Chapitre 354
Selene ne savait plus quoi ressentir. Elle avait cru être passée à autre chose, avoir pris sa décision depuis longtemps et en être parfaitement heureuse. L’Imperium de l’humanité avait été son foyer pendant des décennies, mais elle pouvait compter sur les doigts d’une main, et il lui en resterait, le nombre de personnes de l’Imperium qu’elle appréciait vraiment.
Toutes celles qui lui auraient manqué étaient mortes, leurs corps incinérés ou dévorés. Sa grand-mère lui avait toujours inspiré des sentiments mitigés : elle l’avait arrachée au destin qui l’attendait, celui de devenir une potiche sans cervelle comme toutes les autres jeunes nobles écervelées, mais c’était aussi elle qui l’avait poussée de force vers un avenir semé de périls. D’abord, un entraînement épuisant, puis des années dans l’Astra Militarum pour « lui faire verser son sang », et enfin encore plus d’entraînement à vous briser le corps.
Et puis, il y avait eu le Vagabond. Ce fichu vaisseau lui manquait toujours, mais on le lui avait pris et il avait probablement fini fondu dans un Space Hulk à l’heure qu’il était, ou tout simplement déchiqueté par des Démons. Elle espérait que ce traître d’ordure avait souffert longtemps et durement avant de crever.
Tout bien considéré, elle avait été heureuse de sa décision de tout abandonner pour miser sur cet idiot puissant, souvent agaçant et toujours adorable, qui avait fait irruption dans sa vie. L’Imperium lui avait beaucoup donné, mais avait fini par tout lui reprendre et l’aurait laissée mourir. Elle serait devenue une statistique. Personne de vivant ne l’aurait regrettée.
Même sa grand-mère se serait probablement contentée de hausser les épaules et de la traiter d’échec, incapable qu’elle avait été de conserver la loyauté de sa seconde en pleine situation de péril.
Échidna, elle, l’aurait regrettée. Et, d’une manière ou d’une autre, ça changeait tout. Selene aimait assez se sentir désirée, aimée et chérie. Dans sa vie d’avant, c’était un plaisir si rare, tandis qu’Échidna distribuait ses marques d’affection sans compter, sans attendre qu’elle soit riche, puissante ou influente. Juste pour ce qu’elle était.
Ce n’était même pas vraiment Selene qui avait trahi l’Imperium : c’était plutôt l’Imperium qui l’avait trahie… par l’intermédiaire de ses citoyens traîtres, certes, mais ça n’en restait pas moins une trahison en règle. Peut-être s’agissait-il d’une épreuve qu’elle avait échouée, destinée à vérifier si elle trahirait l’Imperium ou choisirait une mort « glorieuse » lorsqu’un psyker métamorphe lui avait tendu la main alors qu’elle était au désespoir.
Si c’était le cas, elle était heureuse d’avoir échoué. Elle n’avait pas éprouvé le moindre remords depuis sa décision… jusqu’à ce que le Dieu-Empereur se tienne devant elle. Le garçon qui se faisait appeler « Alex » dégageait une aura familière, comme un ami qu’on connaîtrait depuis toujours, alors qu’elle venait tout juste de le rencontrer.
Selene n’avait jamais été particulièrement pieuse. C’était le genre de chose qui arrivait quand on naissait dans une dynastie de Rogue Traders possédant une Lettre de Commerce manuscrite, signée par l’Empereur en personne dix mille ans plus tôt. Elle n’avait jamais cru aux mythes, aux embellissements ridicules qui s’étaient accumulés au fil des millénaires, ni aux mensonges de l’Adeptus Ministorum, qui ne cherchait qu’à s’enraciner et à se donner plus d’importance qu’il n’en avait vraiment.
Elle savait pourtant avec une certitude absolue qu’une part des légendes était vraie. La dynastie Voss avait des archives remontant au tout premier siècle de la Grande Croisade, notamment celles du premier Rogue Trader de leur famille, qui avait servi d’explorateur et d’éclaireur pour l’un des fronts de la Croisade. Ils avaient repéré des dizaines, voire des centaines de mondes, et fourni des renseignements aux forces de l’Empereur pour qu’elles les conquièrent. Elle savait qu’il y avait un fond de vérité dans tout cela, et elle savait aussi que la divinité de l’Empereur était une réalité tangible.
Elle avait vu des prêtres du culte impérial bénir des balles et de l’eau, puis regardé ces mêmes objets traverser sans peine les rangs des mécréants, tandis que leurs équivalents non bénis ricochaient sur les armures ou ne causaient que des dégâts insignifiants. Elle avait vu un prêtre entonner un chant et un Démon reculer comme s’il s’était brûlé. Elle avait également entendu parler des Saints vivants et de leurs actes miraculeux — pas des légendes, mais de faits rapportés par des sources crédibles, qu’elle savait incapables d’enjoliver la vérité. L’Imperium, son administration et ses croyances étaient capables d’obtenir des résultats.
Malgré tout, elle avait eu l’impression, un peu, que l’Empereur s’en fichait. On l’avait laissée pour morte, et c’était quelqu’un que n’importe qui dans l’Imperium aurait traité d’hérétique sans hésiter qui lui avait tendu la main. C’était un signe, mais de quoi, elle l’ignorait.
Était-ce un signe qu’il approuvait sa décision, ou qu’il l’avait déjà considérée comme un échec ?
Je pourrais lui demander. Cette pensée intrusive et insidieuse se fraya un chemin dans son esprit. L’Empereur Renaissant se trouvait dans une pièce à deux pas de l’appartement qu’Échidna lui avait attribué. Je pourrais simplement aller le voir et lui demander…
« Il ne saurait pas quoi te répondre », murmura Échidna, interrompant ses pensées. Selene gémit tandis que ces doigts experts s’employaient à dénouer les tensions de ses épaules. « Il n’a plus fait partie de l’Empereur du Trône depuis qu’Horus lui a déchiré l’âme. Même si ça avait été le cas, tu sais ce que je t’ai dit à son sujet. L’Empereur, c’est un million d’éclats d’âme et un milliard d’esprits fragmentés qui s’agrippent, s’étendent et agissent chacun de leur côté. Il n’a pas d’esprit unique ; chacune de ses parcelles est différente et probablement accaparée par quelque chose à un instant donné. Elles remarquent un problème, mais en se concentrant dessus, elles en laissent passer un milliard d’autres. Il se peut qu’il n’ait simplement pas eu de chance et ne t’ait pas remarquée. »
« Est-ce qu’il s’en serait soucié s’il m’avait remarquée ? » demanda Selene, le visage enfoui dans un oreiller si doux qu’il en était indécent et étouffait sa voix. « Est-ce qu’il s’en serait soucié ? »
« Qui sait ? » répondit Échidna, avec un haussement d’épaules qu’on entendait dans sa voix. « Ça aurait probablement dépendu de l’éclat qui se serait intéressé à toi. Et même là, la seule fois où il est intervenu ouvertement, c’était quand son petit boy-scout myrtille a failli mourir… ou mourra. Je ne sais pas si c’est déjà arrivé. Les Saints sont les seules exceptions, et être une Sainte impériale, ce n’est pas une partie de plaisir… Et puis, les Saints ont un but précis. Toi… Les Saints sont créés pour sauver des mondes ou accomplir des missions qui sauvent des secteurs entiers. À Follax IV, tu n’avais pas de mission de ce genre. »
Selene le savait. Malheureusement, la logique n’avait aucune prise sur cette culpabilité tenace qui continuait de la ronger. Une bonne femme de l’Imperium aurait choisi la mort. Selene avait choisi de faire confiance à cette femme qu’elle savait se faire passer pour une Inquisitrice, et qui possédait d’autres pouvoirs étranges, probablement hérétiques. À tous points de vue, elle était une traîtresse de la pire espèce.
Qu’est-ce que ça faisait d’elle ?
Elle ne s’en était jamais souciée auparavant ; elle avait toujours eu l’impression que c’était son seul choix et que sa vie n’avait jamais été aussi belle depuis. Mais…
« Laisse-toi le temps », murmura Échidna d’une voix apaisante. Selene gémit tandis que ses doigts dénouaient avec adresse un muscle contracté. « Je doute fort qu’Alex t’en veuille d’avoir trahi l’Imperium actuel, surtout qu’il est lui-même, techniquement, en train de faire la même chose en ne se livrant pas immédiatement pour se faire dévorer. Et l’Empereur du Trône n’est pas en état de reprocher quoi que ce soit à qui que ce soit. En plus, as-tu fait quoi que ce soit qui puisse réellement nuire à l’Imperium ? Je veux dire, en m’aidant, tu me permets d’être mieux préparée à aider les Primarques et l’Empereur quand le moment sera venu. Si aucun d’eux ne me trahit, on pourra peut-être maintenir une sorte d’alliance même après la résurrection de Big E. »
« Tu crois vraiment que c’est possible ? » demanda Selene en tournant la tête pour jeter un regard à son amante, qui prit un air pensif.
« On pourrait probablement bricoler une résurrection rapide et bâclée dès maintenant si on se rendait sur Terra, mais ça provoquerait presque certainement un scénario du Roi Sombre. » Échidna haussa les épaules, sans cesser de faire des miracles avec ses doigts. « Qui sait ? Alex semble croire que c’est possible, et il s’y connaît plutôt bien en renaissance, j’imagine. Je suis sûre que c’est faisable, mais je suis aussi sûre qu’il y aura un sacré paquet d’obstacles sur notre route. »
« Quels obstacles ? » poursuivit Selene, surtout pour se distraire. Échidna avait une si jolie voix ; c’était un délice de l’écouter, surtout quand elle se mettait à bavarder. Et elle adorait parfois partir dans de longues tirades, en particulier sur des sujets qu’elle était certaine d’être la seule à connaître.
« Le Chaos, déjà. Je suis sûre qu’ils seront plutôt réfractaires à l’idée », fredonna Échidna. « Je ne sais pas comment réagiront les Chevaliers Gris ; ils ont pour mission secrète de veiller à ce qu’Emps garde son cul squelettique sur le Trône d’Or. Il y a aussi Valdor, qui suit sa propre voie et pourrait croire qu’on piétine ses projets de résurrection de l’Empereur. Même chose pour Russ. Et puis, bien sûr, il y a Guilliman, qui pourrait craindre que l’homme qui se lèvera du Trône d’Or ne soit plus le même que celui qui s’y est assis. Et il aurait raison. Mais même si on s’y prend bien, il pourrait estimer que ça ne suffit pas et s’y opposer. La peur de l’inconnu fait des ravages. »
Les mains d’Échidna s’étaient glissées sous son haut. Elle lui massait la taille, dessinant de délicieux cercles du bout des pouces qui descendaient le long de sa colonne vertébrale. Selene savait comment finissaient les massages d’Échidna quand elle la laissait faire, mais ça ne la dérangeait pas. Elle avait besoin de se changer les idées, et il n’y avait pas de meilleure distraction que de laisser sa sublime amante jouer avec son corps. Elle aurait ainsi plusieurs heures durant lesquelles elle ne pourrait pas s’emballer, ressasser les choses et culpabiliser pour des broutilles.
« L’humanité s’en sortira mieux quand nous en aurons fini, tu le sais », poursuivit doucement Échidna, mêlant à la perfection la vérité et ce que Selene avait envie d’entendre. « Même l’Empereur ne fait pas confiance à la forme actuelle qu’a prise son ancien Empire, et n’y est pas loyal. C’est une société décrépite, en décomposition, qui aurait dû mourir il y a des milliers d’années, mais qui s’est accrochée à la vie par pur acharnement et par esprit de contradiction humain. Nous aidons l’humanité à guérir. »
« Je ne t’ai jamais prise pour une altruiste, et ce n’est certainement pas le patriotisme qui te motive », marmonna Selene. « Pourquoi tu fais tout ça ? Tu te laisses porter par les événements ? »
« Je t’ai dit que je voulais bâtir une société où je pourrais profiter de la vie autant que possible, non ? Comme il n’y a aucune société dans cette foutue galaxie où j’aurais envie de vivre, je vais devoir en construire une », répondit Échidna, comme si c’était d’une simplicité enfantine.
« Mais tu l’as déjà, ta société », dit Selene, poussant un gémissement satisfait tandis que ces doigts magiques dénouaient un autre nœud, juste au-dessus de l’endroit où son short lui couvrait la hanche. Les mains effleurèrent le tissu, puis reprirent leur travail sur sa cuisse droite. « Vallia est juste là. Tu pourrais créer ton petit coin de paradis ici. Pourquoi conquérir le secteur ? Pourquoi t’allier aux Impériaux pour transformer l’Imperium ? Après tout, plus ils sont faibles, moins tu as à craindre une croisade d’invasion. »
« Parce que si je me lance dans la construction d’un empire, je vais bien m’y prendre, voir les choses en grand et devenir la meilleure. Il faut viser haut ou rentrer chez soi, tu vois ? Alors je vais bâtir le plus grand et le plus puissant empire que cette foutue galaxie ait jamais connu », déclara Échidna, une lueur de rancune et d’arrogance perçant dans sa voix. Elle pensait vraiment que la meilleure façon de faire un immense doigt d’honneur à la galaxie actuelle, c’était de l’améliorer, même s’il fallait la traîner de force vers l’avenir en la faisant hurler. « J’ai le pouvoir de bouleverser le Destin de cette galaxie ; je ne me contenterai pas d’une misérable lune. Et puis, enfouir la tête dans le sable ne suffira pas à convaincre toutes les horreurs du Vide de me laisser tranquille. Les dangers sont trop nombreux pour que je me contente de réagir au coup par coup pour assurer notre sécurité. Un Imperium de l’humanité plus fort nous protégera mieux contre tout ce que le Chaos pourrait nous envoyer, et nous donnera le temps de développer nos propres moyens. Peu de gens peuvent me tenir tête et, si on avance prudemment, tout se passera bien. »
Selene soupçonnait que la partie la plus sincère de toute cette conversation se trouvait dans sa première phrase. Quand Échidna se lançait dans quelque chose — que ce soit les pouvoirs psy, la technologie ou la construction d’un empire —, elle voulait être la meilleure, ou du moins, elle se fixait cet objectif. Rien n’était plus motivé qu’un narcissique qui avait quelque chose à prouver. Selene aimait cette femme, mais elle avait des défauts, et pas qu’un peu. Son narcissisme était l’un des plus bénins, même si c’était le plus évident au premier abord.
Selene ne s’en formalisait pas. Échidna n’était pas aussi narcissique que certains nobles qu’elle avait connus, et, soutenue par ses compétences et sa puissance, cette qualité la faisait paraître sûre d’elle plutôt qu’insupportable. Elle la poussait à exceller dans tout ce qu’elle entreprenait, ce qui était également un trait assez séduisant chez une amante. Ce qu’elle voulait, elle l’obtenait.
« C’est juste tellement… » Selene s’interrompit, cherchant ses mots pour décrire le mélange d’émotions contradictoires qui l’habitait, mais n’en trouvant aucun. « Bizarre. »
Ce n’était pas une formule très heureuse, mais c’était le mieux qu’elle avait trouvé. Échidna se contenta de fredonner en guise de réponse, poursuivant son massage le long du mollet droit de Selene, puis jusqu’à la plante de ses pieds. À chaque geste doux mais ferme qui chassait la tension de ses muscles, Selene avait presque l’impression de sentir ses inquiétudes s’évanouir. Elles étaient toujours là, mais les sensations qui parcouraient son corps épuisé lui semblaient bien plus importantes, pour le moment.
« Tu sais que tu peux me parler quand tu veux, du sujet que tu veux. Je pourrais t’écouter parler de doctrine de combat de vaisseaux du Vide pendant des heures sans m’ennuyer », poursuivit Échidna, et Selene faillit renifler. « Euh, ce que je veux dire, c’est que si tu as envie de parler, je suis toujours là. Même si tu crois que le sujet ne m’intéressera pas, je t’écouterai toujours. Tu le sais, n’est-ce pas ? »
Selene sourit avec tendresse. Elle le savait, mais c’était agréable de l’entendre quand même. Le dire à voix haute confirmait les choses, et entendre Échidna, d’ordinaire si posée et sûre d’elle, prendre cet air si délicieusement maladroit lui remontait le moral. C’était un plaisir rare dont elle savourait toujours chaque instant.
« Je sais », répondit Selene avec tendresse, d’une voix douce, presque vulnérable. « Merci. »