le dos.
— J'espère au moins réussir à abattre quelque chose... On aura besoin de nourriture.
Les deux jeunes hommes avaient emporté leurs arcs avant de quitter la cité. Dans ce monde où les déplacements étaient devenus dangereux. Georgi, lui, était connu dans tout le village pour son talent exceptionnel à l'arc. Depuis son enfance, il avait appris à observer les animaux, à comprendre leurs traces et à attendre le moment parfait pour tirer.
Peu de chasseurs pouvaient rivaliser avec sa précision.
Alors qu'ils continuaient leur descente vers la rivière, Ivan observait attentivement les arbres autour d'eux, cherchant le moindre mouvement entre les troncs. Tout semblait calme. Trop calme.
C'était sa première sortie hors des murs de Bozhenki. Jusqu'à présent, il avait toujours connu la sécurité de la cité fortifiée, protégée derrière ses remparts et ses gardes.
Pourtant, il continuait d'avancer sans rien montrer.
Son courage et sa fierté l'empêchaient d'avouer à Georgi qu'une partie de lui voulait déjà faire demi-tour.
Georgi leva les yeux vers le ciel gris qui recouvrait les montagnes. Quelques gouttes commencèrent à tomber sur les branches des arbres.
— Il pleut un peu... parfait. Ça camouflera nos bruits.
C'était le début de l'hiver dans les montagnes des Carpates. Il n'était que seize heures, mais la lumière avait déjà commencé à disparaître derrière les épais nuages. Dans cette région, la nuit arrivait rapidement à cette période de l'année, plongeant les vallées dans une froide pénombre.
Les deux jeunes hommes pénétrèrent dans le sous-bois.
À l'intérieur de la forêt, l'obscurité semblait encore plus présente. Les immenses sapins qui les entouraient paraissaient toucher le ciel, leurs troncs imposants donnant l'impression qu'ils étaient entrés dans un monde beaucoup plus ancien qu'eux.
Le bruit régulier de la pluie frappant les branches se mélangeait au sifflement du vent qui traversait les arbres. Par moments, les sapins craquaient sous les rafales, produisant des sons étranges qui résonnaient autour d'eux.
Ivan commença peu à peu à ressentir un malaise. Cette forêt n'avait rien à voir avec celles qu'il connaissait. Elle était plus grande, plus silencieuse, comme si quelque chose pouvait se cacher derrière chaque arbre.
Mais il continua d'avancer.
C'était sa première sortie.
Et il ne voulait pas que Georgi pense qu'il avait peur.
Les deux jeunes hommes finirent par atteindre la rivière et commencèrent à avancer le long de celle-ci. Le sol humide ralentissait leurs déplacements, mais la pluie avait un avantage : elle couvrait le bruit de leurs pas.
Soudain, Georgi s'arrêta.
Il leva légèrement la main pour demander à Ivan de faire de même.
Son regard venait de se fixer de l'autre côté de la rivière.
Une biche se tenait près des arbres, occupée à boire tranquillement. Elle ne semblait pas avoir remarqué la présence des deux chasseurs.
Georgi se pencha légèrement vers Ivan et murmura :
— Regarde derrière la rivière...
Ivan suivit son regard et aperçut l'animal. Un léger sourire apparut sur son visage.
Après toute cette tension depuis leur départ, cette vision lui donna enfin l'impression qu'ils pouvaient réussir.
Georgi reprit doucement :
— Prends ton arc. On tire en même temps.
Les deux hommes attrapèrent leurs armes sans faire de bruit. Lentement, ils sortirent une flèche et la placèrent sur la corde.
Leurs respirations devinrent plus calmes.
Leurs regards restèrent fixés sur leur cible.
Pendant quelques secondes, tout sembla disparaître autour d'eux.
Puis, au même instant, ils relâchèrent leurs cordes.
Les deux flèches partirent dans un sifflement rapide et traversèrent la pluie en direction de la biche.
La première flèche atteignit sa cible.
La biche poussa un cri de douleur et fit un bond en arrière, surprise par l'attaque soudaine. Pendant une seconde, Ivan resta immobile, le regard fixé sur l'animal avant de laisser apparaître un sourire fier.
— Voilà ! Je l'ai touchée !
Mais sa satisfaction fut rapidement remplacée par de l'inquiétude lorsqu'il comprit que la biche n'était pas tombée.
La flèche ne l'avait pas tuée. Elle avait seulement atteint sa patte.
Blessée et paniquée, l'animal se mit à fuir en boitant avant de disparaître entre les arbres du sous-bois.
Georgi ne perdit pas une seconde. Il traversa son regard sur les traces laissées dans la boue par la biche.
— Viens. On doit la suivre.
Ivan hocha la tête et reprit son arc.
Heureusement pour eux, Georgi était un chasseur expérimenté. Depuis son enfance, il avait appris à lire les moindres détails laissés par les animaux : une branche cassée, une empreinte dans la terre humide ou une feuille déplacée pouvaient lui indiquer la direction prise par une bête.
Dans tout le village, on ne le connaissait pas seulement pour sa précision à l'arc, mais aussi pour son incroyable capacité à retrouver une proie blessée.
Sans hésiter, il s'enfonça dans la forêt, suivant la piste de la biche.
Ivan resta derrière lui, impressionné par l'assurance de son ami.
Lui aurait probablement perdu la trace de l'animal depuis longtemps.
Après avoir traversé la rivière et suivi les marques laissées par la biche pendant une vingtaine de minutes, ils finirent par retrouver l'animal.
La biche était tombée au sol, épuisée par sa fuite. Sa respiration était rapide et son corps tremblait encore, mais elle n'avait plus la force de continuer.
Pendant quelques secondes, aucun des deux jeunes hommes ne parla.
Puis ils comprirent qu'ils avaient réussi.
Ivan serra son poing, un sourire apparaissant sur son visage.
— On l'a trouvée... On l'a vraiment trouvée !
Georgi souffla doucement, soulagé.
— Je t'avais dit qu'on finirait par la retrouver.
Ivan regarda son arc, puis l'animal devant lui.
— C'est la première fois que je chasse vraiment en dehors des murs de la cité...
Un léger sourire apparut sur le visage de Georgi.
— Et tu as réussi à toucher ta première cible. Ce n'est pas si mal.
Ivan observa la forêt autour d'eux. Les immenses arbres, la pluie qui tombait toujours et cette sensation étrange d'être minuscule face à la nature.
— Je pensais que ce serait différent...
Georgi tourna la tête vers lui.
— Différent comment ?
Ivan réfléchit quelques secondes.
— Je ne sais pas. Peut-être plus simple. On sort, on chasse, puis on rentre. Mais cette forêt...
Georgi regarda les arbres silencieux qui les entouraient.
— Les choses ont changé depuis quelques années. Il faut juste apprendre à vivre avec.
Ivan hocha doucement la tête avant de regarder de nouveau leur prise.
— Au moins, ce soir, on ne mourra pas de faim.
Cette remarque arracha un léger rire à Georgi.
— Voilà une bonne raison de continuer à avancer.
Les deux jeunes hommes commencèrent alors à préparer leur prise.
Ils étaient tellement concentrés sur leur tâche qu'ils ne remarquèrent pas immédiatement le changement du temps.
La pluie, qui jusque-là n'était qu'une simple averse, devint soudainement beaucoup plus forte.
En quelques minutes, les gouttes se transformèrent en un véritable déluge.
La forêt entière sembla disparaître derrière un rideau d'eau. Les branches des arbres ployaient sous le poids de la pluie et le vent commençait à souffler plus violemment entre les sapins.
Ivan regarda le ciel avec inquiétude.
Ils étaient déjà partis depuis près d'une heure et quarante-cinq minutes.
Il leur restait environ une heure pour rejoindre Bozhenki avant que la nuit ne tombe complètement.
Ils terminèrent rapidement de préparer la biche et commencèrent à repartir en direction de la cité.
Mais lorsqu'ils arrivèrent devant la rivière, ils s'arrêtèrent brutalement.
Ce n'était plus le même cours d'eau qu'ils avaient traversé auparavant.
La petite rivière calme avait disparu.
À sa place se trouvait un torrent violent, rempli d'une eau brune qui descendait la vallée avec une force impressionnante. Des branches étaient emportées par le courant, frappant parfois les rochers avec un bruit sourd.
Ivan resta immobile, incapable de détacher son regard du courant.
— Non...
Georgi posa la biche au sol et s'approcha du bord.
Même lui semblait inquiet.
— Ce n'est pas possible...
Ivan regarda autour de lui.
— On doit traverser. On n'a pas le temps de chercher un autre chemin.
Georgi secoua lentement la tête.
— Regarde le courant, Ivan. Si on tombe là-dedans, on ne ressortira pas.
— Mais la cité est juste de l'autre côté !
— Et elle y sera encore demain matin.
Ivan serra les dents, frustré.
— Tu veux dire qu'on doit rester ici ?
Georgi observa la forêt derrière eux.
Le ciel devenait de plus en plus sombre.
— Je veux dire qu'on doit réfléchir avant de faire une erreur.
Ivan fixa encore quelques instants le torrent qui grondait devant eux. La pluie continuait de tomber sans relâche, frappant son visage et ses vêtements déjà trempés.
Mais ce n'était pas seulement la rivière qui l'inquiétait.
Depuis son enfance, tous les habitants de Bozhenki connaissaient la même règle. Une règle transmise de génération en génération, que personne ne remettait en question.
La nuit n'appartenait plus aux hommes.
Ivan regarda les profondeurs de la forêt qui s'assombrissaient peu à peu.
— Il faut qu'on rentre absolument... La nuit arrive. Tu sais très bien qu'elle est trop dangereuse.
Georgi resta silencieux quelques secondes, observant le courant avant de répondre calmement.
— Je sais.
Il regarda ensuite le ciel couvert de nuages noirs.
— Mais je pense que ce n'est plus possible. Il ne nous reste qu'une heure, et cette rivière ne peut plus être traversée.
Ivan serra son arc dans sa main.
Pour la première fois depuis leur départ, il sentit réellement le danger qui les entourait.
— Alors comment on va faire ?
Georgi posa une main sur son épaule pour tenter de le calmer.
— J'ai déjà passé des nuits dehors après des sorties de chasse. Parfois, j'étais trop loin pour rentrer avant la nuit. D'autres fois, quelque chose m'empêchait de revenir.
Ivan le regarda avec inquiétude.
— Et tu es resté en vie...
Georgi hocha la tête.
— Oui.
Il observa les arbres autour d'eux.
— Les bêtes de la nuit ne sont pas partout. Elles sont surtout nombreuses près des anciens villages, des maisons abandonnées et des endroits où les hommes vivaient autrefois.
Il marqua une pause avant de continuer.
— Dans les forêts comme celle-ci, elles sont moins présentes.
Ivan regarda les immenses sapins autour d'eux.
La forêt qui lui semblait déjà impressionnante quelques heures plus tôt lui paraissait maintenant immense et hostile.
Georgi reprit :
— Il faut trouver un endroit où se cacher. Un endroit sec, protégé du vent... et où on pourra tenir jusqu'au matin.
Ivan ne répondit pas.
Il savait que son ami avait raison.
Après plusieurs minutes de recherche, les deux jeunes hommes trouvèrent refuge dans une profonde crevasse entre deux parois rocheuses.
L'endroit était étroit, mais suffisamment protégé pour les abriter de la pluie et du vent. La pierre humide dégageait une odeur froide, et l'obscurité semblait encore plus présente dans ce coin isolé de la forêt.
Ils déposèrent leur équipement et gardèrent leurs arcs à portée de main.
La biche était posée près d'eux.
Elle représentait leur nourriture, mais aussi la preuve de leur réussite.
Du moins, c'est ce qu'ils pensaient.
La nuit était maintenant complètement tombée.
Pendant une longue heure, rien ne se produisit.
Seulement le bruit des gouttes tombant des branches, le souffle du vent et quelques craquements provenant des profondeurs de la forêt.
Ivan commençait presque à croire que Georgi avait raison.
Peut-être que cette nuit passerait sans incident.
Puis un cri retentit au loin.
Un son étrange.
Aigu.
Presque humain.
Ivan releva immédiatement la tête.
— Tu as entendu ça ?
Georgi ne répondit pas tout de suite. Il fixait l'obscurité devant eux, concentré sur le moindre bruit.
— Oui...
Quelques minutes passèrent.
Puis un autre cri résonna.
Cette fois, il était plus proche.
Ivan sentit son malaise grandir.
Ce n'était pas le cri d'un animal qu'il connaissait.
Il y avait quelque chose d'étrange dans ce son.
Comme si la chose qui l'avait poussé essayait d'imiter une voix humaine.
— C'était quoi ? demanda Ivan à voix basse.
Georgi resta silencieux.
Il cherchait à comprendre.
Mais même lui semblait ne pas avoir de réponse.
Puis quelque chose changea dans la forêt.
Les bruits habituels disparurent peu à peu.
Plus aucun oiseau.
Plus aucun petit animal.
Même le vent semblait s'être arrêté.
Georgi fronça les sourcils.
— Ivan...
— Quoi ?
Georgi tourna lentement la tête vers lui.
— Éteins complètement le feu.
Ivan le regarda avec surprise.
— Pourquoi ?
Georgi murmura :
— Parce que la forêt vient de se taire.
Les deux jeunes hommes restèrent immobiles dans la crevasse.
Le froid commençait à pénétrer leurs vêtements, mais aucun des deux n'osait faire un mouvement inutile.
Le silence était devenu presque plus inquiétant que les cris.
Les heures passèrent lentement.
Ivan observait l'entrée de la crevasse, essayant de distinguer quelque chose dans l'obscurité.
Rien.
Peut-être que tout était terminé.
Peut-être qu'ils allaient simplement attendre le lever du soleil.
Puis un bruit sec retentit.
Crac.
Les deux chasseurs se figèrent.
Ivan tourna lentement la tête vers l'endroit où ils avaient laissé la biche.
Son cœur s'arrêta presque.
L'animal avait disparu.
— Georgi...
Le chasseur se redressa immédiatement.
— Quoi ?
Ivan pointa l'endroit vide.
— La biche...
Georgi s'approcha lentement.
Il observa le sol.
Il n'y avait aucune trace de fuite.
Aucune marque de sang qui s'éloignait.
Seulement quelques empreintes étranges dans la boue.
Son visage changea légèrement.
— Elle n'est pas partie toute seule...
Ivan sentit son souffle se bloquer.
— Alors quoi l'a prise ?
Georgi ne répondit pas.
Parce qu'au fond de lui, il connaissait déjà la réponse.
Un nouveau bruit retentit.
Cette fois au-dessus d'eux.
Scrrrrr...
Quelque chose frottait contre la roche.
Lentement.
Comme des griffes glissant sur la pierre.
Les deux hommes levèrent les yeux vers le sommet de la crevasse.
Mais ils ne virent rien.
Seulement l'obscurité.
Puis le bruit recommença.
Scrrrrr... Scrrrrr...
Plus proche.
Quelque chose se déplaçait au-dessus d'eux.
Ivan sentit ses mains trembler autour de son arc.
Pour la première fois depuis qu'il avait quitté Bozhenki, son courage ne suffisait plus.
Georgi, lui, resta immobile.
Il sortit lentement une flèche et la plaça sur son arc.
Puis, dans un murmure presque inaudible, il prononça :
— Ivan...
— Quoi ?
Georgi fixa toujours le sommet de la crevasse.
— Ce n'était pas la pluie qui faisait fuir les animaux de la forêt.
Un silence glacial tomba autour d'eux