Chapitre 4
Pendant ce temps, à Bozhenki, la pluie torrentielle continuait de s'abattre sur les remparts de la cité. Les rues étaient presque désertes. Seuls quelques gardes patrouillaient sous les torches qui luttaient tant bien que mal contre les rafales de vent.
Maria venait de remarquer l'absence de son fils.
Au début, elle pensa qu'Ivan se trouvait simplement chez un ami. Mais après avoir interrogé plusieurs habitants, son inquiétude grandit rapidement. Il n'était nulle part. Sans perdre une seconde, elle attrapa son manteau, accrocha son épée à sa ceinture et se dirigea vers la porte de sa maison.
— Je pars chercher mon fils.
Hector, qui observait la pluie tomber derrière la fenêtre, se retourna immédiatement.
— Maria... tu connais les règles.
Elle s'arrêta sans même le regarder.
— C'est mon fils.
— Justement.
Il s'approcha d'elle.
— Quand les portes sont fermées, personne ne sort. Pas même la cheffe de la milice.
Maria serra les poings.
Chaque minute qui passait augmentait son inquiétude.
— Ivan est dehors... sous cette tempête.
— Je le sais.
— Alors laisse-moi partir.
Hector secoua lentement la tête.
— Si tu sors, tu ne mettras pas seulement ta vie en danger.
Maria resta silencieuse quelques secondes.
Puis elle ramassa son équipement.
— Tant pis.
Sans ajouter un mot, elle quitta la maison. Quelques minutes plus tard, elle arriva devant l'immense porte de Bozhenki. Plusieurs miliciens l'attendaient déjà. Ils avaient compris où elle allait. L'un d'eux fit un pas en avant.
— Maria... nous ne pouvons pas vous laisser sortir.
Elle continua d'avancer.
— Écartez-vous.
Personne ne bougea.
— Les règles sont les mêmes pour tout le monde.
Maria leva lentement les yeux vers eux.
— C'est un ordre.
Un lourd silence s'installa.
Les gardes échangèrent quelques regards, mais aucun ne quitta sa position. Ils savaient qu'elle était leur supérieure. Mais ils savaient aussi qu'ouvrir les portes après la tombée de la nuit était strictement interdit.
Maria poussa un long soupir, puis, lentement...
Elle dégaina son épée. Le métal glissa hors du fourreau dans un bruit sec. Les miliciens saisirent aussitôt leurs propres armes. La pluie continuait de tomber entre eux. Dans les profondeurs de la forêt.Une silhouette était immobile.
Accrochée au tronc d'un immense sapin, elle observait silencieusement les deux jeunes hommes réfugiés dans leur crevasse. Sa taille ne dépassait pas celle d'un enfant de treize ans.
Pourtant...
Quelque chose en elle inspirait une peur instinctive. Dans l'obscurité, seuls deux yeux pâles luisaient entre les branches. Ils ne clignaient pas. Ils ne quittaient jamais Ivan et Georgi. Comme si la créature attendait simplement le bon moment. Pendant plusieurs secondes, rien ne bougea.
Puis...
Un cri aigu déchira le silence. Le cri résonna dans toute la forêt.
Ivan et Georgi sursautèrent avant de relever brusquement la tête vers le sommet de la crevasse, les deux yeux qui les observaient quelques instants plus tôt avaient disparu.
Un silence pesant s'installa.
Puis Georgi attrapa son arc.
— On s'en va... Maintenant !
Ils n'attendirent pas une seconde de plus, les deux jeunes quittèrent leur refuge et s'enfoncèrent dans la forêt aussi vite que leurs jambes le leur permettaient. La pluie avait presque cessé, laissant place à une fine bruine. Les nuages se déchiraient peu à peu, et la lumière blanchâtre de la lune filtrait entre les immenses sapins. C'était peu, mais suffisant pour distinguer les troncs et éviter de courir à l'aveugle.
— Cours, Ivan ! hurla Georgi.
Les deux amis traversaient la forêt dans une course désespérée, sautant par-dessus les troncs tombés, se glissant sous les branches basses et écartant les immenses fougères qui leur barraient le passage. Leurs vêtements étaient trempés, leurs bottes s'enfonçaient dans la boue et chaque respiration leur brûlait les poumons.
Ivan n'osait même plus regarder derrière lui. Il courait. Simplement pour survivre. Une minute passa. Puis une deuxième. Le bruit de leurs pas était le seul qui résonnait entre les arbres.
Trois minutes. Quatre. Toujours rien.
Peu à peu, Ivan ralentit légèrement. Il tourna la tête vers Georgi, essoufflé.
— Tu... tu l'entends ?
Georgi secoua la tête sans cesser de regarder autour de lui.
— Non...
Ils continuèrent encore quelques dizaines de mètres avant de s'arrêter derrière un énorme rocher recouvert de mousse. Les deux jeunes reprenaient difficilement leur souffle, Ivan se pencha en avant, les mains sur les genoux.
— Je crois... qu'on l'a semée...
Georgi ne répondit pas.
Son regard balayait la forêt. Quelque chose le dérangeait.
— C'est trop calme...
Ivan releva la tête, autour d'eux, il n'y avait rien, pas un bruit, pas un mouvement, seulement les arbres, immobiles sous la lumière de la lune.
Puis...
Les hautes fougères, à quelques mètres d'eux, commencèrent à bouger.
Une, puis une deuxième, Comme si quelque chose avançait lentement au milieu de la végétation.
Crac.
Une branche se brisa, puis une autre, le bruit venait de leur droite, Ivan sentit son cœur s'emballer.
— Georgi...
À peine eut-il prononcé son nom qu'un autre craquement retentit.
Cette fois derrière eux. Les deux amis pivotèrent brusquement.
Rien.
Puis...
À une dizaine de mètres, entre deux sapins… Deux yeux brillèrent dans l'obscurité. La silhouette se tenait parfaitement immobile, elle semblait les observer.
Ivan sentit un frisson parcourir tout son corps.
— Derrière toi ! cria-t-il.
Au même instant, la créature bondit, sa vitesse était terrifiante, en une fraction de seconde, elle avait déjà parcouru plusieurs mètres.
— Cours !
Les deux jeunes reprirent immédiatement leur fuite, cette fois, les branches éclataient tout autour d'eux. La créature ne poussait plus aucun cri, elle les poursuivait en silence et c'était encore plus effrayant.
Ivan courait à perdre haleine, le souffle court, les jambes de plus en plus lourdes. Les branches lui fouettaient le visage tandis que les racines dissimulées sous la boue menaçaient de le faire tomber à chaque pas.
Derrière lui, les craquements se rapprochaient, la créature gagnait du terrain. Soudain, son pied glissa sur une pente détrempée.
— Ivan !
Il perdit l'équilibre et dévala le talus sur une dizaine de mètres avant de s'écraser violemment près de la rivière en crue. Le choc lui coupa le souffle. Lorsqu'il releva la tête, le torrent rugissait à seulement quelques mètres de lui.
Il tenta de se relever, impossible, ses jambes tremblaient encore sous la violence de la chute, puis un silence. Ivan sentit son cœur s'arrêter.
La créature se tenait devant lui, elle venait de surgir entre les arbres sans qu'il ne l'entende approcher.
Sous la lumière pâle de la lune, il distingua enfin sa silhouette. Son corps était maigre, presque squelettique, mais ses bras étaient anormalement longs, une peau blanche. Au bout de ses long doigt, d'immenses griffes .
Elle ne se précipita pas sur lui elle avançait lentement, comme si elle savait qu'il ne pouvait plus s'échapper. Ivan recula instinctivement, mais son dos heurta une pierre. Derrière lui, la rivière en furie lui barrait toute retraite.
C'était terminé.
La créature arriva à sa hauteur et referma brusquement sa main sur son bras. Une douleur fulgurante traversa tout son corps. Il sentit ses doigts se crisper malgré lui.
Ivan poussa un cri.
La goule inclina légèrement la tête, comme si elle observait sa proie. Puis elle leva lentement son autre bras. Ses longues griffes descendirent en direction du ventre du jeune homme. Ivan ferma les yeux.
Il attendit le coup.
FIOUUU !
THOK !
Une flèche se planta dans le cou de la créature.
— AAAAAAH !
Son hurlement strident fit vibrer toute la vallée.
Elle lâcha immédiatement Ivan et recula de plusieurs pas avant d'arracher la flèche d'un mouvement sec. Pendant une seconde, ses yeux se posèrent sur Georgi. Puis elle disparut dans l'obscurité d'un bond, Ivan resta quelques instants au sol, incapable de bouger.
Il respirait difficilement, les mains tremblantes, Georgi accourut jusqu'à lui.
— Ivan ! Tu n'es pas blessé ?
Ivan leva les yeux vers son ami. Sans réfléchir, il se jeta contre lui.
— Merci... Merci, Georgi...
Le jeune chasseur laissa échapper un profond soupir avant de s'asseoir dans la boue. L'adrénaline retombait peu à peu, laissant place à un épuisement écrasant. Pendant plusieurs secondes, aucun des deux ne parla. Ils étaient simplement heureux d'être encore en vie. Ivan essuya les larmes qui coulaient sur ses joues avant de laisser échapper un rire nerveux.
— Tu vois... Au final, ma mère avait tort.
Georgi le regarda avec un sourire fatigué.
— À propos de quoi ?
— Les goules... Elles ne sont pas invincibles.
Georgi laissa échapper un petit rire.
— Peut-être... Mais celle-là était plus petite que celles dont parlent les anciens.
La pluie avait presque cessé, les nuages s'écartaient lentement, laissant la lumière de la lune éclairer la forêt. Le vacarme du torrent était redevenu le seul bruit qui troublait le silence.
SCHLICK.
Georgi s'immobilisa.
Ivan fronça les sourcils.
— Georgi... ?
Son ami baissa lentement les yeux, quatre immenses griffes ressortaient de sa poitrine, du sang coula sur ses vêtements, la créature le souleva comme s'il ne pesait rien.
Les yeux de Georgi croisèrent ceux d'Ivan, il voulut dire quelque chose.
Aucun mot ne sortit.
Seulement du sang...