Chapitre 1
La nuit tombait sur les montagnes entourant la ville de Sofia.
Sous un ciel couvert, sans lune, cent mille soldats français, russes et autrichiens se préparaient à donner l'assaut contre la cité ottomane.
Depuis plusieurs mois, les trois puissances avaient uni leurs forces afin d'éradiquer l'ennemi ottoman dans les Balkans. Mais face aux fortifications de Sofia, les différences entre les empires n'avaient plus d'importance.
Il n'y avait plus que des hommes attendant l'ordre de charger.
Les uniformes bleus, verts et blancs se mêlaient déjà au sang et à la boue du champ de bataille.
Les obus tombaient sans relâche.
Les explosions résonnaient dans toute la vallée, faisant trembler les montagnes elles-mêmes. Dans les tranchées glacées qui entouraient la ville, les soldats grelottaient sous leurs lourds manteaux, les doigts crispés autour de leurs fusils.
Le froid de l'hiver bulgare mordait leurs corps.
Beaucoup croyaient leur dernière heure venue.
À travers le camp allié, un homme avançait rapidement entre les rangées de tentes militaires.
Son nom était André Robert.
André était un homme aux cheveux bruns, mi-longs, qu'il attachait toujours derrière sa tête, selon la mode de certains officiers de son époque. Son visage était fin, mais ses traits légèrement carrés lui donnaient une apparence sérieuse et déterminée.
Son uniforme d'officier était encore presque neuf : une veste militaire ornée de détails dorés, les insignes de son grade bien visibles sur les épaules, son sabre attaché à la ceinture. Rien ne rappelait les marques d'usure que portaient la plupart des soldats autour de lui.
Contrairement à beaucoup d'hommes présents devant Sofia, André n'était pas arrivé ici après des années de combats.
Grâce aux relations de ses parents, il avait obtenu un poste d'officier et s'était retrouvé à la tête d'un régiment.
Mais ce soir, même un officier favorisé par sa naissance pouvait sentir la peur lui serrer le ventre.
Ça craint vraiment...
Le sang circulait à peine dans ses mains. Le froid avait engourdi ses doigts et chaque respiration lui brûlait la gorge.
Il avançait aussi vite que possible vers la tente du quartier général.
Quelques minutes plus tôt, un messager était venu le chercher.
Le général Patrice de Mac Mahon voulait le voir.
En arrivant devant la tente, entourée de soldats des trois armées, André comprit immédiatement qu'on allait lui confier une mission périlleuse.
— Mon général, vous vouliez me voir ? demanda-t-il en entrant.
Tous les regards se tournèrent vers lui.
À l'intérieur du quartier général, la chaleur des braseros contrastait avec le froid glacial qui régnait dehors. Une épaisse fumée flottait dans l'air, mêlée à l'odeur du cuir, de l'encre et de la poudre.
Au centre de la tente, une grande table était recouverte de cartes de Sofia. Des marqueurs en bois indiquaient les positions des armées alliées ainsi que les fortifications ottomanes.
Autour de la table se tenaient plusieurs généraux français, russes et autrichiens, silencieux, observant les plans de la ville.
Le général Patrice de Mac Mahon était un homme à l'allure impressionnante, qui imposait naturellement le respect. Il portait une tunique bleu foncé ornée de boutons dorés, un pantalon rouge, de larges épaulettes d'or et plusieurs décorations qui brillaient sur sa poitrine.
Il leva les yeux vers le jeune officier.
— Oui, André. Approchez. Les plans ont changé.
Le capitaine s'avança jusqu'à la table.
Le général posa une main sur la carte et désigna le nord de la ville.
— Dans une heure, l'assaut commencera.
Un lourd silence s'installa dans la tente.
— Vous prendrez la tête de l'attaque depuis les tranchées du nord. Votre régiment avancera vers la principale section des murailles.
André fixa la carte quelques secondes.
— Le nord...
Le général poursuivit.
— Vous ne serez pas seul. Votre régiment sera renforcé par un régiment de zouaves ainsi que par la Garde impériale.
Le jeune officier releva légèrement la tête.
La Garde impériale...
Les zouaves...
Deux des unités d'élite les plus redoutées de l'armée française allaient combattre sous son commandement.
Le général soutint son regard.
— Nous frapperons sur tous les fronts. Toute notre artillerie ouvrira le feu au même instant et, lorsque les murailles trembleront, nos hommes avanceront.
Il déplaça un pion sur la carte.
— Pendant ce temps...
Son doigt s'arrêta sur une section des remparts.
— Vous frapperez ici.
Il marqua une courte pause.
— La porte nord de Sofia.
André sentit son estomac se nouer.
Le général reprit :
— Depuis plusieurs jours, nos hommes ont creusé des tranchées d'approche qui nous ont permis d'avancer jusqu'à moins de cinquante mètres des murailles. Ces positions nous permettront de surgir presque directement au pied des remparts au moment de l'assaut.
Il fit glisser un second pion sur la carte.
— L'attaque générale sur tous les fronts ne sera qu'une diversion. Les Ottomans seront contraints de disperser leurs forces pour défendre chaque portion de la muraille. Pendant ce temps, votre régiment frappera ici.
Le plan était clair.
L'attaque d'André constituait la clé de voûte de tout l'assaut.
S'il parvenait à prendre la porte nord, la victoire serait à portée de main.
Je suis dans la merde...
Mais il obéirait.
Les ordres venaient du général.
Il n'avait pas le choix.
Après un salut militaire, André quitta la tente pour rejoindre ses hommes.
Après avoir quitté le quartier général, André rejoignit son régiment dans les tranchées de première ligne. Les hommes l'attendaient déjà, prêts à lancer l'assaut dès que l'ordre leur serait donné.
Son second, Louis, s'approcha aussitôt de lui.
— Mon capitaine, deux autres régiments viennent d'arriver. Que se passe-t-il ?
André observa un instant les soldats des trois unités qui se préparaient au combat.
— Le général a changé les plans. Nous ne participerons pas à l'assaut principal. Notre mission sera bien plus dangereuse...
Louis acquiesça lentement.
Il était son second, mais aussi l'un de ses plus proches amis depuis l'école militaire.
— Ne vous inquiétez pas, mon capitaine. Mes hommes et moi vous défendrons jusqu'à la mort.
Il se redressa aussitôt, porta la main à sa casquette et exécuta un salut militaire irréprochable.
Quel imbécile...
Il pense vraiment pouvoir me rassurer en disant ça...
Quarante minutes plus tard, les premiers ordres commencèrent à résonner dans les tranchées.
La nuit était désormais presque totale.
Seules les flammes du camp allié et les incendies qui ravageaient Sofia éclairaient encore le champ de bataille.
22 h 00
L'offensive générale fut lancée.
L'artillerie alliée déversa un véritable déluge de feu sur Sofia.
Les canons tonnaient sans relâche.
Les troupes attaquaient sur tous les fronts.
Les balles sifflaient dans tous les sens.
Les hommes tombaient les uns après les autres.
La bataille était rude.
Sanglante.
22 h 20
L'ordre fut enfin donné à André et aux trois régiments d'avancer.
Il était concentré.
La peur avait disparu.
Elle avait laissé place à une froide détermination.
Il savait qu'il n'était pas seul.
À ses côtés combattaient les zouaves et la Garde impériale, deux des meilleures unités de l'armée française.
Le chemin jusqu'aux murailles avait été ouvert par le bombardement de l'artillerie et par les sapeurs, qui avaient détruit plusieurs obstacles à l'aide d'explosifs.
André dégaina son sabre.
— Soldats ! En avant !
Les trois régiments s'élancèrent vers la ville.
Sous un feu nourri, ils progressaient tout en ripostant sans relâche.
Mètre après mètre, les soldats avançaient.
Lorsque le terrain l'exigeait, ils rampaient dans la boue.
Le reste du temps, ils se mettaient à couvert derrière des rochers, des barricades détruites ou les débris des bombardements.
À sa gauche, Louis était pris d'une véritable crise de panique.
Tu parles de quelqu'un qui va me défendre...
En seulement quelques dizaines de mètres, près d'un quart de son régiment était déjà tombé.
André avançait à plat ventre dans la boue et les gravats.
À côté de lui, un soldat gisait au sol, le ventre ouvert, incapable de continuer le combat.
Une fois encore, la guerre lui rappelait sa cruauté.
Finalement, ils atteignirent les premiers bâtiments de Sofia.
André observa les rues devant lui.
Quelque chose n'allait pas.
Il fronça les sourcils.
— Lieutenant.
L'officier s'approcha immédiatement.
— C'est bizarre...
Il balaya les rues du regard.
— Plus on avance... plus les tirs des défenseurs disparaissent.
Le lieutenant observa à son tour les alentours.
— Comme s'il n'y avait plus personne...
Un silence pesant s'installa.
Au loin, les canons continuaient de gronder.
Mais dans cette partie de la ville...
Plus rien.
Très peu de cadavres.
Presque aucun défenseur.
André et ses hommes poursuivirent leur progression avec prudence.
Chaque bâtiment.
Chaque rue.
Chaque porte.
Chaque pièce était fouillée.
Le stress montait peu à peu parmi les soldats.
Heureusement, la présence des vétérans permettait encore de maintenir un semblant de calme.
Un soldat s'approcha d'André.
— Mon capitaine... Les hommes pensent que c'est un piège.
André continua d'observer les rues désertes avant de répondre d'un ton ferme :
— Les ordres sont les ordres. Toute la bataille repose sur nous. Nous ne pouvons pas reculer.
Le soldat acquiesça et rejoignit le reste du groupe.
Quelques instants plus tard, André pénétra dans un immense bâtiment accompagné d'une vingtaine d'hommes.
Ils débouchèrent dans une vaste salle.
Une longue allée, bordée de colonnes et de tentures, s'étendait devant eux.
On se serait presque cru dans une salle du trône.
Les fusils pointés devant eux, les soldats scrutaient le moindre recoin, prêts à tirer au moindre mouvement.
Malgré la guerre, on devinait encore la beauté de Sofia.
Son architecture mêlait avec élégance les influences orientales et européennes, donnant à la ville un charme unique.
Puis...
Au loin.
Un coup de feu.
Puis un autre.
Puis plusieurs.
Ils furent aussitôt suivis de cris.
À cet instant, André comprit que quelque chose n'allait pas.
Toutes sortes d'émotions se bousculèrent dans son esprit : la peur, la colère... et une étrange sensation qu'il ne parvenait pas à nommer.
Au fond de la salle, une ombre fila sur le plafond avant de disparaître dans l'obscurité.
Tous les soldats levèrent aussitôt leurs fusils.
Leurs regards balayaient la salle.
Quelqu'un...
Ou quelque chose...
Se déplaçait à une vitesse folle autour d'eux.
Même les vétérans, pourtant habitués aux champs de bataille et à la mort, commencèrent à ressentir une peur qu'ils n'avaient jamais connue.
L'instant d'après...
Un cri déchira le silence.
L'un des soldats fut brusquement happé par la pénombre.
Il hurla de toutes ses forces, comme si son âme allait quitter son corps.
La panique éclata.
Des coups de feu retentirent dans toute la salle.
Incapables de distinguer leur ennemi, les soldats tiraient dans toutes les directions.
— Abattez-moi cette chose ! hurla André.
Mais personne ne savait où viser.
Un à un, les hommes disparaissaient dans l'obscurité.
Leurs cris résonnaient quelques secondes...
Puis s'interrompaient brutalement.
Putain...
Putain...
Putain...
André restait figé, incapable de détourner les yeux de cette obscurité où ses hommes disparaissaient les uns après les autres.
Soudain...
Un corps tomba du plafond dans un bruit sourd.
André sentit son cœur s'arrêter.
C'était Louis.
Sa nuque avait été arrachée.
— Merde !
Il recula instinctivement d'un pas.
— Capitaine ! Suivez-nous !
Cinq zouaves surgirent au milieu de la fumée.
Sans lui laisser le temps de répondre, ils l'attrapèrent par le bras et l'entraînèrent vers la sortie, couvrant leur retraite de tirs nourris.
Ils quittèrent enfin le bâtiment.
Ce n'est qu'une fois dehors qu'André comprit que ce n'était pas uniquement cette salle qui avait sombré dans le chaos.
Tout le quartier était devenu un enfer.
Des coups de feu éclataient dans toutes les rues.
Les explosions secouaient les bâtiments.
Les cris des soldats se mêlaient aux hurlements.
En longeant un mur pour se mettre à couvert, André comprit enfin.
Voilà pourquoi le général m'avait renforcé avec deux régiments d'élite...
Lui et les survivants se réfugièrent dans un bâtiment voisin.
C'était une ancienne boulangerie.
Les soldats sécurisèrent rapidement les deux pièces du rez-de-chaussée.
Quelques hommes restèrent auprès d'André.
Les autres prirent position dans la pièce voisine afin de défendre l'entrée.
André s'assit contre la porte fermée.
Pour la première fois depuis le début de l'assaut...
Le silence revenait.
Il reprit lentement son souffle.
André s'appuya contre la porte et ferma les yeux quelques instants.
Qu'est-ce que je dois faire ?
Organiser une retraite...
Non.
D'abord demander des renforts.
Oui... Des renforts.
Il inspira profondément afin de calmer les battements de son cœur.
Soudain...
BOUM !
Un violent choc retentit dans la pièce voisine.
André rouvrit aussitôt les yeux.
Puis un second.
BOUM !
Le bois de la maison sembla vibrer sous l'impact.
Il se redressa.
— Soldats ?
Aucune réponse.
Le silence retomba.
Un silence lourd.
Étouffant.
Puis une voix s'éleva de l'autre côté de la porte.
— Rien, mon capitaine... Tout va bien.
André relâcha lentement la pression.
— Bien...
Il posa une main sur la poignée.
Il devait sortir.
Retrouver les hommes.
Reprendre le contrôle de la situation.
Il inspira une dernière fois.
Puis...
BRAAAAK !
Un bras difforme traversa brutalement la porte comme si le bois n'avait été qu'une simple feuille de papier.
Des éclats volèrent dans toute la pièce.
Avant même qu'André puisse réagir, une immense main griffue surgit de l'ouverture.
Elle se referma violemment sur son visage.
— AAHH... !
Il n'eut même pas le temps de dégainer son sabre.
La créature le tira de toutes ses forces.
Le capitaine traversa la porte dans une pluie d'échardes.
Puis...
Le silence.