Chapitre 2
La ville de Bozhenki n'était qu'une petite cité de 352 habitants, perchée sur un vaste plateau des Carpates, au cœur de l'Empire austro-hongrois. Isolée entre les montagnes et les forêts anciennes, elle donnait parfois l'impression d'avoir été oubliée par le reste du monde.
Ses vieux remparts de pierre, héritage d'un âge médiéval révolu, entouraient encore la ville. Les tours de guet, usées par le temps, dominaient les vallées environnantes.
Les habitants de Bozhenki menaient une vie simple et paisible. Les journées étaient rythmées par le travail des champs, les discussions sur la place du marché et les cloches de l'église qui résonnaient dans toute la vallée.
La cité ne possédait que quelques bâtiments importants : un marché où les paysans vendaient leurs récoltes, une petite caserne abritant une poignée de miliciens chargés de défendre les remparts, un vieux lavoir où les habitants se retrouvaient, une auberge accueillant les rares voyageurs, une église dominant la ville et un comptoir de la guilde marchande servant de lien avec les grandes cités de l'Empire.
La richesse de Bozhenki ne venait ni de l'or ni du commerce, mais de ses terres. Autour des murailles s'étendaient de petits champs cultivés par les familles locales. On y faisait pousser du blé, des légumes et quelques plantes. L'activité principale de la région restait toutefois l'élevage, qui fournissait viande, lait et cuir aux habitants.
Bozhenki était une ville modeste, oubliée du reste du monde.
C'est dans cette cité que vivait le jeune Ivan, un garçon de dix-sept ans. Grand et brun, il possédait déjà la carrure d'un futur guerrier : une silhouette robuste, des épaules larges et un regard déterminé qui trahissait les nombreuses heures passées à s'entraîner auprès des soldats de la ville.
Il était le fils de Maria, la cheffe de la milice de Bozhenki, une femme respectée par tous les habitants. Beaucoup pensaient qu'il suivrait un jour les traces de sa mère et deviendrait, lui aussi, l'un des défenseurs de la cité.
Ce matin-là, alors que le soleil éclairait la vieille ville de Bozhenki, le jeune homme traversait tranquillement les rues pavées. Il descendait la rue principale en direction de la place du marché, où se trouvait l'auberge du village.
Les pavés résonnaient sous ses pas tandis que les habitants commençaient leur journée. Il avançait avec un sourire aux lèvres, saluant chaque personne qu'il croisait.
— Bonjour ! lança-t-il aux habitants.
À Bozhenki, tout le monde se connaissait. Le fils de Maria n'était pas simplement l'enfant de la cheffe de la milice : il était l'un des leurs.
Autour de lui, la cité s'éveillait doucement. Les marchands installaient leurs étals sur la place, les fermiers apportaient les produits de leurs champs et les odeurs de pain chaud, de soupe et de viande grillée s'échappaient déjà de l'auberge.
Il avait prévu d'y prendre son repas avant de poursuivre sa journée.
Devant l'établissement, assis près de l'entrée, l'attendait déjà son meilleur ami, Georgi.
Plus petit qu'Ivan, mais toujours débordant d'énergie, Georgi était un jeune chasseur. Depuis son enfance, il connaissait les forêts entourant Bozhenki et savait suivre les traces des animaux.
— Enfin, Ivan ! J'ai cru que tu avais décidé de dormir jusqu'au coucher du soleil.
Le jeune homme sourit en s'approchant.
— Et toi, j'ai cru que tu avais déjà mangé la moitié des réserves de l'auberge.
Pour eux, cette matinée ressemblait à toutes les autres.
Georgi posa son regard amusé sur son ami.
— Tu viens avec moi à la chasse pour une fois ?
Le jeune homme hésita un instant.
— Il faut que je demande à ma mère. Tu sais bien qu'elle ne me laisse pas sortir des murailles, répondit-il.
Georgi éclata de rire.
— Avec ton entraînement et ton physique, tu as encore besoin de demander l'autorisation à ta mère ? Ou tu as simplement peur ? plaisanta le chasseur.
Ivan leva les yeux au ciel avec un sourire.
— Ne t'inquiète pas. Après mon entraînement de l'après-midi, je serai là.
Les deux amis finirent leur repas tranquillement. Comme d'habitude, une heure plus tard, l'aubergiste vint les chasser de son établissement.
Bilal était un homme souvent aigri, mais au fond, il restait quelqu'un de gentil.
Après avoir quitté l'auberge, Ivan partit retrouver sa mère afin de lui demander l'autorisation de partir à la chasse. Elle se trouvait en haut de la ville, près de l'église, où elle avait quelques affaires à régler avec le prêtre du village.
Après avoir traversé les anciennes routes sinueuses entre les maisons de pierre, le jeune homme salua Marie, une vieille dame qui habitait près de chez lui. Après quelques mots échangés, il reprit son chemin et arriva enfin devant l'église.
C'était une magnifique petite église romane. Un chêne centenaire trônait devant l'entrée, ses grandes branches bougeant doucement sous la légère brise qui s'engouffrait dans les rues de la cité.
L'église était dirigée par Harum, le prêtre du village. C'était un homme grand et blond, mince comme une brindille, mais connu pour son intelligence, sa générosité et sa sagesse.
Alors qu'il approchait du bâtiment, Ivan surprit une conversation entre le prêtre et sa mère.
— L'Empire nous réclame cinquante hommes aptes au combat ! déclara Harum.
Maria serra la mâchoire.
— Ils sont fous... Cinquante hommes... Nous en avons besoin ici. Comment assurerons-nous la sécurité de la ville pendant la nuit ? Déjà que nous sommes les oubliés de cet Empire !
Le prêtre resta calme avant de répondre :
— L'Empire traverse une période de grands troubles. Il a été gravement affaibli par la Nuit Rouge. Certains peuples réclament désormais leur indépendance, tandis que d'autres nations menacent nos frontières.
La cheffe de la milice croisa les bras.
— Ce n'est pas notre problème. Notre devoir est de protéger Bozhenki. Si l'Empire veut des hommes, qu'il regarde d'abord ceux qui vivent loin des frontières. Ici, chaque soldat compte.
Le prêtre resta silencieux un instant avant de reprendre :
— Dans les jours qui viennent, un représentant de l'Empire arrivera à Bozhenki.
C'est à ce moment-là que Maria remarqua enfin la présence de son fils.
— Tu es là, Ivan. Pourquoi n'es-tu pas à l'entraînement ?
Harum esquissa un grand sourire en apercevant le jeune homme.
— Comment vas-tu, Ivan ? demanda-t-il chaleureusement.
— Maman... Après l'entraînement, puis-je aller chasser avec Georgi ? demanda le garçon.
Maria le regarda avec sérieux.
— Non. Tu sais comment est la campagne. Les goules règnent en maîtres dehors.
Elle détourna le regard pendant un instant.
— Mais elles ne vivent que la nuit ! Je serai rentré avant ! répondit Ivan.
— Tu n'es pas prêt.
Maria connaissait trop bien les dangers du monde extérieur. Ancienne soldate, elle avait vécu le siège de Sofia il y a dix ans, où elle avait vu la guerre et la mort de près. Malgré les dix-sept ans de son fils, elle restait très protectrice envers lui.
Le jeune homme repartit frustré en direction de la caserne. Tout ce qu'il voulait, c'était qu'on cesse enfin de le considérer comme un enfant.
— Ces goules... Je ne les ai jamais vues. À part leurs cris étranges pendant la nuit, je suis sûr qu'elles ne sont pas aussi dangereuses que ça, pensa-t-il.
Il continuait son chemin, encore agacé par le refus de sa mère, sans vraiment comprendre pourquoi elle semblait avoir autant peur de ce qui se trouvait au-delà des murailles.
Trente minutes plus tard, le jeune homme se trouvait à l'entraînement, dans l'ancienne caserne de Bozhenki.
Adossée aux remparts de la ville, elle datait de l'époque médiévale. Les miliciens n'y possédaient qu'une dizaine de vieux fusils à mousquet datant du début du siècle. De l'extérieur, le bâtiment ressemblait à un simple hangar de pierre, mais il renfermait une cour intérieure où les soldats s'entraînaient chaque jour.
C'est dans cette cour qu'Ivan croisait le fer avec Hector, le fidèle bras droit de sa mère.
Le bruit des lames résonnait dans toute la cour tandis que les deux combattants échangeaient leurs coups.
— Hector, pourquoi obéis-tu si fidèlement à ma mère ? demanda le jeune homme entre deux attaques.
Le vétéran para la lame de son adversaire avant de répondre calmement :
— Ta mère est une héroïne de la bataille de Sofia, tu sais.
— Mais pourquoi quelqu'un d'aussi courageux a-t-il si peur de laisser son fils sortir ? Tout le monde quitte les murailles, répondit-il en enchaînant plusieurs techniques d'escrime.
Hector repoussa son épée avant de reprendre :
— Parce que cette région n'est pas sûre. Que ce soient les bandits... ou les goules.
Soudain, le jeune homme accéléra ses mouvements. En trois enchaînements rapides, il réussit à désarmer Hector. L'épée du vétéran tomba au sol dans un bruit métallique.
Un sourire de fierté apparut sur le visage d'Ivan.
— Mis à part ma mère, personne n'arrive à ma cheville.
Le garçon rengaina son arme avec satisfaction. Pour lui, cette victoire confirmait ce qu'il pensait depuis longtemps : il était devenu assez fort pour affronter les dangers du monde extérieur.
Hector ramassa son épée et observa son jeune adversaire avec un léger sourire.
— Tu es fort, oui, Ivan. Contre un humain, peut-être. Mais les goules, elles, ne sont plus humaines. Elles frappent avec la force d'un ours et se déplacent avec la vitesse d'un puma.
Le sourire du jeune homme disparut légèrement.
— À Sofia, elles ont massacré plus de cinquante mille hommes. Rien ne pouvait les arrêter. Même une volée de balles dans le ventre ne suffisait pas à les faire tomber. Leur seul point faible, c'était la tête.
Hector baissa les yeux un instant.
— La débâcle a été sanglante. Ta mère et moi avons eu beaucoup de chance... C'est elle qui nous a sauvés. Sans Maria, je ne serais plus là aujourd'hui.
Le jeune homme devint soudain plus sérieux.
— Qu'est-ce qui s'est passé là-bas ?
Le vétéran resta silencieux quelques secondes avant de répondre.
— L'assaut général venait d'être lancé quand elles sont apparues. Elles ont franchi les murailles d'un seul bond...
Hector fixa le sol, comme s'il revoyait encore la scène.
— C'étaient des bêtes difformes. Elles avaient une vague apparence humaine, mais leur corps était monstrueux. Certains membres étaient démesurément grands, d'autres beaucoup trop petits, comme si leur chair avait été déformée.
Il marqua une pause.
— Au début, les soldats ont essayé de se défendre. Les rangs d'hommes tiraient au fusil ou combattaient à la baïonnette. Les tranchées, où la boue avait gelé sous le rude hiver, étaient devenues un champ de bataille féroce.
Le visage d'Hector se ferma.
— Mais ça n'a pas duré. Très vite, cet endroit s'est transformé en un véritable enfer sur Terre. Le moral s'est effondré. Les hommes ne pensaient plus à se battre... seulement à survivre.
Il serra les poings.
— Beaucoup essayaient de se cacher où ils le pouvaient, derrière un tonneau, un muret... ou même derrière les cadavres des chevaux. Mais rien n'y faisait. Elles massacraient tous les hommes qu'elles trouvaient.
Hector marqua une courte pause. Son regard semblait perdu dans des souvenirs qu'il aurait préféré oublier.
— Ta mère commandait un petit groupe de soldats. Elle a réussi à abattre une goule qui allait nous massacrer. Puis, au lieu de nous ordonner de tenir nos positions, elle nous a crié de fuir.
Le vétéran serra les poings.
— Grâce à cette décision, nous avons survécu. Ceux qui sont restés pour résister... ne sont jamais revenus.
Un lourd silence tomba dans la cour de la caserne.
À l'expression du soldat, le jeune homme comprit que les souvenirs de Sofia le hantaient encore. Derrière ses paroles, il n'y avait pas seulement la peur d'un ancien combattant, mais la douleur d'un homme qui avait vu disparaître des centaines de ses camarades.
Pendant quelques secondes, Ivan resta silencieux. Pour la première fois, les histoires sur les goules lui paraissaient moins lointaines.
Mais malgré cela, une partie de lui refusait encore d'y croire totalement.
Il avait grandi derrière les remparts de Bozhenki. Il n'avait connu que les entraînements, les exercices avec les soldats et les récits des anciens. Jamais il n'avait affronté une véritable menace.
Pour lui, le monde extérieur restait un territoire inconnu qu'il rêvait de découvrir.
Hector ramassa son épée avant de reprendre une posture de combat.
— Allez, relève ton arme.
Le jeune homme attrapa son épée.
— Si tu veux devenir un guerrier, commence par me battre une deuxième fois.
Un sourire apparut sur le visage d'Ivan.
— Je n'allais pas me contenter d'une seule victoire.
Les deux hommes reprirent leur duel sous le regard des autres miliciens.
Mais cette fois, le garçon n'était plus aussi sûr de lui qu'avant. Les paroles d'Hector résonnaient encore dans son esprit.
Les goules n'étaient pas des hommes.
Plus tard dans la journée, après son entraînement, Ivan retrouva Georgi près des portes de la ville.
Le jeune chasseur était déjà prêt, son arc sur l'épaule et un sac accroché à son dos.
— Alors ? demanda-t-il avec un sourire. Ta mère a accepté ?
Le fils de Maria détourna légèrement le regard.
— Non.
Georgi soupira.
— Je m'en doutais.
— Mais je n'ai jamais quitté les murailles, répondit Ivan. Je veux juste voir ce qu'il y a dehors.
Le chasseur observa son ami quelques secondes avant de sourire.
— Donc tu vas désobéir ?
Un sourire malicieux apparut sur le visage du jeune homme.
— Juste pour quelques heures.
Georgi éclata de rire.
— Tu sais que si Maria l'apprend, elle va nous tuer ?
— Elle ne l'apprendra pas.
Les deux amis se dirigèrent vers la sortie de la ville.
Au sommet des remparts, les gardes surveillaient les alentours comme chaque jour. Derrière eux s'étendaient les montagnes et les immenses forêts des Carpates.
Pour la première fois, Ivan franchissait les portes de Bozhenki sans l'autorisation de sa mère.
Il ignorait encore que cette simple décision allait changer sa vie.